Afrique: L'urgence d'inventer nos propres systèmes politiques

analyse

Les changements politiques en Afrique se sont faits au forceps, souvent sous la contrainte. Même si une telle affirmation pourrait heurter, voire blesser, certains acteurs des luttes de démocratisation du début des années 90, ces changements politiques (démocratisation) étaient des impositions de l'extérieur.

Dans les pays francophones, c'est le président français, François Mitterrand, qui a donné le LA avec son célèbre discours du sommet France-Afrique de La baule (France). Dans les pays anglophones, lusophones et en Guinée-Equatoriale (unique colonie espagnole d'Afrique), l'on n'a pas eu recours à des injonctions aussi paternalistes et péremptoires.

Dans toutes les ex-colonies d'Afrique, tout est parti de l'atomisation de l'ex-Union Soviétique. L'implosion du principal concurrent des pays occidentaux qui marquait la fin de la « guerre froide » par pays tiers interposés, signifiait que désormais l'Occident allait imposer son modèle : la démocratie.

A ce niveau de lecture, l'on pourrait croire que cette chronique tend à dénoncer la démocratie. Que non ! Notre contribution est plutôt un appel aux intellectuels africains à réfléchir sur les systèmes politiques démocratiques qui seraient plus adaptés à notre culture et à notre vécu.

Présidentiel, Parlementaire, Semi-parlementaire ou semi-parlementaire, la plupart des systèmes politiques actuels en Afrique ont été copiés de l'Occident, sans aucune forme d'adaptation aux réalités locales. Il s'agit donc très souvent de systèmes hybrides et totalement "bâtardisés". Dans les textes, ces systèmes ressemblent à ceux des pays occidentaux dont ils sont des copies conformes, cependant que la pratique tranche avec ceux dont ils se réclament.

Les nombreux blocages institutionnels au Niger, qui ont conduit aux incessants coups D'États que ce pays a connu, sont l'illustration de ce que le régime semi-présidentiel n'est sûrement pas adapté à la culture africaine. Avec le même régime, le Mali n'a pas connu de cohabitation avec un président de la république obligé de composer avec un parlement dominé par ses opposants, mais la ruse du président ATT a bien montré les limites d'un système politique, dont l'exigence de compromis pour éviter le bras-de-fer permanent est si forte que la frontière entre le compromis et la compromission est imperceptible.

En réalité, l'Afrique est monarchiste. Nous sommes encore très habitués à nos rois et chefs de village. Le pouvoir en Afrique est d'incarnation et d'exercice unipersonnel. Même dans des systèmes semi-présidentiels, c'est vers le président de la république que sont dirigés tous les regards et, dans l'inconscient collectif, le parlement devrait fonctionner comme un conseil de village avec un rôle consultatif, mais jamais comme un contre-pouvoir au "chef".

Projeté dans le système démocratique d'inspiration occidentale, les Africains seraient plus futés à adopter des régimes présidentiels. A côté de ce régime présidentiel, il faudrait s'assurer qu'existe un parlement efficace où ont lieu des débats contradictoires qui renseigneraient les populations sur les réels enjeux de chaque décision gouvernementale. Un système judiciaire honnête et totalement indépendant, tempérerait les risques d'éventuels abus de pouvoir et rassurerait ceux pour qui un régime présidentialiste dans nos démocraties fragiles est la première marche de la progression vers la dictature.

Dans le souci de faire du président de la république une sorte de demi-dieu, un tel système présidentiel est en réalité un faux-régime parlementaire. En Afrique du Sud, c'est l'Assemblée Nationale qui élit le président de la république, mais il est la première institution du pays, autrement dit, il est au-dessus de cette même Assemblée qui l'a élu. Si elle dispose du pouvoir de le démettre par une motion de censure, le contraire n'est pas possible et le président ne peut donc pas dissoudre l'Assemblée Nationale.

Le président de la république en Afrique du Sud, élu au sein du parti majoritaire à l'Assemblée, est donc tributaire de la volonté de sa famille politique, dont il doit en permanence s'assurer de respecter le programme et qu'il doit consulter régulièrement sur les grands dossiers de la nation. Dans son incarnation, le régime est présidentiel, mais dans la réalité la base du pouvoir est beaucoup plus élargie.

Chaque fois que le président de la république en Afrique du Sud s'est laissé griser par le pouvoir au point d'oublier qu'il n'était qu'un simple dépositaire, un commis d'un pouvoir plus éclaté au sein de sa famille politique, la majorité parlementaire le lui a rappelé de la manière la plus forte. J'étais correspondant de la BBC en Afrique du Sud quand Thabo Mbeki a été contraint à la démission par une décision de la direction de son parti à 2h du matin.

En Février 2018, le Comité Exécutif de l'ANC retire sa confiance à Jacob Zuma et lui demande de démissionner pour éviter l'humiliation d'une motion de destitution à l'Assemblée Nationale que les députés ANC n'auraient pas hésité à voter. Ces vingt dernières années, deux Chefs D'États sud-africains ont donc été démis sans aucun remous, preuve de la robustesse de la démocratie sud-africaine, et de la fonctionnalité de leur système politique.

Un système comme celui de l'Afrique du Sud nous évite des situations d'extrême arrogance où les Présidents de la République n'en font qu'à leur tête et traitent leur famille politique avec condescendance. Outre l'intérêt politique, le système sud-africain est aussi financièrement intéressant. On économiserait d'importantes ressources financières en se passant d'une élection présidentielle au suffrage universel direct.

Ces dernières années, des réformes constitutionnelles ont été engagées dans nombre de pays africains, sans qu'aucun de ces États n'ait tenté de s'inspirer du modèle sud-africain qui fonctionne pourtant bien. Nos experts constitutionnalistes ont tenté de corriger les insuffisances de systèmes qui n'étaient déjà pas très adaptés à la base, plutôt que d'avoir le courage de changer complètement les fondements même de ces systèmes politiques.

Il va peut-être falloir que nos juristes se fassent à l'idée qu'il y a mieux que ce qu'ils ont appris et étudié dans les universités en France, en Angleterre et aux États-Unis. Et ce mieux se trouve peut-être tout prêt de nous : en Afrique du Sud.

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