15 Avril 2019

Soudan: Ultimatum de l'UA à l'endroit de la junte militaire soudanaise - Un acte héroïque et de grande qualité

Photo: Le Pays
Manifestations à Khartoum

C'est une sortie qui ne manquera certainement pas de glacer le sang de la junte militaire soudanaise au pouvoir, qui a confisqué la révolution du valeureux peuple. Une posture qui fera sans aucun doute, date. Pour une des rares fois, en effet, l'Union africaine qui s'est toujours revêtue des oripeaux de « syndicat des chefs d'Etat » vole au secours d'un peuple.

Plutôt que de prendre le parti des plus forts, elle se range du côté des plus faibles. En sommant l'Armée soudanaise décidée à confisquer la révolution du peuple, de remettre le pouvoir aux civils dans un délai de 15 jours, sous peine de sanctions, en l'occurrence l'exclusion du Soudan de ses instances, l'UA frappe là un grand coup dans l'imaginaire des peuples.

Chapeau bas à l'organisation panafricaine qui n'est pas coutumière du fait. Par cette position, elle rompt avec ses vilaines et mauvaises habitudes qui avaient jusque-là profité aux hommes forts du moment et autres satrapes en tout genre.

C'est un acte héroïque et de grande qualité à saluer à sa juste valeur. Reste à espérer que tout cela ne sera pas un simple effet d'annonce et une annonce sans effet.

Il ne faut pas être dupe. Après la chute du président Omar El Béchir sous la pression de la rue, l'armée qui s'est emparée du pouvoir essaye à présent d'amadouer le peuple qui demande un transfert immédiat du pouvoir à un gouvernement civil et continue d'investir la rue.

C'est ainsi qu'au sortir d'une réunion tenue le week-end dernier, elle s'est engagée à nommer une personnalité indépendante pour conduire le nouveau gouvernement, demandant aux représentants de la contestation populaire de s'accorder sur un nom.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'armée soudanaise semble bien décidée à jouer les premiers rôles dans cette transition.

Et le poste de chef du gouvernement auquel elle aspire à nommer un civil en demandant à l'opposition de s'entendre sur un nom, ressemble, à s'y méprendre, à un os jeté à une meute de chiens. De quoi se demander si ce n'est pas là un cadeau empoisonné.

En appâtant l'opposition avec le poste de Premier ministre, l'armée a certainement un agenda caché

En effet, pour qui connaît de quoi est souvent faite l'opposition qui ressemble bien souvent à un panier de crabes sous nos tropiques, trouver l'homme providentiel en ce temps de crise, pourrait s'avérer tâche non aisée, en raison des intérêts divergents des protagonistes. Surtout, pour mener une transition devant déboucher sur des consultations électorales.

Déjà, certains leaders de la contestation ne se reconnaissent pas dans la réunion du week-end dernier que le Conseil militaire a eue avec des partis politiques.

Une réunion boycottée par cette coalition de partis de l'opposition qui n'entendaient pas s'asseoir autour de la même table avec le parti du président déchu et qui disent attendre une réponse du Conseil militaire à une série de propositions qu'ils ont faites la veille.

C'est pourquoi il y a lieu de croire qu'en appâtant l'opposition avec le poste de Premier ministre, l'armée a certainement un agenda caché. Que va-t-elle sortir de son béret ? Bien malin qui saurait le dire.

Mais d'ores et déjà, l'on peut craindre que l'opposition ne se fasse piéger par la Grande muette qui veut manifestement rester au contrôle. Il lui appartient donc de rester vigilante et au peuple de maintenir la pression pour faire échec à la volonté du pouvoir kaki de confisquer sa révolution.

Car, rien ne dit que le locataire de la Primature aura les mains suffisamment libres à la tête du gouvernement.

Et quand on sait que ce dernier est assis sur un siège éjectable, c'est dire qu'il n'est pas à l'abri d'un éventuel limogeage et le risque est grand qu'en cas de divergences au sommet de l'Etat, le malheureux se fasse défenestrer un de ces quatre matins, par une junte qui a suffisamment montré à quel point elle est attachée au pouvoir.

D'autant plus que jusque-là, il n'y a pas de calendrier précis sur la durée de la transition. En tout cas, on ne le dira jamais assez, la place de l'armée n'est pas dans l'arène politique.

D'autant qu'elle n'a pas vocation à faire la politique. Elle est plutôt dans les casernes. Au demeurant, on sait ce qu'a donné l'expérience des régimes militaires qui s'accommodent très peu de la démocratie.

Il faut que l'armée apprenne à rester dans son rôle

Et si l'on peut comprendre que l'armée intervienne en tant que dernier recours et entité généralement la mieux organisée, dans des circonstances exceptionnelles de brusque vacance du pouvoir suite à des mouvements populaires du genre insurrection, son rôle devrait se limiter à remettre le processus sur les rails et à céder le pouvoir aux civils.

Pas à balayer la maison pour mieux s'y installer comme on l'a vu dans bien des cas sur le continent où des régimes autoritaristes ont fini par se fossiliser au pouvoir, après avoir troqué le treillis contre le costume-cravate.

De Denis Sassou Nguesso au Congo Brazzavile à Idriss Deby Itno au Tchad en passant par bien d'autres, ils sont nombreux, sur le continent, les pouvoirs kaki déguisés, à travestir la démocratie après avoir fait irruption dans l'arène politique par la force de la baïonnette. Il faut que ça change et que l'armée apprenne à rester dans son rôle.

En tout état de cause, il appartient aux Soudanais de donner une orientation à leur révolution. Et l'on peut être certain qu'ils ne se sont pas débarrassés du dictateur pour rester sous la férule de l'armée. Autrement, leur révolution aurait un goût d'inachevé.

En tout cas, dans ce bras de fer qui se dessine entre le peuple et l'armée, l'on est fondé à croire que les Soudanais ne sont pas encore sortis de l'auberge.

Se dirige-t-on vers une situation à l'algérienne où l'armée qui veut s'inviter dans la transition, a maille à partir avec le peuple qui est décidé à balayer tout le système Boutef ? Les jours à venir nous édifierons sans doute sur la question. Surtout si la rue continue à gronder.

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