Libye: « Voir des gens en cage », le témoignage déchirant d'une infirmière MSF

communiqué de presse

Jai Defranciscis est une infirmière australienne récemment revenue d'une mission avec Médecins Sans Frontières (MSF) en Libye, où elle était responsable des soins infirmiers dans le projet de Misrata. MSF y fournit des soins aux migrants, réfugiés et demandeurs d'asile qui subissent des périodes de détention arbitraire et des violences extrêmes. Elle témoigne de ce qu'elle a vécu sur place.

C'était complètement déchirant de voir des gens en cage dans les centres de détention, debout derrière des barreaux. Leurs yeux étaient vides. Pourtant, ils ont tous une histoire. Il y avait des enfants soldats qui fuyaient une vie horrible pour un nouveau départ ; des gens qui désiraient une éducation ou plus d'opportunités pour leur famille. Ils me disaient : "Je n'ai rien fait de mal, pourquoi suis-je en prison ?"

En Libye, MSF fournit une aide d'urgence et des soins médicaux aux migrants, réfugiés et demandeurs d'asile qui sont pris dans un cycle de violence et d'exploitation. Nous avons deux équipes mobiles qui travaillent dans quatre centres de détention à Misrata, Khoms et Zliten, situés à l'est de Tripoli, pour apporter des soins de santé de base aux personnes détenues dans les centres relevant de l'agence libyenne en charge de la lutte contre l'immigration illégale.

Nous avons également une clinique de consultations ambulatoires à Misrata. Dans la région de Bani Walid, où le kidnapping de migrants et réfugiés et le recours à la torture pour obtenir une rançon sont monnaie courante, nous organisons régulièrement des consultations médicales dans un foyer où se regroupent des personnes qui sont libérées ou qui s'échappent des prisons illégales gérées par des trafiquants. Les patients y ont souvent subi d'horribles tortures et ont besoin de soins continus. Nous organisons des références médicales vers les cliniques et les hôpitaux pour les cas les plus graves.

Les conditions de vie que j'ai vues dans les centres de détention officiels sont choquantes. Nous traitons principalement des affections cutanées comme la gale, des infections des voies respiratoires et des problèmes gastro-intestinaux, liés à des conditions de vie insalubres, à la surpopulation et à une alimentation exceptionnellement pauvre. Nous avons également des patients souffrant de blessures infligées lors de séances de tortures et de plaies qui se sont aggravées en raison de l'absence de soins.

De nombreuses personnes sont brisées, mentalement et physiquement, par ce qu'elles ont vécu et par le fait d'être maintenues en détention indéfiniment. On pourrait supposer que les gens arrivent en Libye malades et épuisés de leur trajet depuis leur pays d'origine, mais en réalité, la plupart des problèmes de santé physique de mes patients étaient directement causés par les exactions et les conditions de vie auxquelles ils sont soumis en Libye.

Bloqués indéfiniment

À plusieurs reprises au cours de ma mission en Libye, notre équipe a pu accéder à des sites de débarquement, où nous avons rencontré des personnes qui ont été ramenées par les garde-côtes libyens après avoir tenté de s'échapper de Libye par bateau. Nous évaluons alors leurs besoins et distribuons des kits qui contiennent notamment des chaussures, des sous-vêtements, des serviettes, du savon, des articles de toilette et des produits d'hygiène féminine. Nous fournissons des soins médicaux d'urgence, souvent pour soigner des brûlures chimiques causées par le mélange de carburant et d'eau de mer, des douleurs corporelles généralisées, des infections des voies respiratoires, la déshydratation, des nausées et vomissements (dus au mal de mer), l'hypothermie et l'inhalation d'eau. Nous référons ensuite les cas graves ou compliqués à l'hôpital. Les autres personnes sont emmenées dans des centres de détention par les autorités.

En Libye, j'ai pris conscience du cycle dévastateur dans lequel les migrants, les réfugiés et les demandeurs d'asile se retrouvent coincés sans fin entre la mer et la détention. J'ai commencé à voir les mêmes personnes dans les bateaux au débarquement. Dès qu'ils ont été ramenés à terre, certains essaient d'organiser la prochaine traversée.

Disparus dans la nuit

Je me souviens surtout d'une patiente, une petite fille d'environ huit ans, qui faisait partie d'un groupe de personnes que j'ai prises en charge à un site de débarquement. Je lui ai dit que lorsque je visiterai le centre de détention où sa famille serait affectée, je lui apporterai des chaussures à sa taille. Quand je suis arrivée au centre de détention, elle est venue me rejoindre en sautillant dans la cour - et j'ai alors remarqué que sa mère se tenait derrière elle avec leurs affaires.

J'ai regardé autour de moi et il y avait une vingtaine de personnes, toutes en train de prendre des affaires et de marcher jusqu'aux voitures qui attendaient. La petite fille m'a dit : "On va vivre dans une maison à Tripoli !" Je n'avais aucune idée de l'endroit où ils allaient - peut-être que ça valait mieux pour eux que d'être détenus indéfiniment dans un centre de détention. Je me suis accrochée à cette idée même s'il y a aussi un risque de travail forcé et de trafic humain. Cela arrive souvent, et à tout le monde - hommes, femmes enceintes et bébés.

Je connaissais leurs noms et leurs visages ; j'avais établi une relation avec ces gens, car nous nous étions occupés d'eux au fil du temps. Nous allions dans un centre de détention un jour, et le lendemain, ils n'y étaient plus. Ils avaient disparu dans la nuit. Certains me disaient : "S'il vous plaît, envoyez-moi à l'hôpital, car sinon que je ne pense pas que je serai là demain."

C'est un défi permanent pour nous d'atteindre les personnes qui ont besoin de notre aide en Libye ; il y a tellement d'angles morts. Nous devons constamment négocier avec les autorités pour maintenir l'accès aux centres de détention. Il est arrivé parfois que des gardes dissimulent des patients en n'amenant dans les salles de consultation que certaines personnes pour que nous les traitions. Le suivi des patients est extrêmement difficile lorsque nous ne pouvons pas suivre ce qui leur arrive ni où ils vont.

Si MSF n'était pas en Libye, beaucoup de ces personnes n'auraient probablement pas accès à un traitement médical. On ne peut pas sortir les gens de prison, mais en étant là et en soignant quelqu'un pour une blessure grave ou une infection à la poitrine, en écoutant son histoire, je pouvais voir que nous avions au moins fait quelque chose pour aider cette personne. C'est aussi notre responsabilité de partager ces histoires, de dénoncer ce terrible cycle de violence que les pays européens nourrissent délibérément au nom de la gestion des migrations. »

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