Maroc: Youssef Chiheb - Le Grand Remplacement, nouveau paradigme de l'islamophobie en Europe

interview

Le Grand Remplacement devient une «bible» pour les gouvernements, issus de l'extrême droite, en Autriche, aux Pays-Bas, en Hongrie, en Italie, en Allemagne et en Pologne.

Libération : Le Grand Remplacement est une théorie lancée par l'écrivain d'extrême droite Renaud Camus, qui en fait le titre d'un ouvrage publié en 2011, et utilisée principalement par l'extrême droite identitaire. D'après cette vision, les Français «de souche» seraient évincés démographiquement par des peuples non européens, principalement issus des pays du Maghreb et de l'Afrique subsaharienne suivant un processus de «peuplement».

Que pensez-vous de cette idéologie lancée en France?

Votre question renvoie au contexte prédominant en Europe en général, et en France en particulier. En effet, le Vieux Continent enregistre une montée du populisme, de la xénophobie, de l'islamophobie et du retour des vieux réflexes identitaires, conséquences de la crise économique systémique, de l'immigration massive, post-printemps arabe, et de la récurrence des attentats islamistes qui ont frappé le cœur de l'Europe.

Depuis les attentats du 11 Septembre 2001, les Américains ont développé toute une série de mesures :« Vous êtes avec nous ou contre nous » inscrite dans la doctrine sécuritaire du Patriote Act. Le grand intellectuel américain Samuel Huntington a développé sa théorie intitulée «Le choc des civilisations », une plaidoirie qui consiste à diviser le monde entre une civilisation occidentale démocratique, laïque et judéo-chrétienne et une civilisation musulmane, totalitaire incarnée par l'islam radical et par le wahhabisme en particulier. L'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak par les troupes américaines et leurs alliés occidentaux fut le premier signal de la mise en œuvre de cette doctrine hostile à l'islam et aux musulmans.

En France, l'ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, a évoqué en 2010, lors d'un grand débat, la question de l'identité nationale au congrès de la droite à Grenoble, répondant ainsi aux thèses du Front national «la nationalité française ça s'hérite ou ça se mérite». Plus tard, les attaques terroristes des frères Kouachi contre Charlie Hebdo, faisant 17 morts et touchant à la liberté de la presse ont réconforté la thèse islamophobique et le danger du déséquilibre démographique en France au profit des immigrés au regard du taux de fécondité trois fois supérieur à celui des Français de «souche». Le ministre de l'Intérieur, Emmanuel Valls, garant du courant laïc du parti socialiste, a évoqué lors d'une déclaration :«L'antisémitisme est un délit, pénalement répréhensible. L'islamophobie est une opinion non soumise ni à la censure ni au Code pénal». Le même ministre ne parlait plus des fractures sociales et territoriales qui conflictualisent la France, mais du communautarisme, du repli identitaire et de l'islamisme radical dormant. La répétition et la violence des attentats en France, notamment la tuerie de masse du Bataclan, ont libéré la parole islamophobique de certains médias et responsables politiques de tous bords.

Dans ce contexte, le grand démographe français Renaud Camus, chercheur à l'INSEE, a conduit en 2011 des études approfondies et des simulations sur la physionomie de la population de la France dans 50 ans. Ses conclusions l'ont conduit à la publication de son livre «Le Grand Remplacement » qui devient la référence de l'extrême-droite identitaire, racialiste, xénophobique et islamophobique. Un livre publié en dizaines de milliers d'exemplaires et traduit en six langues, sauf en langue arabe !

L'attaque meurtrière contre une mosquée en Nouvelle-Zélande et les allusions à ce livre par le terroriste ne sont pas nouvelles. Le Grand Remplacement devient une « bible » pour les gouvernements, issus de l'extrême droite, en Autriche, aux Pays-Bas, en Hongrie, en Italie, en Allemagne et en Pologne.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question, ce livre ne constitue pas une référence idéologique en France pouvant porter atteinte à la sûreté de l'Etat. La liberté d'expression constitutionnalisée ne peut censurer ce livre, d'autant plus qu'il fait partie d'une longue liste de publications traitant de la question du déclin occidental et du risque de l'extinction de la « race blanche européenne ». Le président américain, Donald Trump, a été élu sur le socle idéologique des deux ouvrages auxquels j'ai fait référence, en portant son slogan électoral sur « Americains First » et ses décisions d'interdire l'entrée aux Etats-Unis aux ressortissants de six pays au motif qu'ils sont musulmans.

Fallait-il poursuivre l'auteur de cette théorie facho-raciste du Grand Remplacement ?

Quand vous lisez le livre de Renaud Camus, le « Grand Remplacement », il n'ya aucune référence à l'incitation à la haine, ni au racisme. L'auteur ne propose aucune solution radicale, fasciste, ni appelle à une épuration ethnique ou confessionnelle en France. Il fait partie des adeptes du conspirationnisme, des identitaristes et des croisés des temps modernes. En parallèle, dans les milieux intellectuels et médiatiques, Renaud Camus est souvent critiqué. Aucune organisation musulmane en France, y compris le CFCM, n'a manifesté ou entamé une action en justice contre l'auteur du livre. Quant à la justice et aux lois de la République, le livre n'a pas franchi la ligne rouge, en l'occurrence le classement des Français en fonction de leurs origines ethniques. La CNIL interdit le recensement de la population sur des bases raciales, culturelles ou confessionnelles. L'auteur a laissé le service après vente de son livre à des figures controversées tels Eric Zemmour, Alain Finkielkraut et à la mouvance identitariste de l'extrême droite.

A votre avis, pourquoi la justice française n'a-t-elle pas réagi contre ce manifeste de l'appel à la haire contre les Africains et les musulmans ?

La justice en France est indépendante. Elle n'a pas vocation à juger des idées mais des faits répréhensibles ou pas par la loi inscrite dans le Code de procédure pénale. En revanche, le Parlement n'a pas jugé opportun de légiférer sur cette forme perverse et sélective de la liberté d'expression. Les auteurs d'infractions commises contre des lieux de culte musulmans ou contre des personnes de confession musulmane sont poursuivis et souvent condamnés pour apologie du racisme.

Les principaux arguments de cette thèse du Grand Remplacement, qu'ils soient démographiques ou culturels, sont développés par des groupes et des partis identitaires en France. Pourquoi une grande partie de la classe politique en France a-t-elle choisi le silence face à cette idéologie de haine qui risque de pousser d'autres excités à l'action contre des minorités étrangères?

Il faut analyser et décrypter les positions des partis politiques en France avec prudence. Tout d'abord, dans leur majorité, les partis politiques n'accordent aucun crédit ou tribune aux thèses de Renaud Camus. La peur de l'islam radical, du terrorisme et de la vague des migrants en sont les priorités politiques. Ils ont aussi acté la diversité de la population française comme conséquence irréversible du droit du sol qui fait des 60% des enfants d'immigrés des Français à part entière et non entièrement à part. Cela dit, les discriminations, les formes de relégation territoriale et/ ou sociale, l'islamophobie, la peur de l'extinction sont toujours présentes dans l'inconscient collectif des Français.

Le président Macron semble ne pas être contaminé par cette idéologie paranoïaque, profondément ancrée dans les milieux de l'extrême droite depuis le régime de Vichy, depuis l'affaire Dreyfus et lors de la déportation des juifs français vers les camps de la mort. En parallèle, et pour d'autres raisons (l'affaire des Gilets jaunes), le gouvernement a procédé à la dissolution de plusieurs mouvances, anarchistes, racistes, antisémites et identitaristes.

Il reste cependant à s'attaquer législativement à la racine du mal en France, celle qui considère que l'islamophobie n'est pas un délit, mais une opinion. Il faut également réunir et fédérer les musulmans en dehors du CFCM qui reste une coquille vide et impuissante face à l'islamophobie. Enfin, il faut savoir qu'une opération terroriste anti-musulmane, selon le scénario néo-zélandais, ne peut se produire en France. Les services de renseignements tiennent cette menace au sérieux au regard des centaines de lieux de culte et des six millions de musulmans en France, dont 60% sont des citoyens français.

En revanche, il faut aussi que les musulmans fassent le ménage en leur sein par la réfutation et la déconstruction des thèses salafistes, wahhabites et fréristes qui ont perverti l'islam de France par le prosélytisme, la radicalisation et les tentatives perverses contre les valeurs de la laïcité, du vivre-ensemble, de l'égalité homme-femme et de la liberté de conscience et de la démocratie.

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