Tunisie: «Je suis pour un théâtre qui élève le goût et fasse réfléchir»

1 Avril 2019
interview

Cette question me mène à vous dire pourquoi j'avais accepté cette lourde mission. C'était pour utilité publique. D'abord, parce que j'estime que j'ai balisé du chemin dans le secteur indépendant, que j'avais initié des projets, créé une tradition, continué à croire en des valeurs, tout cela rendait mon passage au secteur public une manière, pour moi, de faire avancer les choses. D'un autre côté, j'étais frustré d'avoir toujours voulu faire une école de théâtre. Quand on m'avait proposé la direction du Théâtre national, l'institution battait de l'aile, c'était un espace à prendre et à améliorer et j'avais des choses à transmettre.

Vous avez accepté en ayant certainement une vision ?

Continuer à créer était une de mes conditions, un artiste a besoin de créer mais aussi j'ai mis une stratégie pour l'institution : un lieu d'accueil et de production pour faire profiter les jeunes créateurs. Mais la question de la formation s'est imposée à moi d'une manière lancinante. J'étais, d'ailleurs, en désaccord avec Driss pour avoir fermé la porte à la formation théâtrale et aux métiers théâtraux bien qu'il ait assuré des stages mais pas dans la durée. Et c'était, à mon sens, une lacune considérable.

Il y a eu pourtant l'école du cirque qui était un acquis non négligeable.

L'école du cirque est, à ce jour, sans statut. D'un côté, son dossier est épineux que j'ai soumis à plus d'un ministre de la culture, de l'autre, les bailleurs de fonds de ce projet ont levé le pied depuis un certain temps et sa relance nécessite des moyens colossaux. C'est un excellent tremplin certes. Je ne désespère pas mais je ne peux pas, seul, régler les problèmes de l'école du cirque, cela ne dépend pas de moi.

Revenons à la question de la formation du métier d'acteur.

Avec Mourad Sakli, le ministre de la culture de l'époque, j'avais posé la question de la formation qui était à mon sens la problématique. Le ministère de la Culture qui est le premier employeur des acteurs et metteurs en scène, la formation et l'enseignement de cet art lui échappaient et dépendaient d'autres ministères chose qui a influé sur la formation à l'Institut supérieur des arts dramatiques. Le constat était clair, de moins en moins de créativité dans la mise en scène, le métier d'acteur était dans la souffrance et une réelle crise au niveau du public s'est installée.

Il faut reconnaître, aussi, que les acteurs qui font leur chemin aussi bien dans le théâtre que dans le cinéma sont essentiellement des ressortissants de l'ISAD.

Bien entendu, mais la formation n'est pas une formation d'acteur, ceux qui sont doués profitent de la formation qu'on leur donne mais c'est une formation à compléter, à creuser et à perfectionner dans la spécialité. C'est ce que nous avons fait : revoir la formation avec l'école de l'acteur sur la base d'un statut clair et la création du jeune théâtre national et ses 9 enseignants et nous avons commencé avec la regrettée Raja Ben Ammar, Kais Rostom, Fethi Akkari, Salwa Ben Salah et d'autres parmi nos meilleurs formateurs, pour essayer de comprendre ce qu'est un acteur-citoyen le diagnostiquer et agir.

Aujourd'hui, l'école de l'acteur a son statut...

Oui, l'équivalent d'une licence : 2 ans après le bac, une formation pratique avec une création et un stage d'une année. Et ce qui se fait à l'école profite à la création.

Quel est donc votre bilan de ces quatre années ?

Je viens avec l'expérience administrative du privé que j'ai mise au service de l'institution, nous sommes intervenus sur les murs et les équipements, créé des départements fonctionnels et efficaces. Nous avons produit 18 spectacles entre créations théâtrales et chorégraphiques, renoué avec les anciens et nous nous sommes ouverts sur les jeunes. Enfin, tout un dispositif qui a permis de jeter les jalons d'une nouvelle dynamique.

Nous avons aussi œuvré pour une présence au niveau des régions et une programmation continue avec les lectures, les cinéclubs et les happy hour et fait venir des spectacles pour raviver la soif de la découverte des œuvres venues d'ailleurs. Le TNT revient de loin et il fallait une intervention permanente de toute la famille du théâtre national.

Et des coproductions aussi...

Oui, avec la scène nationale d'Annecy, le théâtre de Müllheim, le piccolo teatro, nous avons accueilli des CAD et nous avons présenté, lors de la semaine de la Journée mondiale du Théâtre, notre première coproduction public-public avec le CAD Tataouine, et la pièce «Marché noir» d'Ali Yahyaoui d'après «Dans la solitude d'un champ de coton» de Bernard Marie Koltès. Je dirais que c'est l'année de la maturité.

Il reste encore d'autres défis à relever ?

Le Théâtre national n'a toujours pas de statut, il va sans dire qu'un théâtre se définit par son statut, son contrat, un objectif et un organigramme, choses que nous avons faites. Le statut de l'école est fin prêt «l'école pratique des métiers du théâtre» : l'école de l'acteur, de la mise en scène, de l'auteur, et une section son et lumières, nous attendons le reste.

Notre défi réel est le public, chaque nouveau spectateur est une victoire. Nous prenons conscience que l'élite ne va plus au théâtre ni au cinéma, d'ailleurs, elle regarde la télé, elle voyage, leurs enfants sont, eux aussi, en rupture avec le théâtre et ils ne viendront pas tant qu'il n'y a pas d'incitation, d'encouragement. Il reste beaucoup à faire pour la réconciliation avec le théâtre et la danse aussi, tout est à revoir au niveau central et au niveau régional. Qui pourrait régler les problèmes chroniques législatifs, structurels et logistiques, alors que nous assistons à la disparition de la notion de citoyenneté dans ce que vit le pays ?

Avec la célébration de la Journée mondiale du théâtre, une nouvelle programmation a été mise en œuvre. Qu'elle était sa spécificité ?

La semaine de la Journée mondiale du théâtre est une occasion de découverte et cette année ça se pérennise sous le signe du soutien aux créateurs syriens. Cette 5e édition s'est associée à El Hamra pour rendre hommage à Ezzedine Gannoun via le festival qui porte son nom. Mais c'était aussi l'occasion d'interroger la mise en scène, la scène, le métier, l'acteur et son devenir.

Nous attendons le troisième volet de votre triptyque violence(s) et peur(s), ce sera pour bientôt ?

Je suis très frustré en ce moment, et c'est vrai qu'il est grand temps que je m'y mette. Cela va faire bientôt deux ans depuis Peur(s). Mais j'ai une mission trop lourde avec tous mes collaborateurs et la jeune équipe de 20 contractuels qui m'entoure à qui je voudrais rendre hommage. La masse de travail est énorme et je n'ai plus le temps de rêver. Mais je compte commencer les répétitions au mois de Ramadan.

Quel serait le titre de ce projet ?

ça s'appellera «rêves», parce qu'on m'a beaucoup reproché d'être trop sombre, noir et désespéré, j'aime pourtant faire rire mais un rire noir. Je suis pour un théâtre qui élève le goût pour toucher, pour divertir et faire réfléchir, un théâtre exigeant.

Récemment, le Théâtre national est entré en coproduction avec Familia pour produire la pièce de Essia Jaïbi, votre fille, comment avez-vous trouvé cette première œuvre en salle ?

Essia l'a bien dit dans une interview qu'elle n'était pas pour la rupture, elle reconnaît à ses parents ce qu'elle a reçu de nous, mais j'étais tenu dans l'ignorance de son projet et je n'ai vu la pièce qu'avec vous, c'est une personne qui s'est forgé la personnalité et ses choix et j'en suis fier et heureux, avec elle je reprends à croire qu'il peut y avoir du renouveau.

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