22 Février 2019

Sénégal: Faire du sort des talibés une priorité

communiqué de presse

L'enfant était étendu dans la rue. Il sanglotait en se tenant la jambe, qui semblait fracturée. Il venait d'être percuté par une moto. C'était le 13 janvier dernier, à Louga, au Sénégal. Mais il ne s'agissait pas d'un simple accident. Cet enfant était l'un des plus de 100 000 talibés du Sénégal, qui sont obligés par leurs maîtres coraniques à sortir mendier chaque matin dans la rue.

Après que ce talibé eut été emmené à l'hôpital, je me suis lancée à la recherche de son maître coranique, avec mon partenaire de recherche de la Plateforme pour la Promotion et la Protection des Droits Humains (PPDH), une coalition sénégalaise de défense des droits humains. Pendant que ses vingt talibés mendiaient dans les rues, le maître faisait la sieste.

Un autre talibé de la même école coranique (daara), où les enfants sont confiés en pension, nous a dit que les garçons avaient pour obligation de rapporter 250 francs CFA chaque jour.

Ce n'est pas une éducation, c'est de l'exploitation, assortie de maltraitance - l'enfant qui nous a menés au daara avait une blessure infectée, non traitée, à une main.

À l'approche de l'élection présidentielle au Sénégal, les candidats devraient garder à l'esprit le fait que les enfants talibés souffrent et meurent - que ce soit dans les rues ou dans leurs daaras, qui ne sont toujours pas règlementés, et où beaucoup d'entre eux sont forcés de mendier et subissent des sévices. Les candidats et leurs partis politiques devraient indiquer clairement leur position sur cette question.

Situation alarmante

Non seulement des dizaines de milliers de talibés au Sénégal sont forcés à mendier quotidiennement de la nourriture ou de l'argent, ce qui les expose aux dangers de la rue, mais ils subissent en outre des sévices physiques.

Dans un rapport qui sera publié prochainement, la PPDH et Human Rights Watch exposeront en détail de nombreux cas dans lesquels des talibés ont été battus, enchaînés ou victimes d'abus sexuels dans des daaras, ainsi que des décès de plusieurs talibés causés par les sévices ou la maltraitance en 2018.

Le lendemain de l'accident de Louga, nous avons rencontré à Saint-Louis un homme qui avait été témoin de la mort d'un talibé en décembre. « Une voiture lui a roulé dessus », a-t-il dit. « Pendant trois jours après avoir assisté à cela, je n'ai pas pu dormir. »

Quand il a retrouvé le daara de la victime, le frère de cet enfant - lui-même talibé - lui a dit que le maître coranique exigeait que les enfants lui rapportent 250 francs CFA chaque jour.

Au cours des dernières années, j'ai visité de nombreux daaras où les enfants vivent dans des conditions épouvantables, j'ai eu des entretiens avec des dizaines de victimes de sévices et j'ai vu des centaines de talibés - pieds nus, sales, mal nourris ou malades - mendier dans plusieurs régions du Sénégal.

J'ai rencontré de nombreux talibés avec des cicatrices ou des blessures sanguinolentes, qui affirmaient avoir été battus pour n'avoir pas rapporté assez d'argent à leur maître.

Les activistes sénégalais dénoncent de plus en plus ces abus, mais le sort des talibés demeure dans l'angle mort du gouvernement, dont les actions pour remédier à cette situation sont restées limitées.

L'Assemblée nationale n'a toujours pas adopté le projet de loi portant statut des daaras. Les autorités agissent rarement pour fermer les daaras qui ne sont pas aux normes en matière de santé et de sécurité.

Le programme du gouvernement visant à « retirer les enfants de la rue » a eu un impact minime : environ 300 enfants ont été retirés des rues de Dakar en 2018, mais cette mesure n'a été accompagnée d'aucune enquête ou poursuite en justice.

Les arrestations et les poursuites à l'encontre de maîtres coraniques pour abus ou exploitation d'enfants ont augmenté à l'échelle nationale, mais certains magistrats continuent soit d'abandonner les poursuites, soit de minimiser les chefs d'accusation, et souvent la police s'abstient d'enquêter.

Lorsque j'ai évoqué l'incident de Louga avec la police locale et demandé si une enquête avait été ouverte, l'agent de police s'est montré irrité. « Si la victime ne saisit pas la police, ce n'est pas de notre responsabilité », a-t-il dit.

Une large part des tâches du gouvernement en matière de protection des enfants en situation d'urgence est laissée aux services de l'Action éducative et de la protection sociale en milieu ouvert (AEMO), qui sont rattachés au ministère de la Justice, et qui manquent de ressources et de personnel pour s'acquitter de leur mandat.

La plupart de leurs bureaux ne comptent que trois ou quatre personnes et certains n'ont pas de véhicule. Certaines régions - comme celles de Diourbel et Louga - ne disposent pas de centres d'accueil gérés par le gouvernement pour héberger les enfants fugueurs ou les victimes d'abus.

Prendre des mesures urgentes

Compte tenu de l'ampleur du problème, il est crucial que l'Assemblée nationale adopte le projet de loi sur le statut des daaras, et que les candidats à l'élection présidentielle élaborent des propositions claires concernant la manière dont ils comptent instaurer de vrais changements pour les talibés.

Comme Mamadou Wane, président de la PPDH, l'a récemment écrit, « la grande absente dans l'agenda de ces prétendants à la charge suprême de gouvernance de notre pays  est la question de la mendicité et la maltraitance des enfants. » Les citoyens sénégalais devraient insister pour leur faire prendre des engagements spécifiques.

Une fois élu, le nouveau gouvernement devrait agir pour accroître les ressources et le personnel affectés aux services de protection de l'enfance, fermer les daaras où la santé et la sécurité des enfants sont en danger, et faire rendre des comptes à tous les maîtres coraniques ou parents qui exposent des talibés à des dangers ou à des risques d'abus ou d'exploitation.

Des milliers de talibés risquent leur vie chaque jour dans les rues et dans des daaras abusifs. Leur situation mérite l'attention tant à l'approche de l'élection présidentielle qu'après. Combien d'enfants doivent mourir ou continuer de souffrir avant que les autorités se décident à agir?

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