Sénégal: Mamadou Berthé - «Mobiliser toutes les energies»

interview

Quel est le niveau actuel de la déforestation au Sénégal, comparé aux années 60 ? Les menaces de la coupe abusive de bois dans le Sud du pays et les politiques mises en place par les autorités pour lutter contre la déforestation ?

Mamadou Berthé, architecte urbaniste doublé d'écologiste peint un tableau alarmant de l'état de dégradation des massifs forestiers nationaux.

Dans cet entretien réalisé dans le cadre de la Journée internationale des forêts célébrée ce jeudi 21, ce responsable du Rassemblement des écologistes du Sénégal (RES/Les Verts) relève «la lutte contre la désertification devra mobiliser toutes les énergies et devenir un enjeu primordial pour la société» sénégalaise.

Pouvez-vous nous faire une analyse sur le niveau actuel de la déforestation au Sénégal, comparé aux années 60 ?

L'illustration la plus parlante du fléau que constitue la déforestation au Sénégal dans cette grille de temps est à rechercher au nord du pays. Il est relativement facile de faire le constat : la vallée du fleuve Sénégal alors luxuriante et giboyeuse s'est énormément dégradée, appauvrit, et désertifiée.

Cette crise de déforestation constatée quasiment sur l'ensemble du territoire et qui a abouti à la désertification que nous constatons aujourd'hui n'est pas un phénomène nouveau. Le désastre a commencé il y a trente, voire quarante ans et s'est aggravé avec les autorisations d'exploitation forestière, qui ont surtout alimenté les parcs à charbon.

A Thillé Boubacar, à Ndioum, etc... le phénomène a pris de proportions scandaleuses et généré des périls d'une ampleur sans précédent. Les forêts y ont laissé la place à un immense désert.

La coupe abusive de bois, notamment dans le Sud du pays, n'est-elle pas une menace supplémentaire ?

Certes, les aléas climatiques que nous avons connus y ont joué un rôle indiscutable, mais le facteur humain est plus que déterminant dans le processus de désertification de la vallée du fleuve.

En effet, l'action de l'homme à la suite de la sécheresse des années 1970 s'étant traduit par la coupe abusive des arbres pour satisfaire les besoins énergétiques et économiques, alliée à la prise de conscience tardive des populations rurales, et la timide politique de gestion des ressources naturelles peu soucieuse de la durabilité des produits et encore moins de l'avenir, sont autant de facteurs qui constituent les catalyseurs du désastre.

La déforestation dont nous parlons aujourd'hui, provoque depuis cette époque une accentuation des phénomènes d'érosion, et la latérisation est l'une des phases cruciales menant à l'installation du désert dans la vallée.

Il s'y ajoute un phénomène lié à la progression rapide de la population des villages du Nord, qui est de fait à l'origine de la colonisation intense de la zone agropastorale et une augmentation des besoins lié au développement des circuits d'échanges. Du reste, ils ne se limitent plus à la satisfaction des besoins cruciaux.

Cette situation alarmante des années 80 a été aggravée par la réforme qui a décentralisé les permis de coupe au niveau des collectivités locales qui, malgré tout, ignorent parfois le bien-fondé d'une gestion durable des ressources.

Au niveau institutionnel, l'Etat n'avait pas mis en place les mécanismes destinés à pérenniser la ressource.

Certaines espèces dont le rôle est essentiel à l'équilibre naturel notre écosystème sont menacées de disparition. Le paysage jadis verdoyant de la vallée du fleuve qui faisait partie des paysages les plus remarquables du Sénégal est en train de céder la place à un immense désert, si rien n'est entrepris pour le stopper.

Un phénomène similaire se développe plus tardivement au Centre et au Sud du pays, avec les mêmes effets sur la forêt et l'ensemble de la biodiversité animale et végétale. C'est un traumatisme réel pour les forêts. Il s'y ajoute les feux de brousse et on en arrive à un décompte macabre qui se chiffre jusqu'à 400.000 ha de forêt perdus par an.

De surcroît le peu de contrôle et la porosité de nos frontières ont engendré des flux de transferts de bois d'œuvre vers les pays voisins. L'appât du gain facile et la permissivité ambiante ont fait le reste. Les images de containers de grumes ont fini par convaincre les plus sceptiques...

La progression des besoins, conjuguée à la frilosité des structures Etatiques du secteur a entrainé une accélération particulièrement désordonnée de cette surexploitation, dont les résultats et la dynamique constituent la situation qui prévaut actuellement.

Quel est votre avis sur les politiques mises en place par les autorités pour lutter contre le phénomène ?

Au cours des années 2000, le secteur des Eaux et Forêts a subi d'importants réaménagements, avec la mise en place des agences autonomes, dont notamment l'Agence de la grande muraille verte, entre autres. C'était là une manifestation d'intention saluée à sa hauteur. Il reste que les résultats tardent à faire surface.

Pendant le même temps, toute règle ayant un volet contrôle et police, les services forestiers hésitent entre les types d'interventions de répression et de contrôle des coupes de bois, du reste aléatoires, et des interventions plus actives de reboisement, souvent considérées comme projets et non comme activités opérationnelles et actions généralisées d'appui aux populations.

Il n'existe pratiquement plus de pépinières villageoises et les actions de reboisement, insuffisamment préparées avec les populations se soldent souvent par des échecs démobilisateurs.

Nous devons à la vérité de reconnaitre que la prise de conscience du phénomène de déforestation et de sa progression exponentielle est vivace et les autorités en témoignent régulièrement.

Par contre, elle se développe, à un rythme plus modéré à mon gré, mais incontestablement, au niveau des populations.

Mais cette prise de conscience semble peu stabilisée et risque de s'effriter si une volonté politique hardie et déterminée ne la soutient pas par des actes forts tels que ceux pris récemment en impliquant les Forces de défense et de sécurité et en s'impliquant directement par des applications de grande échelle.

Il est vrai que la nature reprend toujours ses droits et que même en l'absence de programme préétabli, laissée à elle-même pendant le laps de temps d'une décade, elle se reconstitue.

La lutte contre la désertification, devra mobiliser toutes les énergies et devenir un enjeu essentiel voire primordial pour la société.

Il sera nécessaire de sortir des sentiers battus et affronter le doute de l'inconnu pour innover. Les pistes sont nombreuses qui mènent à cette vision d'un Sénégal vert. Il faut cependant le dire, nous passerons obligatoirement par la prise en compte de la donne écologique.

Car la crise socio écologique que nous vivons est devenue aigue et a atteint un niveau sans précédent.

Elle se manifeste à travers toutes les strates du développement du plus bas niveau de responsabilités de l'Etat jusqu'aux élites, en passant par le sénégalais lambda.

Elle se décrypte à travers les rapports entretenus par les populations en confrontation avec des contraintes liées à l'environnent et qui se manifestent à travers l'assainissement, la déforestation, le changement climatique...

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