Tunisie: Une fiction soluble dans le réel

4 Avril 2019

Douja débarque à Tunis, s'entiche d'un jeune homme (joué par Noureddine Mihoub), devient aussi vite son petit ami : peu fréquentable et générateur d'ennuis, il lui mènera la vie dure.

Parallèlement, Momo (interprété par Hached Zammouri), un homme d'un certain âge, ancien chanteur, qui (sur)vivait également de sa passion dans les cabarets/restos glauques de Bizerte, sombre dans l'alcoolisme et la dépression suite au décès de sa mère et... à la perte de sa voix.

Rongé par les hallucinations, le désarroi ambiant, les tourmentes, quelques fétichismes, il prend aussi le large dans une quête de soi, qu'elle mènera... jusqu'à Douja. Ensemble, ils s'insulteront, se taperont dessus, trouveront un terrain d'entente... et se réuniront autour d'un Dessein.

Le dernier long métrage de Jilani Saâdi, réalisé en 2016 avec très peu de moyens, porte toujours autant l'empreinte de son créateur, célèbre pour des films qui retracent des fictions filmées avec un réalisme saisissant. Des images qui peuvent paraître floues, peu éclairées, pixélisées, filmées avec une caméra amateur portative, (ou pire un téléphone).

Des prises qui donnent vie à un scénario, et à des scènes plus vraies que nature qui se font et se défont sous les yeux du spectateur. Une manière de filmer propre au réalisateur, qui peut paraître peu maîtrisée mais qui ne l'est sûrement pas. «Chaque tremblement, chaque détail, chaque prise est entièrement maîtrisée et voulue», déclarera le réalisateur aux journalistes peu après la projection- presse.

Un résultat sur grand écran qui file le tournis, dérange... mais qui reflète à la perfection l'environnement anxiogène dans lequel vivent les protagonistes. Une caméra qui esquisse aussi un Bizerte sombre et un Tunis nocturne... qui ne l'est pas moins.

Entre un cinéma documentaire et fictif, il n'existe pas de différence pour Jilani Saâdi : tout ce qu'on peut voir défiler sous nos yeux est voulu, minutieusement choisi et décidé.

Filmés avec une caméra numérique «Go Pro», les maniements étaient donc restreints pour un «cinéma direct», réalisés dans des conditions difficiles. «Mes films sont des expériences cinématographiques vécues, qui ne sont pas réalisées uniquement dans le but de raconter une histoire», déclare le réalisateur en enchaînant : «Pour «Bidoun 3», réalisé en 11 jours sans autorisation en collaboration très étroite avec les jeunes acteurs et l'équipe technique majoritairement jeune, les autorités ont cru qu'on réalisait un projet de fin d'étude !».

La construction des personnages était inspirée d'autres personnes connues dans la vraie vie. Une écriture scénaristique qu'on peut sentir légère, parfois improvisées mais qui est entièrement dirigée. Le scénario a été écrit en langue française, initialement, mais a été traduit par les acteurs en tunisien.

Saâdi révèle de jeunes talents dans ses films comme c'est le cas de la jeune Lina El Euch : douée aussi pour le chant, elle a ajouté un vent de fraîcheur au film grâce à une interprétation qui peut paraître juvénile mais juste. Zammouri, en endossant le rôle très peu bavard de l'alcoolique dépressif, a su dégager une rafale de non-dits pendant 1h24. Des personnages qui se fondent dans une esthétique, celle de la fiction du réel.

Le film possède les allures d'un délire onirique pas «tout public» rythmé par une musique issue d'un répertoire tunisien, point fort de ce long métrage. Un fond musical finement ficelé par le jeune musicien Selim Ajroun, et réinterprété par Lina El Euch. «Bidoun 3» reste (très) cru mais casse avec l'ordinaire, le classique. Ce cinéma, peu courant dans des fictions tunisiennes, rend ce dernier «Bidoun» audacieux, voire transgressif.

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