11 Mars 2019

Algérie: Renonciation Bouteflika - La seconde révolution algérienne

Photo: Flickr / Abdenour Beno
Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika

«La solution la plus sage pour sortir de l'impasse serait que la présidentielle du 18 avril soit reportée pour permettre au FLN, qui n'était certainement pas préparé à une telle levée de boucliers, de se trouver un candidat autre que l'indésirable Boutef mais aussi à l'opposition de revenir dans le jeu démocratique... »

En conjecturant ainsi sur l'évolution de la situation en Algérie dans notre éditorial du lundi 11 mars 2019, nous étions très loin de nous douter que les choses iraient très vite dans ce sens.

Le président Abdelaziz Bouteflika a en effet renoncé hier à briguer un 5e mandat. Dans la foulée, il a annoncé le report de la présidentielle du 18 avril prochain, qui aura lieu après une conférence nationale chargée de réformer le système politique et d'élaborer une nouvelle Constitution d'ici fin 2019.

Le premier ministre Ahmed Ouyahia a par ailleurs rendu sa démission, remplacé par le ministre de l'Intérieur, Nourreddine Bedoui. La présidence a aussi indiqué qu'un gouvernement de «compétence nationale» serait mis en place pour gérer les affaires courantes.

C'est sans doute les décisions les plus sages que le président qui vient de fêter ses 82 ans doit avoir prises depuis bien longtemps.

L'a-t-il fait de son propre chef et en toute conscience ou une fois de plus les marionnettistes d'El Mouradia qui tirent les ficelles dans l'ombre ont-ils décidé à sa place devant l'ampleur de la contestation qui est montée crescendo ?

En tout cas son acte d'abdication jette une nouvelle fois le trouble sur ses réelles capacités. «Il n'y aura jamais de 5e mandat, il n'en a jamais été question», a en effet affirmé le chef de l'Etat dans sa lettre publiée par l'agence officielle APS. Ou bien il est atteint de sénilité ou bien ses propos confirment qu'il a toujours été un pion aux mains d'acteurs obscurs.

Ces annonces interviennent au lendemain du retour du patient de Suisse après deux semaines de séjour à Genève pour des examens médicaux périodiques, selon la vulgate officielle. Le fantôme est rentré comme il était parti : sans qu'on ne puisse l'apercevoir à plus forte raison l'entendre.

Ses toubibs ont-ils pu le requinquer comme il l'espérait ou son état de santé est-il si critique que ses proches n'avaient guère d'autres choix que d'amener le Raïs à abdiquer ? C'est probablement cette 2e hypothèse qui doit avoir prévalu.

On ne voit d'ailleurs pas comment dans cet état, puisqu'il fallait bien qu'il se montre pendant la période de campagne, le grabataire de la Zéralda aurait pu battre campagne sans renforcer les doutes de ses compatriotes sur son attitude à gouverner.

Signe précurseur de ce rebondissement, le chef d'état-major général des armées, le général Ahmed Gaïd Salah, par ailleurs vice-ministre de la Défense, avait effectué un virage à 180 degrés face à des élèves officiers en déclarant que «le peuple et l'armée ont la même vision de l'avenir».

Un coup de tonnerre, s'il en est, pour l'un des hommes les plus influents du système, qui ces dernières semaines, avait multiplié les coups de semonces contre ceux qui voulaient «instaurer le chaos en ramenant l'Algérie aux années de braise».

Le vieux général était-il déjà dans le secret des dieux en faisant cette sortie inattendue qui s'apparentait à un lâchage en règle de Bouteflika, et en fin manœuvrier voulait-il se ménager une petite issue de secours en se rangeant du côté du peuple ?

Les Algériens ne sauraient oublier si vite qu'il est tout aussi responsable que la fratrie Bouteflika de la mise sous coupe réglée du pays.

Car, au-delà du locataire de la Zéralda, le glas qui vient de sonner, l'est pour toute cette nomenklatura issue de la guerre d'indépendance, ces «Fils de la Toussaint» qui pensaient qu'ils avaient, de ce seul fait, le droit de régner ad vitam aeternam sur l'ancienne colonie française.

Ceux qui avaient vu les choses venir avaient déjà commencé à quitter le navire qui menaçait de sombrer. Des députés du parti au pouvoir et les vétérans de la guerre d'indépendance, pour ne citer que ceux-là, avaient fait défection et épousé la cause des contestataires.

Avec la renonciation de Boutef, c'est une page d'un chapitre interminable de l'histoire de l'Algérie qui vient de se tourner pour cette génération qui n'était pas née au moment de l'indépendance en 1962 et qui aspire légitimement à un renouvellement de la classe dirigeante.

Engagés depuis le 22 février dans cette contestation, les jeunes des villes et des campagnes, les étudiants en tête, auront donc fait plier le pouvoir.

Une « joyeuse révolution » si on peut l'appeler ainsi car contrairement à ce qu'on aurait pu craindre, les rassemblements ont été pacifiques et on en retient des symboles forts comme cette ballerine immortalisée en train de danser en pleine manifestation et ces casseurs infiltrés appréhendés et remis à la police par les manifestants eux-mêmes.

Contre la France, le combat s'était mené armes au poing et dans le maquis, 57 ans après, c'est de manière pacifique et dans la rue que la nouvelle génération a eu raison de ses pères et grands-pères qui s'accrochaient au pouvoir comme des moules à leur rocher.

En réalité, c'est moins à Bouteflika qu'on en veut qu'à ceux qui tirent les ficelles. Le pauvre qui était reclus et perclus depuis son AVC en avril 2013, était à la limite un otage entre les mains de son propre camp.

Même si ce printemps algérien n'a pas fait de morts comme cela l'a été dans les pays voisins tels que la Lybie et la Tunisie, deux pays fortement ébranlés par les bourrasques du printemps arabe, on peut néanmoins déplorer ce temps perdu, les heurts et les arrestations qui ont été surtout enregistrés lors du 3e vendredi de manifestation qui a vu descendre dans la rue des millions d'Algériens.

Ce départ du président rejeté est certes une victoire de taille pour cette jeunesse avide de changement, mais elle a intérêt à ne pas baisser la garde.

Son prochain combat doit être celui d'un scrutin réellement ouvert. C'est seulement en ce moment qu'on pourra dire que la seconde révolution algérienne, après la lutte pour l'indépendance, est accomplie.

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