10 Avril 2019

Burkina Faso: Procès putsch manqué - Ils ont même osé tirer sur une ambulance !

Entamée mardi dernier, l'audition des victimes du putsch manqué a pris fin le lendemain, hier, mercredi 10 avril 2019 à la barre de la chambre de première instance du tribunal militaire de Ouagadougou siégeant à la salle des Banquets de Ouaga 2000.

S'il y a un témoignage qui aura retenu le plus l'attention, c'est bien celui du pompier Ousmane Paré, touché par une balle tirée par des militaires de l'ex-RSP alors qu'il se trouvait dans un véhicule d'intervention. « Même les ambulances n'ont pas été épargnées », a déploré le procureur militaire.

Boukaré Sawadogo, un blanchisseur résident à Silmiyiri sur la route de Kamboincin, n'oubliera pas de sitôt sa rencontre le matin du 17 septembre 2015 avec des soldats de l'ex-RSP.

Agé aujourd'hui de 40 ans, la première victime à passer hier devant le tribunal explique avoir quitté son domicile ce jour-là sur son VTT pour rendre visite à sa petite sœur et profiter s'enquérir de la situation qui prévalait en ville.

Parvenu à la place de la Nation, il a pu observer que la zone était quadrillée par les éléments de l'ex-garde prétorienne de Blaise Compaoré. Sans qu'il ait eu le temps de comprendre ce qui se passait, un 4X4 s'est stationné à hauteur.

« Arrêtez cet homme ! », aurait crié un homme à l'avant du pick-up. Aussitôt, deux soldats ont débarqué de l'arrière, cordelettes en main.

Malgré ses nombreuses questions pour savoir pourquoi les soldats s'en prenaient à lui, le blanchisseur sera étalé au sol par un croc-en-jambe. Commence alors une infernale séance de flagellation, malgré ses supplications : « Ayez pitié de moi ! Ayez pitié de moi ».

« Ils frappaient partout. C'était la fête pour eux», raconte Boukaré Sawadogo, plongé dans ses souvenirs.

Leur besogne accomplie, les bourreaux ont laissé leur victime baignant dans son sang, le corps endolori. « Je ne savais pas que j'allais pouvoir encore me relever et me tenir sur mes pieds». Il se relèvera et poussera son vélo amoché pour rejoindre son domicile.

« Ma femme a vu mon état. Elle m'a dit qu'elle m'avait prévenu de ne pas sortir, que je me suis entêté et qu'elle ne ferait rien. Il commençait à faire nuit, je ne pouvais pas aller à l'hôpital avec ces cow-boy qui frappaient les gens en ville.

J'ai dit à ma femme de faire chauffer de la potasse et du sel et d'appliquer ça sur mon corps, elle a refusé. Je lui ai dit que je ne savais pas qu'elle était de connivence avec ceux qui m'ont frappé, avec mes ennemis.

Je l'ai mise à la porte et j'ai activé le crochet... » A cette étape de son récit, le président du tribunal coupera le témoin, estimant qu'il avait relaté l'essentiel de son histoire. On ne saura donc pas comment cette scène de ménage s'est terminée...

« C'est ma femme qui m'a déshabillé devant les enfants »

La prochaine personne qui entendait se constituer partie civile dans le procès est l'agent de société Ernest Lingani. Le natif de Dimbokro en Côte d'Ivoire a lui aussi fait une mauvaise rencontre le jour de la prise de pouvoir du CND. C'était aux environs du monument de la Bataille du rail où s'était assemblée la foule, tenue à distance par les éléments du RSP qui s'étaient rendus maîtres de la place de la Nation.

Une Land Cruiser V8 noire, surmontée du drapeau burkinabè, a débarqué provocant la débandade des croquants. Le quinquagénaire, lui, n'a pas eu les jambes rapides puisqu'il a été alpagué alors qu'il tentait de fuir comme les autres.

Saisi au collet par un militaire cagoulé, le père de famille a été traîné sur la chaussée par son assaillant.

Ce dernier est rejoint par deux autres dont l'un avait aussi le visage masqué. « Ils ont dit que je vais rendre témoignage », se souvient-il. A trois, à l'aide de morceaux de bois et de cordelettes hérissées de fer, les militaires passent à tabac leur victime.

Alors qu'il sentait un coup se diriger vers sa tête, Ernest Lingani a indiqué s'être protéger avec le bras. Son membre sera fracturé par la violence du choc. Les « kodos » n'en démordent pourtant pas et continueront de s'en donner à cœur joie jusqu'à s'épuiser.

Lorsque les tortionnaires sont repartis à bord de leur véhicule, la victime a été conduite à l'hôpital pour les premiers soins. « Quand je suis rentré à la maison, je n'ai pas pu me déshabiller. C'est ma femme qui m'a déshabillé devant les enfants.

Quand ils ont vu mes blessures, c'était le choc : tous les enfants pleuraient et ma femme après », a relaté la partie civile qui précise n'avoir pas pu identifier ses agresseurs et la tenue qu'ils portaient.

« Quand trois personnes vous frappent en même temps, ce n'est pas évident de remarquer la couleur de la tenue qu'elles portent », a-t-il notamment avancé à la suite d'une question de Me Prosper Farama.

Titulaire d'une maîtrise en droit, et âgé de 29 ans, Christophe Lompo a été victime d'après lui de « coups et blessures volontaires aggravés de la part d'éléments de l'ex-RSP ».

Ayant répondu à l'appel de l'ancien président du Parlement de la Transition qui s'était autoproclamé président par intérim, Christophe Lompo s'est retrouvé devant la cour du Mogho Naaba Baongho où s'était massée la foule de contestataires.

Quatre soldats du régiment sont arrivés selon son récit et ont commencé à tirer. Christophe Lompo et beaucoup d'autres sont frappés à coups de crosse et de cordelette.

Blessé, il est parvenu à s'échapper avant d'être recueilli par un riverain qui lui a prodigué les premiers soins avant l'arrivée de l'ambulance. Quand on lui demande comment il sait que les assaillants étaient du RSP, il répond qu'il avait des parents dans ce régime et qu'il sait distinguer leur tenue spécifique.

« La carte d'électeur de Gorba au chevet du lit de Faisal »

Ousséni Ouermi était au moment des faits le responsable de la sécurité du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Il explique avoir reçu le 18 septembre 2015 aux environs de 10h un appel de feu Salifou Diallo l'exhortant à déployer des militants à son domicile car le risque que la maison soit attaquée était grand.

Compte tenu de l'état insurrectionnel qui régnait dans la ville, le gérant de société de 46 ans précise que ce sont finalement cinq militants, y compris lui, qui sont parvenus à la résidence de l'ancien président de l'Assemblée nationale pour en barricader les points d'accès. Entre 17h et 17h30, la victime raconte qu'un véhicule de l'armée est arrivé sur les lieux et fait deux à trois fois le tour de la maison.

« Peu de temps après, nous avons entendu des crépitements de balles. Ils ont commencé à tirer sur nous », a relaté le responsable de la sécurité du MPP qui dit avoir constaté également un départ de feu dans le domicile de « Gorba » que les militants n'ont pas pu circonscrire : « C'était le sauve-qui-peut, chacun se cherchait ».

Alors qu'ils tentaient de fuir les tirs, les éléments de sécurité du domicile de Salifou Diallo ont été pris en tenaille par des civils complices des soldats du RSP. Ousséni Ouermi, après avoir dévié une grosse pierre destinée, selon lui, à « fracasser son crâne », s'est écroulé. «Ils sont venus m'attraper et m'ont dépouillé de tout ce que j'avais : des portables, une tablette, de l'argent ».

La victime précisera avoir après coup identifié l'un des meneurs des civils, Ousséni Faisal Nanéma, et avoir remonté l'information à la gendarmerie. Appelé à la barre, ce dernier niera s'être trouvé au domicile de Salifou Diallo le 18 septembre. Il y était le 17, à l'entendre, mais uniquement pour protéger la demeure.

A la suite, la victime donnera d'autres détails pour confronter l'accusé. Selon lui, les informations faisaient état d'un monsieur logé dans un hôtel par le RSP et qui se vantait d'avoir la carte d'électeur de Salifou Diallo.

Le responsable de la sécurité du parti au pouvoir explique avoir contacté un pandore qui a mis en branle la gendarmerie de Baskuy.

Après avoir perquisitionné la chambre de Faisal Nanéma, les forces de l'ordre auraient retrouvé au chevet de son lit la carte d'électeur de « Gorba » ainsi que d'autres objets volés à sa résidence.

L'accusé persiste, lui, qu'il a acheté ces objets au monument des héros nationaux qu'il a revendus à des personnes intéressées dont le gérant de l'hôtel où il créchait. Quant à la carte d'électeur, Faisal Nanéma assure ne l'avoir jamais eu entre les mains.

Autre victime, R. Sawadogo, un photographe cameraman qui a été roué de coups par des soldats cagoulés et a perdu deux appareils professionnels et Harouna Ganamé, un responsable du CAR pris à partie dans la nuit du 16 septembre avec d'autres manifestants au rond-point de la Patte-d'oie.

Eux n'ont pas été touchés physiquement, juste de grosses frayeurs et leurs engins incendiés : il s'agit du tâcheron Kiswendsida Tapsoba, du vendeur de poulets Madi Compaoré et de l'enseignant Didier Kiéma qui sont tour à tour venus expliquer leurs mésaventures.

Le soldat Soulama piégé par la technologie

René Jean Firmin a été pourchassé derrière l'hôtel Laïco le 20 septembre 2015 par des soldats de l'ex-RSP. Le militaire qui s'est saisi de lui ne s'est pas gêné et a laissé l'attaché de santé inconscient sur place.

Il est reparti en plus avec la tablette et les téléphones de la victime. Sorti de son coma, il a retrouvé sur son compte mail des photographies d'un militaire qui semblait se trouver en Côte d'Ivoire. Le quadragénaire avait installé sur sa tablette une application qui sauvegarde automatiquement les photos prises sur sa boîte mail.

Ayant constaté la ressemblance entre cet inconnu et la photo d'un militaire recherché, il a confié les images à la Justice militaire. C'est plus tard qu'il apprendra qu'il s'agit du soldat Seydou Soulama, qu'il ne connaissait pas auparavant.

Ce dernier aujourd'hui rayé des effectifs de l'armée a nié avoir subtilisé les téléphones et la tablette de la victime. Comment se fait-il alors que des photos de lui se retrouvent dans la boîte mail de l'attaché de santé ?

Et Seydou Soulama d'émettre l'hypothèse que ces mêmes photos se trouvent sur sa page Facebook et que n'importe qui aurait pu les récupérer et les remettre aux enquêteurs.

Autre hypothèse selon lui : les photos ont été prises avec un appareil que la gendarmerie a saisi et ce sont les gendarmes qui ont remis les photos à la victime. Malgré sa dénégation, il ne fait aucun doute pour le parquet que « c'est la technologie qui a eu raison du soldat Soulama ».

« Même à la guerre, on ne tire pas sur une ambulance !»

Son témoignage a été l'un des plus émouvants de la journée. Lui, c'est le pompier Ousmane Paré qui porte toujours dans l'épaule gauche une balle témoignant de sa rencontre avec les putschistes de septembre 2015.

Agé de 22 ans au moment des faits, celui qui était en service à la première compagnie de Boulmiougou explique que le 16 septembre, les sapeurs-pompiers ont été contacté vers 14 h pour aller porter secours à un blessé au niveau de la place de la Nation.

En cours de route, l'équipe de la BNSP est tombée sur une barricade tenue par des soldats de l'ex-RSP. Les militaires dans un premier temps dégagent la voie pour laisser l'ambulance passer.

Mais lorsque le véhicule des pompiers fait quelques mètres, des coups de feu éclatent : une balle perfore la vitre arrière et vient se loger dans l'épaule de l'un des occupants de l'ambulance : il s'agit d'Ousmane Paré.

En route pour aider un blessé, voici que les pompiers se retrouvent eux-mêmes avec un blessé dans leurs rangs. Ousmane Paré sera conduit directement à l'hôpital Yalgado, le premier blessé, lui, ne sera jamais secouru.

Répondant à une question du procureur militaire, celui qui a passé deux jours dans le coma a précisé que l'ambulance était bien identifiable.

Il ne s'agissait pas pour lui d'une balle perdue car si c'était le cas, le « tir aurait était dirigé en l'air ». « Même les ambulances n'ont pas été épargnées », a conclu l'accusation pour qui, « c'est connu que même à la guerre, on ne tire pas sur une ambulance ».

Me Farama, le conseil des parties civiles, lui, fait remarquer que les soldats de l'ex-RSP ont ouvert le feu sur l'ambulance sans chercher à savoir si elle transportait un blessé ou pas.

« Je me suis déshabillé et ils ont commencé à me frapper »

Yacouba Manli était un fonctionnaire de police en service au moment des faits au domicile de Salifou Diallo. Le 17 septembre, il indique que des manifestants ont tenté à plusieurs reprises de s'attaquer à la résidence de l'ancien titulaire du perchoir.

« Nous les avons repoussés une 1re fois, une deuxième fois. La 3e fois j'ai été obligé d'effectuer des tirs de sommation », a narré l'assistant de police. Selon lui, les croquants sont revenus avec des éléments de l'ex-RSP. Leur chef, un sergent, a tonné : « Qui a tiré ? ». « Je me suis présenté. Il m'a demandé pourquoi je tirais.

Je lui ai dit que ma mission est de protéger les personnes et leurs biens. Ils m'ont dit de me déshabiller ».

Mais avant, deux soldats l'ont escorté à l'intérieur du domicile pour récupérer son pistolet automatique, qu'ils emporteront. « Je me suis déshabillé et ils ont commencé à me frapper », témoigne le flic qui après ces sévices a été embarqué par les soldats jusqu'au camp Naaba Koom II.

Le colonel-major Boureima Kiéré qui avait été prévenu sur sa situation parce que la femme de Salifou Diallo avait lancé l'alerte a réussi à le libérer et à le faire soigner à l'infirmerie du camp. Parmi ses agresseurs qui l'ont accompagné récupérer le PA, le policier reconnaîtra le soldat de première classe Adama Kaboré et ce dernier identifiera son comparse comme étant le caporal Diessongo Soumaïla. Appelés à la barre tous deux nieront avoir exercé des violences sur Yacouba Manli.

Abdoul Karim Bagagnan dit Lota qui a été également reconnu par la victime comme faisant partie des agresseurs civils a tout rejeté en bloc aussi.

L'ancien ministre de l'Administration territoriale sous la Transition, Issouf Ouattara, l'artiste musicien et membre du Balai citoyen, Oscibi Johann et le photographe du quotidien Sidwaya ont entre autres livré aussi leurs récits.

Le passage des victimes a pris fin par le témoignage de Safietou Ouédraogo qui avait été touchée par une balle perdue au ventre alors qu'elle était enceinte. L'enfant et la mère s'en étaient tirés à bon compte.

Alors que le président du tribunal avait voulu qu'on entame tout de suite la phase des plaidoiries des parties civiles, elles ont souhaité avoir un délai afin de se préparer.

L'audience reprendra ainsi le jeudi 18 avril prochain.

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