Sénégal: Alune Wade, chantre d'une "musique équitable"

Dakar — Le musicien sénégalais Alune Wade, heureux messager d'une musique dite "équitable", qui s'inspire de ses nombreuses collaborations, se sert du jazz pour ouvrir au monde la diversité musicale de l'Afrique, pour mieux parler de ce continent, de sa force et de ses richesses, mais plus encore de ses mystères.

Alune Wade considère que la "musique équitable" est le fruit de toutes ses collaborations musicales depuis plus de vingt ans, de Ismaël Lô qu'il a eu "la chance et le luxe" d'accompagner pendant huit ans, alors qu'il n'avait que 18 ans, à la diva malienne Oumou Sangaré.

Il a aussi travaillé avec les Touré Kunda, Harold Lopez Mussa, Marcus Miller, Paco Sery, Aziz Sahmaoui, Cheikh Tidiane Seck, Salif Keita, Deep Forest, entre autres groupes ou musiciens.

"C'est mon vécu et mon parcours qui m'imposent cette musique équitable, j'ai côtoyé pas mal de musiciens et beaucoup appris auprès d'eux. J'ai pris de petits bouts de chacun de ces artistes, c'est un luxe, une bénédiction.

C'est ce qui me permet de ne pas m'enfermer dans le Ndiouck (mélodie sérère), la musique classique ou le jazz et reggae", explique-t-il dans un entretien avec l'APS.

Alune Wade a très tôt baigné dans une diversité musicale très formatrice, auprès d'un père très classique, le colonel Fallou Wade, ancien chef d'orchestre symphonique de la musique des Forces armées sénégalaises formé au conservatoire de Paris dans les années 1960-1970.

Il a aussi été influencé par une mère partisane des goûts musicaux qui portaient plutôt sur les mélodies mandingues et le mbalax, sans compter des sœurs davantage attirées par la variété française.

Au final, Alune Wade se définit comme "un musicien tout court", ce qui lui donne la liberté de toucher à tout, d'où son refus d'être présenté comme un jazzman ou encore un bassiste.

Le jazz est-ce qu'il existe ? Parce qu'il n'y a pas un accord qui définit le jazz. C'est plutôt un état d'esprit, un comportement, une vision, c'est une façon de faire.

C'est quelque chose que l'Africain, l'Américain et l'Européen se partagent, car les racines viennent d'Afrique, l'arbre est en Amérique et les fleurs en Europe", note l'artiste dans un argumentaire très imagé, dont le rythme épouse celui de ses pérégrinations à travers le monde et de ses nombreuses influences.

Il reste que selon l'artiste, le jazz "la chose la plus positive créée par l'humanité ces deux siècles derniers" marqués par l'esclavage d'abord puis la colonisation ensuite.

Signe de son éclectisme musical, les nombreuses pérégrinations de l'artiste laissent ses empreintes sur sa musique et agrémentent ses compositions actuelles, ses prestations scéniques et sa vision de la musique qu'elle contribue à approfondir.

Cette tendance se reflète par exemple dans son dernier album intitulé "African Fast Food" (Restauration rapide africaine), sorti l'an dernier et qui recrée à sa manière l'ambiance des maquis à Abidjan et des clandos à Dakar, production inspirée de divers genres musicaux dont le jazz, le rap, l'afrobeat ou le folk.

"African Fast Food" donne par ailleurs à Alune Wade l'occasion de parler de l'Afrique. "Un devoir", dit-il, tellement l'hospitalité et la solidarité caractérisent selon lui le continent.

"Parler de l'Afrique est une force, une richesse dont il ne faut pas se priver. Cela a toujours été mon combat depuis l'album +Mbolo+ (Union en wolof)", déclare-t-il.

Plus qu'un slogan, cet album symbolise son ouverture sur l'Afrique, le musicien y invitant par exemple le rappeur franco-malien Oxmo Puccino de son vrai nom Abdoulaye Diarra, sur deux titres dont "How Many Miles", en hommage au trompettiste américain Miles Davis.

D'autres titres comme "Mali Dén", consacré aux problèmes sécuritaires auxquels le Mali se trouve confronté depuis 2014, "Afican Fast Food" incarnant de ce point de vue "la maturité" d'un musicien qui a fait du chemin en profitant des différents genres musicaux du continent, et des pays de l'Afrique de l'Ouest en particulier (Ghana, Nigéria, Mali).

"Le fait d'avoir une sagesse musicale très tôt m'a aidé, parce quand on joue avec Ismaël Lo à 18 ans, ce n'est pas évident.

Tu viens avec ta fougue de jeunesse en voulant montrer au monde que tu es talentueux, lui avait quarante ans (Ismaël Lo) et était assez expérimenté. Il y a des choses qu'il ne me laissait pas faire", rappelle l'artiste.

De grands noms de la musique africaine et mondiale ont également participé à cette dernière production de Wade, comme le pianiste argentin Léo Genovese, mais aussi le batteur Mokhtar Samba (Maroc/Sénégal), le Cubain Francisco Mela et le trompettiste malgache Renaud Gensane.

Il y a aussi le Brésilien Adriano Tenorio "DD" à la percussion, le saxophoniste Daniel Blake et l'Américain Brian Landrus à la clarinette basse.

"J'ai pris des musiciens d'un peu partout et chacun avait le droit de donner son avis pour la constitution de l'album", explique Alune Wade au sujet de cet album marqué par la diversité des mélodies mais dans lequel la langue wolof reste très présente.

Après "Mbolo" en 2006, "Ayo Néné" (2011), "African Fast Food" (2018) est le troisième album solo de l'artiste, compte non tenu "Dakar-Havane-Dakar", album sur lequel il a collaboré avec des musiciens cubains parmi lesquels Harold Lopez Mussa.

Alune Wade, surnommé Marcus Miller ou "Boy Marcus" par certains, se trouve désormais très proche de son idole, le musicien américain du même nom qu'il avait rencontré lors d'un concert donné par un orchestre philarmonique en Pologne.

"Je suis parti directement dans sa loge et je lui ai expliqué mon souhait, il m'a invité à participer à son album en préparation. Il m'a demandé d'aider à la direction musicale et m'a chargé de faire le casting.

Quand je lui ai transmis mon mail qui était +wademarcus+, il était ému. Et depuis lors, on s'envoie des textos, on s'appelle et j'ai participé à son dernier album +Afrodeezia+", raconte celui qui se présente comme un "enfant de Marcus".

Les Sénégalais ont d'ailleurs eu l'occasion de voir le grand bassiste américain Marcus Miller et Alune Wade jouer en 2016 sur la scène du Festival international de jazz de Saint-Louis.

Mais le compositeur et chanteur sénégalais refuse pourtant d'être considéré comme le doublon de qui que ce soit.

"C'est bien d'avoir quelqu'un comme Marcus, mais je ne veux pas être le doublon de qui que ce soit", dit l'artiste, dont le vœu est de voir le Festival de jazz de Gorée reprendre.

"Ce festival a été un succès pas financièrement, mais sur le plan artistique oui, car il y a eu beaucoup d'artistes rassemblés à Dakar et Gorée. C'est dommage que les gens n'ont pas compris la vision de ce festival. Gorée est le premier lieu qui mérite un festival de jazz", soutient le bassiste.

Il promet d'autant plus un retour de cette manifestation. "Que ce soit à Gorée ou à Dakar, on va revenir, car la capitale mérite un festival majeur. Dakar a toujours été artistiquement leader en Afrique, il ne faut pas perdre cet avantage", dit-il.

Avant de repartir pour d'autres dates à travers le monde, Alune Wade donne un concert ce samedi à l'Institut français de Saint-Louis.

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