12 Mars 2019

Burkina Faso: Procés du putsch manqué / Jean Baptiste Ouédraogo - « On était dans la gueule du loup »

Le procès du putsch manqué de septembre 2016 se poursuit tant bien que mal au tribunal militaire délocalisé à Ouaga 2 000. Après le passage des éléments de la CRAD et de Monseigneur Paul Ouédraogo, c'était au tour de l'ancien président Jean Baptiste Ouédraogo de témoigner. Il a fait sa déposition le 11 mars 2019.

L'ancien président Jean Baptiste Ouédraogo, celui qui pense « être un témoin privilégié à plus d'un titre », a été l'une des personnes ressources associées à la CRAD pour un dénouement de ce qu'on pensait être une « énième crise du RSP », « une prise d'otages qui s'est avérée être un putsch manqué ».

A la barre le 11 mars 2019, il affirme que s'il avait su dès le début que c'était un coup d'Etat, il aurait ramassé ses cliques et ses claques et il serait rentré chez lui. Mais c'est à 3h30, le 17 matin, qu'il s'est rendu compte de cela, en voyant le projet de proclamation du CND.

Ce, après avoir entamé des négociations avec les éléments du RSP. Négociations auxquelles il a participé à la demande du Chef d'Etat-major général des Armées, Pingrenooma Zagré. « J'ai essayé de me dérober mais par patriotisme, j'ai dit oui », confie le témoin.

C'est ainsi qu'avec Monseigneur Paul Ouédraogo et des membres de la CRAD, ils se sont retrouvés à minuit passé, au camp Naaba Koom II pour tenir une réunion avec les éléments du RSP. « Les sous-officiers et les hommes du rang ont été bavards, très prolixes. Leurs revendications étaient d'ordre corporatiste.

Ils nous ont menacé lorsque nous insistions et persistions pour leur faire entendre raison », explique Jean Baptiste Ouédraogo. Comme pour montrer à quel point la situation était délicate dans la nuit du 16 au 17 septembre au camp Naaba Koom II, Jean Baptiste Ouédraogo se lâche : « Nous étions à la merci du RSP.

Nous étions dans la gueule du loup. Il a fallu du courage pour aller les affronter sur leur base. Le rapport de force était de leur côté ». Après ces tractations, la délégation est revenue au Ministère de la défense et des anciens combattants (MDNAC) pour une réunion avec le général Gilbert Diendéré.

Mais quelle ne fut pas la déception du « témoin privilégié » quand, à 3h30mn du matin, il se rend compte qu'il s'agit d'un coup d'Etat quand il prend connaissance d'un projet de déclaration. « Quand j'ai pris la déclaration, je l'ai lue et j'ai dit que ça ressemble à un coup d'Etat. Je sais ce que sait qu'un coup d'Etat.

J'en ai souffert. Et ce n'est pas moi qui vais soutenir un coup d'Etat. J'ai alors demandé qu'on nous raccompagne, Monseigneur Paul Ouédraogo et moi, à nos domiciles ».

Le parquet veut en savoir plus sur la nuit du 16 au 17 septembre. Il veut savoir si le colonel-major Boureima Kiéré a parlé pendant la réunion. Jean Baptiste Ouédraogo note que « le colonel major Kiéré était le bras droit du général.

C'est lui qui faisait les courses. Sinon, il est resté muet comme une carpe ». Mais l'intéressé, appelé à la barre par le président du tribunal, trouve qu'il « était simplement le subordonné du général Diendéré qui lui donnait des instructions qu'il ne pouvait refuser d'exécuter ».

Sinon, fait-il remarquer, il est allé à la réunion en tant que membre de la CRAD. Et c'est même lui qu'on a envoyé vers le général, pour lui dire de remettre le pouvoir.

« Seul celui qui se sent responsable de ces actes peut en assumer la responsabilité et libérer un bon nombre de consciences »

Le parquet continue son investigation. Il informe le témoin que le général Diéndéré, au cours de son interrogatoire à la barre, a déclaré que l'ancien président Jean Baptiste Ouédraogo a eu à amender le projet de proclamation du CND en mentionnant le couvre-feu et la gestion des affaires courantes par les secrétaires généraux. Toute chose qui a surpris le « témoin privilégié ».

A l'entendre, « ce sont des détails ». Et la déclaration de coup d'Etat ne s'occupe pas de cela. Il reconnait avoir pris connaissance de la déclaration et avoir dit de changer la date parce qu'à 3h du matin, on n'était plus au 16 septembre mais au 17. « Si c'est cela l'amendement, je l'ai fait ». Cependant, insiste-il, « je n'ai jamais parlé de couvre-feu encore moins de secrétaires généraux des ministères.

Cela devait être dans l'esprit du général où s'entrechoquait beaucoup d'autres choses ». Et quand le parquet dit que le général a laissé entendre que la hiérarchie pouvait l'arrêter s'il n'était pas d'accord avec le coup d'Etat, Jean Baptiste Ouédraogo s'exclame : « ça, c'est du cinéma. C'est nous qui aurions pu être massacrés et d'aucuns auraient dit qu'on l'aura cherché ».

Suite à ces propos, l'ancien chef d'Etat avance qu'il y a une sorte d'omerta au RSP. Et n'eût été cette omerta, ceux qui ont procédé à l'arrestation des autorités de la Transition pourraient donner le nom du donneur d'ordre d'autant plus que l'annonce officieuse de l'arrestation des autorités de la Transition a été faite au CEMGA et au secrétaire général du MDENAC.

Un autre fait que l'ancien président a noté, c'est l'absence totale du chef de corps du RSP qui devait être l'élément clé dans le processus, mais il se trouve que l'annonce officielle a été faite par le général Diendéré.

En tout état de cause, Jean Baptiste Ouédraogo affirme que « seul celui qui se sent responsable de ces actes peut en assumer la responsabilité et libérer un bon nombre de consciences.

Tenez-en compte. Il y en a qui ont été contraints de faire ce qu'ils ont fait ». Et quand le parquet annonce que c'est Jean Baptiste Ouédraogo et Monseigneur Paul Ouédraogo qui ont dit au général de prendre ses responsabilités face à la vacance du pouvoir, le témoin révèle qu'il « n'a jamais été question de dire au général de prendre ses responsabilités ».

Sur un ton de regret, Jean Baptiste Ouédraogo soutient que si le RSP s'était soumis au commandement, il n'y aurait pas eu de tentative de bombardement du camp Naaba Koom II. Par ailleurs, en début d'audience, Jean Baptiste Ouédraogo a fait une déclaration liminaire qu'il a intitulée « cri du cœur ».

Dans ladite déclaration, il est question de cohésion nationale pour le développement du pays et la lutte contre le terrorisme. Le pardon et la réconciliation nationale aussi en font partie. Mais Me Prosper Farama « émet un bémol par rapport à la vision de Jean Baptiste Ouédraogo ».

En effet, pour lui, il n'y a pas d'absolution possible sans reconnaissance de la faute. Sinon, il serait vain de parler de pardon et de réconciliation nationale. « Depuis un an, personne n'a eu le courage de reconnaître qu'il a donné l'ordre de faire un coup d'Etat.

Nous avons un coup d'Etat orphelin de père et de mère », déclare-t-il. Il ajoute que toutes les nations qui se bâtissent, se fondent sur la justice et la réconciliation nationale. Pour Me Farama, il est clair que ceux qui sont en faute, doivent être sanctionnés.

L'audience se poursuit ce mardi, avec la déposition de Jean Baptiste Ouédraogo.

Burkina Faso

Radicalisation - Eviter à tout prix que les jeunes se lancent dans la gueule du loup

Les faits sont établis et constants. De plus en plus de jeunes Burkinabè rejoignent les groupes… Plus »

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

Plus de: Le Pays

à lire

AllAfrica publie environ 700 articles par jour provenant de plus de 140 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.