5 Mars 2019

Burkina Faso: Intelligence africaine de la foi - Christianisme et esclavage

Aujourd'hui Mercredi des Cendres, les fidèles catholiques entrent dans le Temps du Carême qui les conduira tout doucement à la fête de Pâques, la résurrection du Christ. Comme nous le faisons déjà depuis quelques années, ce moment de pénitence et de conversion, est l'occasion pour nous de vous proposer la rubrique Intelligence africaine de la foi. Une rubrique animée quotidiennement par le religieux Assomptionniste, Père Jean Paul Sagadou. Bonne lecture et bon cheminement à Pâques.

Au cours de ces dernières années, il m'a été donné maintes fois, notamment dans le cadre des voyages d'intégration africaine (V.I.A) que j'organise depuis 10 ans pour les jeunes africains, d'entendre le témoignage de nombreuses personnes «en colère», sinon même «en guerre», contre le christianisme, à cause de «ses compromissions» avec le système esclavagiste et le colonialisme. En août 2017, lors de la 8e édition des V.I.A., avec une centaine de jeunes venus d'Afrique et de la diaspora, j'ai visité le fort aux esclaves de Cape Coast, au Ghana. Une des parties de cette forteresse comporte trois niveaux. Les niveaux inférieurs sont l'endroit où les esclaves captifs attendaient d'être embarqués vers l'Amérique ; le niveau supérieur abritait le palais du gouverneur et la chapelle.

Sur cette disposition, la description de l'écrivain kenyan Ngugi Wa Thiong'o, est particulièrement saisissante : « le palais et l'église étaient bâtis sur les tombes des esclaves. Ainsi, tandis qu'ils esclavageaient, les riches chantaient leur gratitude au Tout-puissant, puis, tandis qu'ils gémissaient de la joie de l'amour charnel au lit, les esclaves gémissaient en attendant la délivrance ».

Cette coexistence du palais et de la chapelle constitue une des choses qui a le plus scandalisé et révolté les jeunes qui ont visité la forteresse avec moi. N'est-ce pas là, la preuve visible et palpable que le christianisme a été le fidèle serviteur du système esclavagiste ? Au demeurant, l'un des jeunes n'a pas manqué, au cours de cette journée-là, de m'interpeller fortement sur cet état de choses : «pourquoi donc, à cet endroit-là, la présence d'une chapelle ?» me demandait-il ?

En fait, aujourd'hui encore, ceux qui partagent la même couleur que ceux qui ont connu l'esclavage sentent toujours le fer rouge qui a marqué leurs «ancêtres». De toute façon, la mémoire collective d'un peuple n'oublie jamais les excès d'humiliation. Je me propose donc, pour ce Carême 2019, d'explorer, dans les colonnes du journal «L'Observateur Paalga », cette question du rapport entre christianisme et esclavage. Pour pouvoir mener à bien cette aventure, il me faut fixer des limites à ma réflexion. Ainsi donc, c'est à travers l'histoire, la religion et la théologie des Noirs américains que je vais aborder cette question.

Quatre raisons justifient ce choix : d'abord, l'histoire religieuse des Noirs américains est très mal connue dans l'univers francophone. Elle n'est enseignée nulle part en Afrique. Sur le plan littéraire, il existe un vide incroyable sur la relation entre l'héritage religieux traditionnel des esclaves africains et leur christianisme. Certes, tout le monde a entendu parler de la traite des esclaves à partir du XVIe siècle. Des millions de Noirs ont été arrachés à leur terre natale, transportés aux Amériques dans les pires conditions et vendus comme du bétail pour l'essor des colonies du Nouveau Monde.

Mais peu savent réellement le rapport qu'ils ont entretenu avec la Bible et le christianisme. La seconde raison est historique : traditionnellement, l'histoire des Noirs aux Etats-Unis s'ouvre le 20 août 1619. C'est ce jour-là qu'une frégate hollandaise débarqua en Virginie «vingt étranges Nègres» pour les échanger contre des provisions alimentaires. Bien sûr, on sait que c'est avec les deux cent trente-cinq esclaves débarqués le 8 août 1444 au Portugal que le premier épisode d'exploitation systématique de l'Afrique par l'Europe a commencé.

Toutefois, l'année 1619 reste la date symbolique qui inaugure la présence africaine dans les colonies anglaises. Cela fait donc exactement 400 ans ! Belle occasion de maintenir la nécessaire mémoire de l'histoire, ne serait-ce que pour les jeunes générations. Il y a une troisième raison : elle est liée à la manière particulièrement originale avec laquelle les esclaves se sont « approprié » le christianisme à tel point que le théologien Bruno Chenu a pu écrire que « le christianisme noir américain est l'un des plus beaux exemples d'inculturation que nous puissions repérer sur vingt siècles d'histoire ».

Enfin, je considère que la « route » des esclaves, route faite de souffrance, de passion, de mort et de libération mérite d'être « méditée » pendant le temps de Carême. En fait, le « noir passage » (Hubert Deschamps) de ceux qui ont connu l'esclavage est une terrible descente aux enfers qui nous renvoie à la passion et à la mort de Jésus-Christ. Il faut donc accepter de faire ce chemin qui voit passer un peuple de l'obscurité à la « lumière ».

Dans tous les cas, il s'agira, pour moi, tout au long de ces cinq semaines, et ce, quotidiennement, de faire voir comment la conscience chrétienne a été, au cours de l'histoire, aveuglée par les conditionnements mondains et comment la Bible elle-même a été capturée par les forces du mal au service de la rationalité économique européenne. Je vais traiter de la christianisation des esclaves africains, du christianisme noir américain, du « christianisme nègre » (Handy Robert), de la relation complexe qui existe entre la religion traditionnelle africaine et le christianisme, bref de l'interaction entre christianisme et esclavage.

J'espère seulement que ce choix ne sera pas perçu comme un chauvinisme racial, ni comme un enthousiasme inutile pour un passé trop lointain qui n'a plus d'intérêt ! J'espère que cette aventure sera plutôt reçue comme une « capture » du passé qui nous tourne vers l'avenir. Mon hypothèse, c'est que par les temps qui courent, un des défis majeurs pour l'Afrique réside dans sa capacité à réveiller son génie créateur pour apporter au monde d'aujourd'hui sa contribution dans tous les domaines de la vie des humains.

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