22 Mars 2019

Congo-Kinshasa: Quand la corruption dirige la République

analyse

Introduction

.C'est en 2007, lors d'une consultation dans une entreprise d'Etat, suite à ce que j'avais vu, que m'est venue en tête, l'idée de calculer combien d'argent perdait annuellement le Congo-Kinshasa, à cause de la corruption, des détournements des fonds publics et des pillages des minerais et d'autres ressources naturelles.

Après quarante mois de fouine, je suis arrivé au chiffre annuel de huit milliards de dollars qui échappaient au pays et prenaient la direction des paradis fiscaux en Europe, dans les Antilles et dans le Pacifique, sans oublier la ponction qui va en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique.

Effrayé par ma trouvaille, je suis allé en discuter avec les représentants de créanciers du Congo. A ma grande surprise, mes interlocuteurs ont corrigé mes chiffres, portant ce montant à douze milliards de dollars américains.

Ayant pris connaissance de leur méthode et des erreurs que j'avais commises, j'ai refait mes calculs et suis arrivé comme eux à douze milliards. Rentré pour les remercier, mes interlocuteurs ont avoué s'être trompés aussi et que le montant raisonnable oscillait autour de quatorze milliards de dollars, si on se limitait seulement aux matières premières et aux contrats signés pour l'Etat. C'est alors que j'ai compris que la presse occidentale, qui parle des guerres tribales interminables dans l'Est du Congo, se trompe de qualificatif. Il s'agit des guerres d'enrichissement illicite dont l'enjeu réel est le contrôle des mines pour l'extraction des minerais et des pierres précieuses servant à la contrebande; et que le phénomène corruption introduit au Congo au dix-neuvième siècle lors de la conquête avait gonflé comme une bulle.

En effet, c'est au dix-neuvième siècle, lors de la fédération de l'Etat Indépendant du Congo que la corruption moderne est entrée dans le pays. La réunification des Empires et Royaumes de la cuvette centrale en 1885, ne l'a été que par la corruption, et la ruse du souverain belge.

Monarque sans pouvoir réel dans le système parlementaire de son pays, sans richesse et sans gloire, Léopold II a utilisé pour s'emparer d'un vaste territoire africain baptisé par lui: «l'Etat Indépendant du Congo », tous

les artifices à savoir: la corruption, le mensonge et le trucage de la volonté des scientifiques européens, des dirigeants et de certains mécènes. Malgré des millions de franc-or distribués en bakchich aux Etats Unis et en Europe, il perdra sa propriété africaine, suite au génocide des millions des Congolais.

Sous l'administration coloniale, la corruption et le pillage ne vont pas baisser d'intensité. La corruption individuelle pratiquée avant, va laisser la place à celle des groupes. Ainsi sera créée la classe d'évolués et des chefs coutumiers nommés par le colonisateur, qui corrompus à souhait, pouvaient supporter la domination et maintenir le peuple dans un empire de silence.

Après viendra Joseph Mobutu qui fera une mise à jour réussie, de vielles méthodes léopoldiennes. Tractée par un seul homme comme du temps de Léopold II, adoubée comme idéologie du régime, la corruption sera utilisée comme mode de gouvernement pour acheter la conscience de l'élite politique du pays afin de régner sans partage pendant plus de trois décennies. Elle lui servira aussi à persuader certains dirigeants de l'occident à venir militairement à son secours à chaque fois qu'une révolte populaire le menaçait.

Laurent Kabila chasse Mobutu le 17 mai 1997, mais garde son système. Il va à son tour le perfectionner et amplifier la corruption dans le pays. Celle-ci ne sera pas seulement un privilège réservé à un groupe, dont le Chef de l'Etat est le sommet de la pyramide, mais un phénomène partagé par les gouvernants.

Trois jours après l'assassinat de Laurent Kabila en 2001, Joseph Kabila lui succède. Il va, lui, accepter l'institutionnalisation de la corruption dans la vie de la nation. Si bien qu'en parlant de leur pays, les Congolais soutiennent qu'il y a quatre pouvoirs en RDC, hiérarchisés de la manière suivante: la Corruption toute puissante, le Gouvernement absent, le Parlement suborné et le Pouvoir judiciaire fantoche. L'idée globalement admise par la population affirme que la RDC est le seul pays au monde ayant su démocratiser la corruption.

Dans ce pays, la corruption est Reine. Mais elle a ses princes qui sont la pègre internationale composée des truands de haut vol dont certains sont à la présidence de la République, les ministres importants, le gouvernement caché des profiteurs dirigés par les Israéliens trafiquant du diamant, des Libanais, des Belges, la Présidence rwandaise, la Présidence zimbabwéenne et les généraux de l'armée ougandaise et congolaise. Avec la nouvelle République, ce fléau est devenu un élément vital qui irrigue la vie de tout habitant comme le sang irrigue le corps. L'impact est ressenti même à l'extérieur du pays. .

Ainsi peut s'exclamer l'américain Obama : « Le Congo-Kinshasa est un gâchis ». « Le Congo est un fantôme d'Etat» vocifère Karel De Gucht; Ministre belge des Affaires étrangères. «J'ai trouvé au Congo un peuple inculte et absent» avait déclaré le sénégalais Abdoulaye Wade. « Le Congo Kinshasa est la capitale mondiale des viols», crachent les haut-parleurs de Radio France internationale captée à Kinshasa. Un ancien collègue d'Université à Paris, devenu Ministre au Burundi disait : « il faut être un génie pour amener le Congo à ce niveau de pauvreté ».

A travers le monde, beaucoup d'affirmations sont faites sur la République Démocratique du Congo. Et chaque observateur y va de sa petite idée. A part celles hypocrites de certains hommes politiques de l'Union européenne, lorsqu'elles sont traduites en déclarations, les opinions de beaucoup de responsables dans le concert des Nations se rejoignent. Elles aboutissent toujours à la même affirmation: « le mal congolais est plus grave que ce qu'on connaît dans d'autres pays», sur tous les continents.

Les fonctionnaires de l'Organisation de l'Unité Africaine, rencontrés dans les tribunes continentales soutiennent avec certitude que c'est le Congo Kinshasa qui tire l'Afrique vers le bas. Si on se réfère au rapport, résumant les travaux de huit professeurs Prix Nobel d'économie demandé par le G8 et portant sur la comparaison de Performance économique et Progrès social, on voit que ce document sans le citer nommément clôture ses analyses en mettant la République Démocratique du Congo et la Somalie sur la même échèlle d'inexistence d'Etat.

Le Premier Ministre belge venu au Congo avec le souverain de ce Royaume et les journalistes avait parlé de diamants de sang remis au Roi, de l'argent gaspillé pour le Cinquantenaire de l'Indépendance le 30 juin, au regard de la misère des Congolais.

Réagissant aux critiques de journalistes, le porte-parole du Gouvernement déclara que les chaînes en or serties de diamants ont été offertes à toutes les autres Premières Dames présentes aux festivités et pas seulement à la Reine belge. Ce qui rajoute à la colère des Congolais le sentiment d'être floués.

Toutes ces récriminations sur le Congo sous-entendent un fait ancré dans la vie nationale : le disfonctionnement caractérisé de l'Etat, et que l'autochtone semble avoir intégré à sa vie de chaque jour. Cet obstacle à l'existence de l'Etat, nous l'attribuons pour notre part au développement exagéré de l'argent sale qui gangrène tous les rouages du pays.

De son statut de colonie surexploitée, le Congo indépendant s'est mis, malgré lui, petit-à-petit sous l'emprise de la pieuvre maffieuse internationale. La plupart d'hommes politiques de la première République, des naïfs apprentis sorciers, se sont rapidement laissés tenter par les subtilités du jeu immoral de la prédation des ressources de leur propre pays, développées par les divers parrains portant l'appellation pudique de « conseillers techniques », oeuvrant à leurs côtés.

Ces nouvelles Excellences vont percevoir des miettes de diverses rapines, pendant que leurs mentors se rempliront avidement les poches. Mais les élèves vont rapidement rattraper les maîtres et prouver qu'ils peuvent aisément voler de leurs propres ailes. Ils ont fait main basse sur tous les biens et les avoirs de l'Etat à leur portée. Leurs cadets, fraîchement émoulus des universités, auront vite fait de les rattraper et rivaliseront de plus belle avec eux, dans le pillage.

Sous le règne de Mobutu, la destination de plusieurs dizaines de milliards de dollars provenant des exportations de certains minerais stratégiques et d'autres substances précieuses du Congo, restera longtemps une énigme pour les enquêteurs. Mobutu et son clan iront même jusqu'à organiser le trafic des espèces animales rares et protégées, comme les Okapi. Avec l'opération «zaïrianisation de l'économie », une mesure visant à confisquer l'ensemble des entreprises du pays appartenant aux particuliers pour les attribuer gratuitement aux dignitaires du régime, l'homme avait fini par détruire tout le tissu économique de son pays. Non seulement les bénéficiaires de ce gigantesque holdup n'ont pas été en mesure de gérer les entreprises que Mobutu leur a données en corruption, mais ils en ont liquidé le patrimoine en quelques mois.

Après avoir, avec la même boulimie, fait main basse sur les sociétés d'Etat, qui seront mises en faillite l'une après l'autre, le clan Mobutu se mettra, vers la fin du règne, à fabriquer de la fausse monnaie.et cela avec l'aide des truands étrangers et l'aval de la Banque centrale, sous l'oeil attendri de bailleurs des fonds : la Banque Mondiale et le FMI y compris.

Avec l'avènement de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo de Laurent Kabila, la pègre internationale va même connaître une nouvelle carrière florissante. Des groupes mafieux vont financer l'offensive de l'armée rwandaise et des enfants soldats en échange des juteux contrats miniers, signés par Laurent Kabila, à plusieurs milliers de kilomètres de Kinshasa, avant même de conquérir le pouvoir.

Lorsque, après sa victoire, Kabila montre quelques réticences à honorer ces conventions léonines, les partenaires d'hier n'hésiteront pas, par l'entremise de certains dirigeants africains, à financer de nouvelles rébellions. Ainsi sont nés le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) et le Mouvement pour la Libération du Congo (MLC).

Grâce aux recherches à travers différents réseaux tissés lors de ces rebellions armées, et au bénéfice de l'analyse de certaines relations entre dirigeants, relations tantôt tendues, tantôt tendres, nous sommes à même d'affirmer que la milice armée « RCD» n'était qu'une organisation mafieuse ayant pour but d'enrichir au moyen des armes et du sang des martyrs, certains Africains et leurs complices de la pègre.

Les Angolais, les Namibiens et autres Zimbabwéens appelés à la rescousse par Kabila pour stopper l'offensive rwandaise, exigeront une rétribution financière. Entre deux coups de feu comme nous le verrons par la suite, les alliés de Kinshasa, vont conclure l'une ou l'autre affaire. C'est ainsi qu'est née la Sengamines et que la gestion de la Gécamines fut confiée à Forrest et à un certain Rautenbach. Le contrat de prospection pétrolière dans la Province de l'Ituri donnée à « Outcom Cobaltime executive service, » une compagnie appartenant aux anciens mercenaires sud-africains. L'argent va circuler pour remercier les nouveaux sauveurs du régime, sans oublier l'exploitation du pétrole sur le plateau maritime de Banana par l'Angola.

Pourtant, cet argent innommable fait partie de l'économie illégale, économie inscrite sur l'agenda d'un grand nombre d'institutions et des ONG. Sans atteindre l'importance de thèmes comme ceux du réchauffement de la planète, ou de la pollution atmosphérique, il n'a cessé de causer des dégâts inestimables dans beaucoup de pays et n'arrête d'éveiller l'attention des peuples depuis une dizaine d'années. Au Congo, bien des raisons y concourent. Il représentait 25 à 35% du Produit intérieur brut en 1995. Aujourd'hui, toute la vie politique, la vie économique ou la vie tout court est articulée par lui.

De haut en bas et des villes aux villages, il inhibe tout le microcosme de la société congolaise. Et comme souvent, l'argent de la corruption ou argent sale sur le continent noir, finit toujours par franchir les frontières pour terminer sa course dans les banques occidentales. Selon l'Union européenne, « les actifs africains volés et détenus dans des comptes bancaires à l'étranger équivalent à plus de la moitié de la dette du continent».

Aujourd'hui, le Congolais se demande à quoi sert-il de tenir des discours sur la tolérance zéro et d'alarmer l'opinion sur le changement de mentalités, si l'argent sale pénalise ceux qui ne s'y donnent pas. L'Etat ne doit-il pas tenir rigueur à ceux qui y recourents. Et si au contraire, il constitue un nouveau mode de progrès social, une contre politique à celle que nous voyons s'enferrer dans l'amnésie, ne convient-il pas d'aller y lire notre avenir?

Pourtant, à observer l'ampleur du phénomène, ses ramifications dans toutes les strates de la vie nationale, et ses ravages opérés dans la société, les acteurs politiques auraient dû, comme un seul homme, dénoncer l'horreur. Peut-être que ça viendra .

Pour notre part, nous pensons que le moment est propice pour décrire ce mal et alerter la conscience de l'opinion nationale qui fait preuve d'un désir indifférencié de reconnaître que la corruption mène le pays à la ruine.

Notre livre sera certainement un essai de vérité sujet à controverse. Toutes les vérités dans un pays où subsistent encore de l'autocratie ne sont pas bonnes à dire. Mais nous savons aussi qu'elles sont moins bonnes à cacher. En les taisant on obtient qu'elles ne soient utiles ni à ceux qui les déplorent, ni à ceux qui les portent. L'erreur reste l'erreur. Et pour la corriger, il ne suffit pas de diriger sa rancune contre ceux qui la dénoncent. . On peut se réfugier derrière son innocence ou fuir. On ne peut s'empêcher d'être responsable.

De fait, le souci de son avenir est le signe d'une responsabilité. Aucun homme digne n'échappe à la préoccupation périodique de se poser des questions sur son devenir. Le but n'est pas de partir à la découverte d'une vérité instinctive logée dans son âme, mais de connaître que son angoisse est légitime et qu'elle exprime un appétit raisonné de savoir.

Nous reconnaissons qu'il n'y a pas qu'au Congo où l'on rencontre des cas d'argent sale. Au Brésil, le Président Fernando Collor de Mello est destitué par le Parlement pour corruption. Au Venezuela, le Président Carlos Andres Perez démissionne pour les mêmes raisons. C'est surtout en Italie avec l'opération (Mains propres) que la lutte contre la corruption contraindra au suicide les dirigeants des grandes entreprises comme M.M. Gagliari de l'ENI et Gardini de Ferruzzi, sans compter les anciens Premiers Ministres et Ministres condamnés à des peines de prison.

L'ouragan balaie aussi les milieux politiques et industriels français. L'ancien Ministre de la Communication du gouvernement Balladur, était en détention préventive. Un autre ancien Ministre, président du Parti Républicain sur le point d'être inculpé ou mis en examen. Un troisième ancien Ministre, chargé de la coopération, est interrogé par les juges sur l'affaire de fausses factures des HLM de la Ville de Paris. Toujours en France, les PDG de plus grandes entreprises étaient soit en détention préventive pendant quelques jours, comme Didier Pineau -Valencienne à Bruxelles soit mis en examen comme le PDG de Saint-Gobain, ou celui d'Alcatec. En Belgique, n'en parlons pas.

Abacha au Nigeria, Mobutu au Congo, Bongo au Gabon, l'entourage du président angolais, l'ex-président russe Eltsine, la CDU allemande d'Helmut Kohl, la société pétrolière française Elf-Aquitaine ou encore le chef des services de renseignement du Pérou, Montesinos, ont en commun d'avoir utilisé les mêmes juridictions et les mêmes mécanismes pour blanchir les recettes des pots-de-vin, trafics d'armes, caisses .noires et fonds détournés. En effet, chacun de ces acteurs de la corruption est passé par la minuscule principauté européenne du Liechtenstein, décrite lors d'un forum international sur le crime financier à l'Université de Cambridge comme «un bordel financier dans lequel tout criminel au monde peut trouver un lit».

Au début, le Tiers-Monde était considéré comme le terreau de la corruption; et l'accès à l'Etat patrimonial comme un préalable à l'enrichissement personnel. Aujourd'hui, même au sein du G20, ce mal est perceptible. A Paris, on parle de rétrocession des commissions dans l'attentat de Karachi. Rétro-commissions ayant probablement servi à financer l'ardoise de l'opération électorale de l'ancien Premier ministre dont le Président Sarkozy et certains membres du Gouvernement actuel dirigeaient la campagne.

L'enjeu primordial de la compétition politique demeure alors le contrôle de l'argent public. Grâce à ce patrimonialisme, ou à ce qu'on appelle « se mettre à l'abri », certains dirigeants dans le Monde ont du mal à résister à la tentation d'opérer des ponctions sur l'argent public et de blanchir celui du trafic de drogues et des ventes d'armes, sûrs qu'ils sont de ne jamais être détectés, jugés et condamnés. L'accès au pouvoir conditionnant l'accès direct et sans risque à l'argent public, pouvoir et argent deviennent interchangeables, dans la mesure où l'argent va donner accès au pouvoir et le pouvoir à l'argent.

Aux aspects quantitatifs, les avoirs détournés par des dictateurs au cours des dernières décennie-s représentent, au bas mot, entre 150 et 260 milliards de dollars. Pour certains pays, la ponction est massive : la fortune de 6 milliards de dollars amassée par Mobutu avant 1985 équivalait au budget du pays ! Ces chiffres, qui ne tiennent pas compte des détournements opérés par les proches des dictateurs, ne donnent qu'un aperçu de l'ampleur de la corruption. Un directeur général du FMI, a ainsi évoqué des chiffres dépassant 1.000 milliards de dollars dans le monde.

Soucieux de leurs intérêts géopolitiques et économiques, ou pour cacher le financement illicite de la campagne électorale de certains dirigeants, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la France et la Belgique ont soutenu l'arrivée ou le maintien au pouvoir des régimes les plus despotiques et corrompus, que ce soit en Asie (Sûharto, Marcos), en Amérique latine (Duvalier, Pinochet, Noriega) ou en Afrique (Abacha, Houphouët-Boigny, Mobutu, Bongo, Eyadema). En 1997, la France et la compagnie Elf ont financé la reprise du pouvoir au Congo-Brazzaville pour leur homme, moins regardant sur les conditions d'exploitation du pétrole de son pays.

Dès lors, on comprend l'opposition des gouvernements du Nord à saisir et restituer les avoirs et biens mal acquis des dictateurs en question. Même la France qui se dit amie du Continent et qui organise des sommets «France Afrique» n'a jamais remboursé l'argent de pauvres africains détournés par les dictateurs. Au-delà même de l'activité économique générée par ces apports de liquidités, sanctionner leurs complices et alliés d'hier ou d'aujourd'hui, les exposerait à des révélations fatales. La déclaration de Jean-Bedel Bokassa ou celle de Mobutu en 1993, sont là pour nous le rappeler.

La spécificité de la corruption congolaise réside dans le fait que cette recherche frénétique de l'enrichissement personnel repose souvent sur la prédation et l'extorsion.

A cette grande corruption, s'ajoutent les petites corruptions et extorsions pratiquées par les représentants de l'Etat : fonctionnaires, militaires, policiers, agents des entreprises publiques. Ne courant aucun risque de condamnation, ces agents soumettent la population à un véritable racket. Donc, point d'argent, point de salut. Au Congo, le phénomène se vulgarise et l'on parle même du pouvoir des millionnaires.

Sous la plume de son éditorialiste, le Journal le Potentiel se pose la question de savoir ce qui fait courir les « intellectuels }) congolais vers la politique ou les postes politiques ? A notre avis nous pensons que la réponse est à chercher dans la vie de tous ceux qui ont marqué d'une façon ou d'une autre l'histoire' du Congo. Regardons autour de nous et voyons quel train de vie mènent les hommes et les femmes au pouvoir. Constatons surtout le changement brusque qui s'opère dans leur patrimoine.

Au premier trimestre de leur mandat public, ils deviennent des citoyens pas comme les autres. Dans- un premier temps, ils sont logés, nourris et véhiculés aux frais de l'Etat. Du coup, ils s'élèvent dans les nues et emportent avec eux les biens meubles des appartements de l'Etat mis à leur disposition.

Au deuxième trimestre de leur mandat public, ils sont répertoriés en ordre utile dans les annales du ministère des Affaires foncières. Du fait des maisons qu'ils achètent ou construisent à un rythme endiablé. Leurs noms sont placés sur les devantures de nouvelles villas ou de «nouveaux chantiers » qui tentent de tutoyer les anges au ciel.

Ce qui surprend, c'est qu'ils s'affichent au grand jour. D'ailleurs, pourquoi s'en cacheraient-ils quand la tradition veut que le mandat public au Congo-Kinshasa équivaille â être au-dessus de la loi? Un statut qui permet d'aliéner, de spolier le patrimoine de l'Etat, d'exiger des commissions illégales et des dessous de table, sans crainte de poursuites.

A un an et demi de leur mandat public, les comptes des hommes et des femmes au pouvoir sont approvisionnés, de manière exponentielle. Sommation faite des salaires, soldes, émoluments, primes et frais de mission compris, cela ne peut frôler le million pendant cinq ans. Or, beaucoup parmi eux sont devenus multimillionnaires à vingt mois de fonctions.

Arrivés au pouvoir sans argent, des individus engrangent des millions, sans que les organes de la loi s'en émeuvent, devenus tout à coup aphones. Floué et nargué, le peuple, souverain primaire se ratatine et range sa queue entre les pattes, en fulminant.

La République de Mobutu a perdu la seule performance qu'elle détenait dans le monde. Les régimes ont changé mais la classe politique est restée dans son être maffieuse, au pire, elle s'est sérieusement perfectionnée.

Le travail que nous présentons au lecteur n'est pas une oeuvre de justice encore moins une analyse comparative de luttes anti corruptives menées dans le monde. Cela n'est pas notre propos. Notre analyse est tout simplement le fruit de nos observations portant sur des actes chaque... jour posés par les Congolais de tous les milieux sociaux.

Les tares congolaises ne sont pas, comme dans toute société humaine, logées dans un conflit d'intérêts contradictoires et cependant nationaux, ni dans une opposition de valeurs morales censées incompatibles, mais dans le manque d'une élite forgée à l'école morale du dépassement de soi pour la patrie.

En écrivant cet essai, l'auteur ne pense pas avoir fait un travail d'insinuation malheureuse sur la conscience politique des Congolais. Il n'existe pas dans ce pays un homme qui ne soit victime d'abus de la part des officiels ou de rançonnement opéré par ceux qui sont nantis d'un pouvoir quelconque.

Notre propos dans ce livre n'est pas avant tout de contester les énoncés officiels. Si nous voulons reproduire les dires des Congolais se plaignant de faits de la corruption, nous n'aurons pas assez de cinq tomes volumineux de notes.

Dès lors, nous avons préféré approfondir longuement certaines situations au risque d'être taxé de narrateur d'anecdotes. Quant à nous, à ce stade des recherches sur le sujet, cette approche nous a paru indispensable. En nous contentant de présenter des idées générales et des conclusions abstraites, nous aurions couru le risque, vu la matière explosive de voir surgir aussitôt d'autres analyses présentant des idées en sens inverse. Chaque chercheur au Congo comme ailleurs, peut avoir ses propres accents et a le libre choix quant aux sources consultées .

L'interprétation que nous proposons de l'évolution dangereuse de la société congolaise est une grille de lecture. Elle ne prétend aucunement surclasser d'autres prismes du même phénomène. La polémique n'est ni dans l'intention de l'auteur, ni délibérément dans le ton du livre, mais dans le sujet lui-même et sans doute dans la perte de l'échèlle de valeurs morales du Congo.

En assurant qu'il y a au Congo une complexité fondamentale due à l'ambivalence des comportements, à la contradiction entre le désir affiché du développement économique du pays et l'enrichissement sans cause de ses dirigeants, cet essai entend encourager la méditation qui demain, nous serions tentés de le croire, peut se mouvoir en prise de conscience et plus tard en détermination courageuse. Mais, auparavant, il faudrait que le Congolais prenne conscience de lui-même et qu'en consentant à adopter les formules qui définissent son avenir: il s'accepte.

Quelles recommandations de politique générale peut inspirer la corruption généralisée, sachant que pour ceux qui en sont victimes, c'est un fléau qui va couler la République, et pour les bénéficiaires un simple déplacement des ajustements sociaux ?

On reprochera peut être à cet écrit le fait de porter sur les aspects extérieurs et de n'avoir pas suffisamment pénétré la sinuosité de certaines causes. Notre volonté de répondre à cette préoccupation a été contrariée par l'inobservance et la non application des règles de la législation sanctionnant les actes de corruption et par la généralisation de ce délit même dans les villages. Mais comme pour toute analyse, il nous fallait faire un tri et en assumer les écueils. Avant d'en arriver là, précisons que cette étude ne prétend pas à l'exhaustivité, tant le sujet est vaste et difficile à documenter.

Nous allons dans le premier chapitre épiloguer sur l'argent sale, en le définissant et en passant en revue son historique au Congo. Le deuxième chapitre traitera de l'acceptation du fait « l'argent mal acquis» par la société congolaise, ce qui pour beaucoup d'observateurs neutres, constitue le noeud du blocage sociétal. Dans le troisième et dernier chapitre nous verrons pourquoi la situation est dramatique pour le pays et pourquoi les guerres civiles ne finissent pas après l'adoption de l'argent sale comme moteur de relations sociales par la société congolaise.

Certains lecteurs se demanderont sans doute s'il existe encore quelque chose d'inédit. Dans de nombreuses publications les sujets touchant aux officiels sont occultés et ceux se rapportant aux entreprises mis en exergue de façon très unilatérale. Ce sont alors de véritables confirmations soit de vues officielles ou celles opposées à celles-ci. Et puisque nous ne nous arrêtons pas seulement à l'élite, nous nous basons sur les données touchant la société dans son ensemble, il nous est possible de rectifier les unes et les autres et de palper de plus près les conséquences dans la globalité du pays. Le but de ce livre est de restituer à la République Démocratique du Congo le spectacle qu'il offre au monde entier depuis qu'il déambule sur le carreau de la maffia. L'auteur remercie tous ceux qui ont bien voulu répondre à son questionnaire et ceux qui lui ont rapporté des cas vécus.

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