8 Avril 2019

Rwanda: «Rwanda, le génocide des Tutsis», l'expo-commémoration au Mémorial de la Shoah

C'était il y a 25 ans. Le génocide des Tutsis au Rwanda. En moins de trois mois, 800 000 personnes ont été assassinées, selon l'ONU. En France, le Mémorial de la Shoah se joint aux commémorations avec deux expositions.

Depuis son inauguration en 2005, le Mémorial de la Shoah entend œuvrer à la mémoire de tous les génocides. Aujourd'hui, il présente une double exposition : à la fois dans le Marais, au cœur de Paris, et dans son antenne ouverte en 2012, à Drancy, située au nord-est de Paris, sur l'ancien site du camp d'où des dizaines de milliers de Juifs ont été déportés vers les camps d'extermination nazis pendant la Seconde Guerre mondiale ; un wagon est là pour le rappeler.

Les corps suppliciés

L'exposition à Paris, au Mémorial de la Shoah, s'ouvre sur des textes et dessins d'enfants victimes du génocide de 1994 au Rwanda. Il y a ceux qui détaillent très précisément les horreurs auxquelles ils ont assisté : les corps suppliciés, découpés à la machette... et ceux qui expriment en quelques traits la sidération et le traumatisme des orphelins.

« On a tendance à dévaloriser cette parole des enfants et je trouve que c'est vraiment dommage, remarqueSophie Nagiscarde, responsable des expositions au Mémorial de la Shoah. Tous les récits que j'ai pu lire des enfants, nous mènent au plus près ce qui est un génocide : la fuite, comment on se cache, la détresse... On sent complètement le vide que le génocide amène. Moi, j'aime beaucoup le dessin de Diane, qui dessine une fleur magnifique, pleine de couleurs, d'espoir, de vie et de joie. En même temps, elle se met au-dessous de cette fleur, elle se représente sans bouche. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas parler, c'est trop dur. Pour moi, ce dessin représente complètement l'ambiguïté des survivants, c'est-à-dire cette aspiration à vivre et en même temps cette présence du génocide qui sera toujours là et qui est toujours difficile à raconter. »

Les objets des victimes

Au-delà de ces dessins d'enfants, ces deux expositions se veulent pédagogiques et rappellent les faits et l'horreur, avec, à l'appui, quelques objets.

« Là, ce sont des objets qui ont appartenu aux victimes, raconte Hélène Dumas, historienne, chercheuse au CNRS, et l'une des commissaires de l'exposition. On voit, à travers des espèces de biberons, que les enfants sont présents parmi les victimes. Et puis, il y a un chapelet, parce que les victimes elles-mêmes prient Dieu, ils se mettent sous la protection de Dieu lorsqu'elles vont dans les églises. Hélas, les tueurs n'hésitent plus à pénétrer dans ces lieux saints pour y assassiner leurs victimes disant que le Dieu des Tutsis est mort. »

Au Mémorial de Paris c'est aussi le témoignage filmé et glaçant d'un ancien militaire français traumatisé, Mickael : « Ils tuaient tout ce qui bougeait. À ce moment, l'enfer était là. À un moment, il y avait un gars, cela devrait être un Tutsi, qui a échappé à un barrage et qui essaie de monter dans les voitures. Là, c'est super dur, parce qu'il veut monter et vous [en tant que soldat, ndlr], vous ne pouvez pas l'aider. C'est terrible, parce que, à deux cents mètres, il y a des gars qui nous courent après. À un moment, je l'ai viré de force, avec un coup de crosse. C'est horrible, parce que vous n'avez pas le droit de vous mêler. »

La construction idéologique des ethnies

Et puis, l'exposition est aussi là pour expliquer, pour revenir sur les origines de ce génocide. En remontant au XIXe siècle et aux obsessions racialistes européennes de l'époque. C'est à ce moment-là qu'a commencé la construction idéologique des ethnies hutu, tutsi et twa au Rwanda.

« C'est cette pensée raciste du XIXe siècle qui était mobilisée par les missionnaires, les colonisateurs pour décrire la société rwandaise en termes raciaux, commente l'historienne Hélène Dumas. Pour autant, et on le montre aussi dans l'exposition, ce racisme était combattu par un certain nombre d'acteurs de la société rwandaise. On montre, par exemple, une lettre que le roi Rudahigwa envoie en 1957 aux résidants belges à propos des mentions ethniques sur les cartes d'identité, où il dit : il n'y a aucune raison de maintenir ces mentions ethniques, puisqu'il y a des Tutsis qui se disent Hutus, il y a des Hutus qui se disent Tutsis. Tout cela est très complexe. On aurait pu imaginer que, après l'indépendance, ce système racial cède la place à un nationalisme vraiment unificateur de la société rwandaise. »

Mais, c'est le contraire qui s'est produit, avec une instrumentalisation politique de ces ethnies et de premiers massacres anti-Tutsis dès 1959.

L'exposition présente d'ailleurs des articles des journaux Le Monde et Témoignage Chrétien qui, dès les années 1960, s'alarment. Une façon de rappeler aussi que le génocide de 1994 au Rwanda fait partie de notre Histoire commune et cela depuis longtemps, rappelle Hélène Dumas :

Qui a tué qui ?

« Encore aujourd'hui, dans des milieux normalement cultivés, vous pouvez vous retrouver face à des personnes qui vous posent la question : mais qui a tué qui ? C'est les Hutus ou c'est les Tutsis ? J'ai beaucoup de formations ici, avec le Mémorial, avec des professeurs du secondaire, et parfois, on a des questions qui témoignent d'une ignorance crasse de cet événement. Puisqu'il s'est produit en Afrique, il a été victime de tous les préjugés qui entourent ce continent. »

Voilà donc deux expositions pour lutter contre la méconnaissance du génocide de 1994 au Rwanda. 25 ans après, il est toujours nécessaire de rappeler ce qu'a été le génocide des Tutsis, rappeler aussi qu'il a été perpétré par les extrémistes hutus qui avaient réussi à mobiliser une partie de la population, et que de nombreux Hutus opposés aux massacres ont aussi payé de leur vie.

► « Rwanda, 1994, notre histoire ? » et « Rwanda 1994, le génocide des Tutsis », double exposition au Mémorial de la Shoah à Paris et à Drancy, dans le cadre de la 25e commémoration du génocide des Tutsis au Rwanda, du 4 avril au 17 novembre 2019.

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