20 Février 2019

Afrique du Sud: «Moissonneurs», «l'ère post-post-colonialiste» des Afrikaners

Comment parler de l'ère « post-post-colonialiste » de l'Afrique du Sud ? Le réalisateur sud-africain Etienne Kallos avait 19 ans quand le système d'apartheid a été aboli dans son pays. Depuis, parler des préoccupations des Afrikaners envers les Noirs reste un sujet sensible.

C'est donc avec un certain courage que le cinéaste s'est emparé du sujet qui lui tient à cœur : montrer la résistance d'une famille afrikaner contre un environnement perçu comme hostile.

« Les Moissonneurs » (« Die Stropers »), qui sort ce mercredi 20 février en salles en France, parle de la communauté blanche des Afrikaners dans le Free State (L'État libre), une région d'une beauté surprenante et le grenier à blé de l'Afrique du Sud.

Tout commence avec un geste généreux : une famille aussi croyante que conservatrice adopte un orphelin des rues.

Le garçon accueilli s'avère vite ingérable et vicieux et met rudement à l'épreuve la cohésion de cette famille, mais aussi leurs croyances religieuses, politiques et sexuelles. Il a vite compris que sa nouvelle famille sera prête à tout pour assurer la pérennité de la ferme et préserver leur lignée.

L'histoire se déroule dans un paysage à la fois impressionnant de beauté et menaçant. Le territoire du tournage est traité comme une action et se retrouve au cœur du film : « Le tournage avait lieu dans l'est de la province du Free State (L'État libre), en Afrique du Sud.

C'est un endroit avec une histoire et un mélange de cultures très spécifiques. Les fermiers afrikaners ont dominé ce territoire pendant très longtemps.

L'État libre possède une certaine beauté mystérieuse. Je voulais tourner dans la région Bible Belt, dans ce paysage typique de la culture afrikaner : les champs de blé, les églises, les routes difficiles.

Dans la partie est de l'État libre, on trouve aussi des montagnes et un état mystérieux et sauvage. C'était très émouvant d'y tourner. »

« L'Afrique du Sud était toujours un endroit de colonialisme »

Les Moissonneurs se met en quête des racines - réelles ou fantasmées - et aborde aussi bien la question de la mère, de la mère patrie, des origines avant de soulever également des sujets très sensibles en Afrique du Sud : qui et quoi appartient à qui ?

« C'étaient toujours des sujets sensibles, parce que l'Afrique du Sud était toujours un endroit de colonialisme, d'apartheid, de post-apartheid, et aujourd'hui nous sommes dans une sorte d'ère post-post-colonialiste.

Encore aujourd'hui, c'est un sujet très sensible avec notre nouveau président qui a très ouvertement parlé de l'idée d'éventuellement prendre les fermes des Afrikaners et de les donner à l'autre partie de la population.

Donc il y a toujours cette idée d'appartenir ou de ne pas appartenir à quelque chose, qu'il y a des bons et des méchants, parce que seulement les « mauvaises » personnes seront dégagées de leur maison donnée ensuite à de "bonnes" personnes. C'est une question qui continue à être posée et de ne pas être résolue. »

Une culture basée sur la famille

Pour le cinéaste, l'histoire d'adopter un orphelin pour assurer la pérennité de la ferme est emblématique pour la situation des familles afrikaners.

Lors du tournage du film dans l'Etat libre, il a travaillé avec des orphelins et des familles d'accueil : « j'ai remarqué à quel point ils avaient besoin d'appartenir à une famille.

Leur culture est beaucoup basée sur la famille. Vous voyez dans le film ce mur d'anciennes photos de famille des trois siècles derniers, cela est très courant dans toutes les fermes.

L'arbre généalogique, les ancêtres, l'héritage sont des choses extrêmement importantes. Pour ces orphelins qui n'ont pas de famille, c'est incroyablement difficile. Je voulais explorer cela. »

Dans le film, une certaine empathie envers les Afrikaners contraste avec le rôle attribué aux Noirs, cantonnés à des apparitions éphémères. Dans Les Moissonneurs, la famille afrikaner portraiturée vit pratiquement dans un cercle fermé d'Afrikaners.

D'où la surprise, quand Janno, le fils, salue soudainement deux femmes noires rencontrées par hasard sur le chemin. Et Pieter, l'orphelin adopté et concurrent de Janno, met en scène sa différence avec la fréquentation de bars où s'amuse aussi la population noire.

Se retrouver ensemble et rester isolé

Pour le cinéaste, la relation entre les Afrikaners et les Noirs sud-africains dans le film est caractérisée par le fait qu'« il est possible de travailler ensemble, de se retrouver ensemble, mais il y a toujours un sentiment d'isolement. Je voulais explorer ce point de vue qui est un point de vue isolé.

À mon avis, la prochaine génération sera beaucoup plus capable de mélanger plus facilement les cultures et les races que c'était le cas avec l'ancienne génération. Les deux garçons du film appartiennent à la première génération née après la fin du système d'apartheid.

Je voulais regarder leurs expériences et observer le changement. Ils n'ont plus de règles à respecter, plus personne ne leur dit comment ils doivent agir.

Donc, ils agissent, mais la grande question est : un garçon comme Janno, doit-il, sur un plan figuratif ou littéral, "brûler" les structures établies par ses ancêtres pour devenir "africain" ou entrer dans une nouvelle Afrique ? Je ne suis pas sûr. »

« Je raconte quelque chose de nouveau sur les Afrikaners »

Né en 1975, au Cap, en Afrique du Sud, en tant que fils de parents d'origine grecque, Etienne Kallos a fait des études de cinéma aux États-Unis où il habite aujourd'hui.

Selon lui, écrire le scénario du film était seulement possible, parce qu'il avait la distance nécessaire pour mettre en scène une famille dont la vision familiale, religieuse, politique et même sexuelle repose en grande partie sur des mensonges.

Reste à savoir comment le public sud-africain va réagir : « je pense que l'accueil sera bon, parce que les gens, et même les jeunes, sont très curieux de regarder un film sur les Afrikaners. Je suis allé dans des écoles et je me suis présenté aux élèves et aux professeurs avant de faire le casting.

Quelques enfants ne voulaient pas participer au film, mais tout le monde m'avait dit que cela les intéresse beaucoup et qu'ils ont l'impression que je raconte quelque chose de nouveau sur les Afrikaners.

J'ai beaucoup travaillé avec eux sur les archétypes des Afrikaners, pour qu'ils soient compréhensibles.

Je les ai menés sur un terrain inconnu, mais ils vont comprendre. Ils seront plutôt peut-être un peu surpris ou choqués à la fin du film, mais cela fait partie de la force et de l'excitation du cinéma. »

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