12 Mars 2019

Algérie: Sortie de Bouteflika - Réel renoncement au pouvoir ou ruse de guerre ?

Photo: allafrica.com
Marche des Algériens contre le régime actuel.

Après près de trois semaines de manifestations, la rue, en Algérie, si l'on ne peut pas dire pour l'instant qu'elle a gagné la guerre, semble avoir remporté une bataille décisive.

En effet, le président Abdelaziz Bouteflika, face à la lame de fond qui ne retombait pas, a fini par battre en retraite en retirant sa candidature à un cinquième mandat, annonçant au passage, une batterie de mesures dont, entre autres, le limogeage du Premier ministre, Ahmed Ouyathia, et la formation d'un nouveau gouvernement sous la houlette du tandem Noureddine Bédoui et Ramtane Lamamra.

On le sait, le Premier ministre était particulièrement impopulaire et nommément visé par les slogans de la contestation. Dans la foulée, le chef de l'Etat a annoncé le report de la présidentielle, la tenue d'une conférence nationale pour préparer la transition et l'avènement prochain d'une nouvelle république.

La sortie de Boutef a toutes les allures d'un piège à cons

Mais cela n'a pas suffi à calmer la rue qui continue de gronder ; en témoigne la grande marche organisée, hier, 12 mars 2019, par des étudiants. Pourquoi le peuple algérien ne veut-il pas mordre à l'hameçon, pourrait-on se demander ?

D'abord, parce que le discours du vieux président est plein d'incohérences. En effet, sa posture a varié d'un pôle à l'autre sur sa candidature et l'on se demande si le vieil homme, s'il est encore vivant, n'est pas une marionnette de la nomenklatura qui l'entoure. Ensuite, les nouvelles mesures prises par le président ressemblent plus à

des subterfuges et stratagèmes pour conserver le pouvoir. Les réaménagements opérés pour résoudre la crise, l'ont été dans le cercle du pouvoir qui, par ailleurs, garde la haute main sur les réformes annoncées. En outre, cette sortie de Bouteflika vient ajouter à l'équation algérienne, de nouvelles inconnues.

En effet, la suspension de la Constitution entraîne le débat sur l'alternance dans une zone de non-droit qui ne peut être que favorable au plus fort. Pire, même si la fin de l'année 2019 se profile dans les discours comme la ligne d'horizon, les mesures annoncées ne sont assorties d'aucun calendrier précis.

Ce qui laisse croire, et à juste titre, que le président a trouvé la parade pour s'octroyer dans la pratique, le cinquième mandat que la rue lui refuse. Au mieux, l'on n'est pas bien loin du scénario congolais où Joseph Kabila avait réussi la prouesse de se maintenir deux ans durant au pouvoir malgré la contestation de la rue.

Au pire, l'on peut assister, comme cela s'est produit plusieurs fois en Afrique, à une remise à zéro du compteur avec l'adoption annoncée d'une nouvelle Constitution. Bref, la sortie de Boutef a, aux yeux de nombreux Algériens, toutes les allures d'un piège à cons.

C'est pourquoi, l'on comprend les appels à manifester qui se multiplient. Et, il faut se féliciter de cette vigilance du peuple algérien qui ne veut pas se contenter de mesures cosmétiques et reste constant dans sa logique de rejet d'un système qui l'a pris en otage pendant près de deux décennies.

Il faut aussi et surtout saluer la maturité politique de ce peuple qui montre son attachement à la légalité et qui est en train de réussir le pari d'une révolution pacifique dans un pays coutumier des scènes de violences.

Cela dit, l'on peut, tout de même, se demander si cette sortie du président Bouteflika ne va pas affecter le mouvement de contestation.

La prochaine bataille des manifestants, sera de contraindre le pouvoir à accepter une transition consensuelle

Car même si le discours jusque-là tenu prône la poursuite des manifestations, il existe le risque qu'une partie de l'opinion se laisse attendrir par les concessions faites par le vieil homme. Pour preuve, l'on a enregistré des scènes de liesse dans le pays, dès l'annonce du renoncement du président à la candidature pour un cinquième mandat.

Des divergences peuvent donc apparaître avec même des risques de diabolisation des plus radicaux ; toute chose qui peut fournir des prétextes à la répression. L'autre menace qui plane sur le mouvement, c'est sa capacité à se maintenir dans la durée, dans un contexte socio-économique qui ne peut aller qu'en se dégradant.

Le pouvoir peut, en tout cas, être tenté de jouer la montre, de cueillir les manifestants à l'usure et c'est une technique qui a fait ses preuves en raison du fait que les populations ont des besoins élémentaires à satisfaire au quotidien.

Enfin, un autre risque et pas des moindres, au cas où le bras de fer venait à se prolonger, c'est la position de l'armée.

Si l'on peut, au passage, lui jeter des fleurs pour son rôle d'encadrement des manifestations, il n'est cependant pas exclu que dans ce pays où elle joue un rôle prépondérant, elle décide de mettre brutalement fin au débat. L'on a encore frais dans les mémoires les mises en garde faites par le chef d'Etat-major de l'armée.

En attendant de voir de quoi demain sera fait en Algérie, l'on ne peut que dire, avec de nombreux observateurs, que rien ou presque n'est fondamentalement encore fait et que c'est maintenant que commence le plus dur.

Et la prochaine bataille des manifestants, sera de contraindre le pouvoir à accepter une transition consensuelle qui ne viole pas la légalité et à définir un nouveau calendrier électoral clair et accepté de tous.

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