4 Avril 2019

Afrique du Nord: Ce que veut la rue en Algérie

Photo: Flickr / Abdenour Beno
Le président algérien, Abdelaziz Bouteflika

La société civile appelle à maintenir la mobilisation en Algérie, pour rendre la parole à la population et laisser les Algériens discuter du pays dans lequel ils veulent vivre. Interview.

En Algérie, les représentants de la coalition de 21 associations de la société civile espèrent que ce vemdredi 5 avril encore, la population algérienne descendra massivement dans la rue.

La démission du président Bouteflika ne suffit pas à répondre aux revendications des manifestants, mobilisés depuis sept semaines maintenant pour un changement en profondeur de leur système politique.

Parmi ceux qui appellent à manifester de nouveau ce vendredi, il y a Abdelmoumène Khalil, secrétaire général de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme (LADDH) et membre du collectif des jeunes engagés pour l'Algérie.

Il explique au micro de Sandrine Blanchard cet espoir des Algériens de pouvoir enfin exercer leur souveraineté. (cliquez sur l'image ci-dessus pour écouter l'audio).

DW : Que réclame la rue maintenant ? Quelle est la transition idéale du point de vue des manifestants et y a-t-il consensus sur la question ?

Abdelmoumène Khalil : Oui. La rue demande une transition politique qui ne soit pas liée par les contraintes de la constitution actuelle étant donné que les Algériens savent que la Constitution a été maintes fois violée. De leur point de vue, ils ne sont pas obligés de se conformer à cette constitution d'autant plus que cette même constitution, dans son article 7, énonce que le peuple est source de toute souveraineté.

Donc le peuple veut exercer sa souveraineté à travers des mécanismes de transition consensuelle. Il y a un consensus clair sur la nécessité d'installer une présidence, soit personnelle, soit collégiale et aussi un gouvernement de transition, qui soit hors partis politiques et hors représentants du système, qui va gérer une période de transition et permettre l'installation d'une commission indépendante d'organisation des élections.

Et aussi enclencher un débat national sur les étapes suivantes c'est-à-dire là où il y a débat : certains sont d'avis de faire des élections présidentielles rapidement, d'autres pensent qu'il faudrait aller vers l'élection d'une assemblée constituante qui aura la tâche d'élaborer la Constitution de la nouvelle République.

DW : Ça voudrait dire un collège de représentants d'organisations de la société civile, d'intellectuels... si on ne veut pas recourir aux politiciens qui sont déjà dans le paysage politique ?

Oui, sur la question de la constituante, il y a plusieurs idées : l'idée que vous venez d'évoquer, mais aussi d'aller carrément à des élections selon une loi électorale qui permette la représentation des gens qui sont sortis dans la rue. Car 90% des manifestants de ces millions d'Algériens qui sont sortis dans la rue ne sont pas dans des partis politiques ni dans des organisations et donc il faudrait penser à leur donner un cadre représentatif pour qu'ils ne soient pas exclus de tout le processus de transition.

DW : Mais n'est-ce pas là que réside la plus grosse difficulté, finalement : que ce ne soit pas des revendications de groupes constitués - de syndicats, de partis politiques, d'organisations - mais une addition de citoyens qui sont traversés par des courants politiques et des idéaux, des représentations de l'avenir très différents ?

Moi je préfère parler de challenge au lieu de difficulté. Quand vous allez voir des Algériens dans la rue, ils vous disent : "Vous nous avez privés de parole durant 56 ans et là vous nous dites d'aller vite et de passer le pouvoir directement à des représentants ?". Les Algériens ont vraiment besoin et envie d'exercer leur souveraineté et donc d'exercer leur citoyenneté à travers des débats et des organisations et de peser dans la discussion. Et tout le challenge réside en cela : comment faire pour que les Algériens aient le temps - sans que cela soit trop long étant donné qu'il y a des impératifs économiques etc. - mais le temps de peser et de participer à la prise de décision et à l'élaboration de la nouvelle Algérie.

DW : Comment garantir, si on s'affranchit de la constitution en vigueur, que les droits des citoyens seront malgré tout respectés, sans socle législatif ?

En tant que société civile, nous sommes dans un groupe qui regroupe une vingtaine de dynamiques. Nous avons proposé justement que cette transition soit accompagnée par la garantie pour les citoyens de l'exercice des libertés individuelles et collectives, de sorte à permettre aux Algériens de s'organiser et de pratiquer leurs libertés publiques.

DW : Est-ce envisageable que l'armée, dans sa formation actuelle, accepte de se soumettre aux ordres des nouvelles instances de transition alors qu'elle a beaucoup à perdre ?

Je pense que l'armée n'aura pas d'autre choix que de se soumettre. Je pense qu'il n'est pas dans l'intérêt de l'armée de garder le monopole de la vie publique et de la vie politique en Algérie.

Il y a une nouvelle élite militaire algérienne constituée de personnes jeunes et fortement instruites qui justement est favorable à un rôle classique d'une armée républicaine. Et donc il faudrait que la société, toutes les forces vives de la société, accompagnent ce mouvement pour permettre aux institutions - il n'y a pas que l'armée, il y a aussi la justice - d'avoir leur autonomie et de ne pas subir les interférences des militaires ou des politiques.

DW : Et vous attendez quelque chose de l'étranger, que ce soit les Nations unies, l'Union européenne mais aussi la Ligue arabe ou l'Union africaine ?

S'il y a bien un consensus entre tous les Algériens c'est bien celui de la non-ingérence dans les affaires internes de pays en tout, tout le monde est d'accord. Maintenant, il y a forcément des attentes par rapport à la construction des nouvelles institutions en matière d'expertise, d'échanges d'expériences etc. mais ils ne doivent pas peser dans ce qui doit être fait par les Algériens eux-mêmes.

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