20 Avril 2019

Afrique: Migration - Le drame des tombes anonymes

La plupart des corps repêchés en Mer Méditerranée ne seront jamais identifiés par manque d'informations ou de volonté des autorités. Pour les familles, il est impossible de tourner la page et de faire son deuil.

Nous sommes en 2014. En Grèce, une famille de vacanciers est en plein repas dans une restaurant en bord de plage, lorsque sous leurs yeux le corps inanimé d'un homme s'échoue sur le sable. Ne sachant pas quoi faire, ils appellent une amie pour lui demander conseil. Cette amie s'appelle Catriona Jarvis, une juge britannique à la retraite.

Catriona Jarvis se lance alors dans l'identification de la victime. Avec l'aide d'activistes sur place, ainsi que de médecins, y compris des légistes, les recherches finissent par aboutir. "C'était un jeune Syrien. Il n'avait que 22 ans", se souvient-elle. Toujours grâce à son réseau, elle réussit à retrouver la famille, qui souhaite que le corps soit rapatrié en Syrie. Mais les coûts et les complications bureaucratiques pour envoyer un corps dans un pays en guerre ne permettront pas d'accéder à ce souhait. Le jeune Syrien est finalement enterré dans le nord de la Grèce. "Sa famille sait où il se trouve, ils peuvent demander un visa et visiter sa tombe", se console Catriona Jarvis.

Cette histoire va amener Catriona Jarvis à se lancer dans la défense des droits des victimes et de leurs familles. En 2015, elle commence à faire du bénévolat sur l'île de Lesbos, qui était cette année là l'une des principales destination de ceux qui ont tenté la traversée de la Méditerranée. "C'était difficile pour tout le monde. La morgue sur l'île n'avait de place que pour deux corps à la fois alors qu'il fallait s'occuper de près de 70 corps. Les familles ne savaient plus où aller et à qui s'adresser."

Des corps sans noms

En Grèce, pour tenter d'identifier un corps, des échantillons sont envoyés à la police scientifique à Athènes. Celle-ci compare l'ADN prélevé sur le corps à sa base de données. Mais les résultats sont généralement négatifs. Par ailleurs, l'identification peut se heurter au niveau de décomposition des corps. Enfin, il est rare de trouver des passeports ou d'autres documents permettant de retrouver un nom.

Lorsque la police ne trouve rien dans sa base de données, le prélèvement ADN est censé être stocké pour éventuellement permettre une identification future. Mais beaucoup se fait au cas par cas et chaque pays a ses propres règles. Selon Catriona Jarvis, "le manque de communication et de coordination cause de gros problèmes aux familles et s'ajoute à leur chagrin."

Ne pas pouvoir tourner la page

Pour Agnès Callamard, le rapporteure spéciale sur les exécutions extrajudiciaires spécial de l'ONU, l'absence de données et de connaissance des identités des victimes est "l'une des grandes tragédies silencieuses de cette catastrophe".

Cette tragédie touche avant tout les familles en quête de nouvelles et d'explications. "Ils veulent savoir, 'sont-ils morts ou vivants' ?, témoigne Catriona Jarvis. Ces personnes ne peuvent pas faire leur deuil et ne peuvent pas tourner la page si elles ne savent pas ce qui s'est passé."

Lors d'une catastrophe naturelle comme le tsunami dans l'océan Indien en 2004, ou encore lors d'une attaque terroriste, le droit international et un cadre de travail légal s'appliquent pour identifier les disparus et les morts, et pour s'assurer que les droits des familles soient respectés. Dans ces cas, les obligations d'un Etat sont assez clairs.

Mais dans le cas de décès sur la route migratoire, ce cadre de travail international n'existe pas. Les lois et les procédures varient d'un pays à l'autre. Au delà des identifications de victimes, ce flou pose aussi le problème de l'impunité dont jouissent les responsables de la mort de migrants, comme les passeurs. D'après la rapporteuse spéciale Agnès Callamard, même quand y a des lois permettant de poursuivre des individus, les coupables ne sont quasiment jamais traduits devant la justice.

Des corps dispersés sur toute la Sicile

En Italie, il n'existe aucune d'obligation légale d'identifier le corps d'une personne décédée sur la route migratoire. C'est ce qu'affirme la chercheuse italienne Giorgia Mirto qui a participé au projet Mediterranean Missing dont les études visent à mieux comprendre ce que deviennent les victimes et les disparus de la Méditerranée. Mme Mirto a notamment suivi le parcours de dépouilles de migrants en Sicile, qui se retrouvent un peu partout dispersés sur l'île par manque de place pour les enterrer ou pour conserveur les corps en attente d'une autopsie.

Selon Mme Mirto, il est très rare qu'un corps soit identifié, et lorsque c'est le cas, le cadavre est déjà enterré depuis longtemps. Lorsqu'une famille arrive pour chercher la dépouille, celle-ci a souvent été déplacée vers un cimetière dans le centre de la Sicile ou sur un autre côté de l'île. "Pour l'instant, j'ai toujours réussi à retrouver un corps", assure Giorgia Mirto. Mais sans son aide, la plupart des familles n'auraient jamais réussi à retracer la tombe de leurs proches.

Un pas en avant, deux pas en arrière

Pour le projet Human Costs of Border Control, qui recense les décès et les portés disparus en Méditerranée, il faudrait créer une base de donnée centralisée pour récolter les informations. De son côté, Catriona Jarvis et son ONG Last Rights Project recommandent que chaque pays se dote d'une autorité responsable de coordonner les efforts pour identifier les victimes ainsi que d'une base de données sûre capable de comparer les ADN des corps retrouvés avec ceux des familles.

Pour des défenseurs des droits des victimes comme Catriona Jarvis il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. D'autant que l'Union européenne vient de décider de ne pus dépêcher de bateaux de secours dans le cadre de l'opération Sofia. Selon Mme Jarvis, "encore davantage de corps vont disparaitre sous les vagues et nous ne saurons même plus qu'ils étaient là."

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