11 Mars 2019

Afrique de l'Est: «Shiftas», le nouveau roman de Léonard Vincent

Spécialiste de l'Afrique orientale, Léonard Vincent est journaliste au service Afrique de RFI. Parallèlement, il mène une carrière d'écrivain, puisant son inspiration dans les turbulences du monde africain qu'il parcourt depuis bientôt vingt ans.

Le chaos de la mondialisation, la fuite en avant, la solitude, le déclassement sont quelques-uns des motifs récurrents de son univers littéraire. « Shiftas » à paraître le 14 mars est son deuxième roman.

Shiftas, qui signifie « bandit », « hors-la-loi » dans les langues de l'est de l'Afrique, est le nouveau roman de Léonard Vincent.

Excellent connaisseur de la région, l'auteur s'était fait connaître en 2012 en publiant un livre d'enquête et de témoignages-chocs sur l'Erythrée d'Issaias Afeworki, le héros de l'indépendance qui a pris son pays en otage depuis deux décennies.

Les Erythréens, son essai pionnier est surtout un hommage aux hommes et femmes de ce pays, victimes d'un dictateur alcoolique et paranoïaque.

En bon professionnel, avec la neutralité journalistique en bandoulière, l'auteur a raconté dans ce premier ouvrage l'odyssée tragique d'un peuple qui meurt, fuyant leur pays transformé en une vaste prison. La compassion, l'engagement se lisent entre les lignes.

Un équipage multiethnique

Après un premier roman Athènes ne donne rien (2014) dont l'action se situe dans la Grèce contemporaine, frappée par la crise économique et sociale, le journaliste revient dans sa contrée de prédilection avec un nouvel opus à l'écriture originale.

Rythmé et scénarisé à la manière des livres graphiques, Shiftas met en scène une course au trésor rocambolesque dans une Somalie ravagée. Il s'agit cette fois d'un roman aux allures de thriller, dont l'action se situe pour l'essentiel entre Mogadiscio et l'arrière-pays broussailleux et aride.

Au cœur de ce récit riche en suspense, cavalcades, fuites et coups de théâtre, un trio invraisemblable réuni par leurs destins et leur quête commune d'un avenir meilleur.

Bruno, le cuistot marseillais de « Baraka », le pétrolier en rade sur la baie de Mogadiscio, Médhani, un déserteur érythréen et Abdi un berger somali, constituent ce trio héroïque.

Le livre s'ouvre sur l'accostage du pétrolier en panne dans le port de la capitale somalienne, tiré par un remorqueur. En attendant que leur bateau soit réparé et que leurs paies arrivent, l'équipage multiethnique se disperse dans la ville.

Une ville pas comme les autres, détruite par des décennies de guerre civile et des attentats terroristes. « Mogadiscio est une très jolie ville... un peu comme l'Andalousie, mais détruite », écrit Bruno à sa fiancée restée à Marseille.

C'est dans la Somalie post-apocalyptique qui n'a aujourd'hui de ville que le nom que Bruno, le cuistot français, fait la connaissance de l'Erythréen Médhani et du berger Abdi.

Le dernier est originaire de la brousse de la Moyenne-Shabelle, pas très loin de Mogadiscio, où se trouve une véritable caverne d'Ali Baba qui est en réalité une ferme isolée dans les broussailles. Elle est gardée par un couple mère et fils et dont la cave abrite le trésor de guerre d'al-Qaïda en Somalie.

Il s'agit, écrit le romancier, d'« une somme colossale d'argent liquide », « en liasses de billets verts serrés par des élastiques, mais aussi en quelques brassées de shillings kényans et somaliens, en gros paquets d'euros, en briques de livres turcs et britanniques, l'équivalent de plusieurs millions de dollars américains est stocké dans des boîtes à biscuits et des sachets, enfoui au sec dans la poussière, sous une trappe ».

Renseigné sur le « magot des shebabs » par le berger Abdi, le trio concocte un plan inratable pour s'emparer de ce trésor fabuleux, pour eux-mêmes, pour leurs parrains locaux plus ou moins de mèche avec les parrains des terroristes et pour la population locale privée de tout.

Ambition quasi-balzacienne

Réussiront-ils ? Comment s'y prennent-ils ? Que feront-ils de ce pognon mal-acquis ? Des questions qui structurent l'histoire que raconte Shiftas sur près de 300 pages.

C'est une histoire peu banale, conduite avec brio, même s'il y des lenteurs, des descriptions qui brouillent l'évolution de l'intrigue centrale.

L'ambition quasi-balzacienne de camper les personnages et les épisodes entre parfois en contradiction avec la dimension énergique d'un récit qui se veut avant tout un thriller.

Avec une avidité propre aux nouveaux romanciers, Léonard Vincent accumule les lieux (Somalie, Dubaï, Marseille... ), les points de vue, les analyses psychosociologiques qui interrompent le flot spontané du récit.

Il n'en reste pas moins que l'intrigue centrale de la course au trésor de moudjahidines à travers l'enfer de la Somalie emporte la conviction. Le lecteur est porté par la dynamique de l'action et la cohérence des personnages.

Loin d'être manichéens, ces derniers sont habités par leur quête et leurs contradictions, par leur passé qui détermine leur présent et l'avenir qu'ils voient se dessiner en creux de leur course-poursuite à tombeau ouvert.

Enfin, la force de ce récit est son écriture incarnée, sous la plume d'un auteur qui maîtrise le terrain comme nul autre et qui le met en scène avec des mots aussi graphiques que poétiques, comme cette séquence racontant la ferme où est caché le trésor : « La ferme est posée au milieu du bleu de la plaine.

La grande conférence des insectes occupe tout l'horizon. Depuis le promontoire où dorment les sentinelles, on distingue seulement la géométrie hâve de la maison, les ombres profondes, des bananiers, le carré ardent de la fenêtre allumée. » C'est aussi saisissant que troublant.

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