Mali: Echange de prisonniers - 2 = 18

Le gouvernement malien avait annoncé, on se rappelle, le 19 février dernier, la libération du préfet de Tenenkou, Makan Doumbia et du journaliste Issiaka Tamboura, tous deux enlevés en 2018 dans la région du Centre par des groupes terroristes. Ce que Bamako avait omis volontairement de préciser, peut-on dire, c'est la contrepartie de ces 2 libérations.

Un coin de voile vient d'être levé sur les conditions qui ont prévalu à cela. En effet, le préfet et le journaliste ont été libérés en échange de 18 terroristes.

Cette révélation, qui sera sans doute diversement commentée, émane de plusieurs sources, dont un avocat, conseil d'un des terroristes qui purgeait une peine de 10 ans de prison pour association de malfaiteurs, détention illégale d'armes, atteinte à la sûreté intérieure et coups et blessures aggravés.

En tout cas, l'avocat de ce terroriste libéré a été, on ne peut plus, clair : « Mon client Aliou Mahamane Touré m'a appelé récemment au téléphone pour me dire qu'en compagnie de 17 autres prisonniers, il a été libéré en février dernier dans le cadre d'un échange avec les djihadistes quelque part sur le territoire malien », a-t-il déclaré.

Il faut apporter la précision que le gouvernement n'a pas reconnu cet échange de prisonniers. Mais il n'a pas non plus, pour le moment, démenti. Si l'on part du principe selon lequel, « qui ne dit mot consent », l'on peut croire à la réalité de cet échange.

Partant de ce postulat et pour autant que l'on soit simplement humain, l'on peut se réjouir de la libération du préfet et de celle de notre confrère car cela sauve leur vie.

D'ailleurs, le gouvernement malien, à l'époque des faits, c'est-à-dire le 19 février dernier, avait estimé que leur libération a été le « fruit d'un long processus initié pour préserver leur vie ».

Cela dit, l'on peut trouver le troc, si l'on peut s'exprimer ainsi, largement déséquilibré. Et au change, on peut dire que ce sont les terroristes qui gagnent.

En effet, ils ont réussi le tour de force d'échanger la libération de 18 des leurs contre celle d'un préfet et d'un journaliste. En symbole mathématique, on peut poser l'équation suivante : 2 = 18. Manifestement, les termes de l'échange sont choquants.

Le flou qui a entouré cette opération traduit tout l'embarras du gouvernement malien

Mais l'on peut comprendre pourquoi le gouvernement les a acceptés. A l'analyse, l'on peut se rendre compte que le préfet et le journaliste sont des personnes exquises.

Le premier, en effet, est le représentant de l'Etat et le second, peut-on dire, est un faiseur d'opinion. Ils sont donc loin d'être d'illustres anonymes. De ce point de vue, leur libération n'est pas un épiphénomène.

Par là, le gouvernement vient de réaliser un grand coup. Mais il faut avouer que l'opération comporte des risques. Le premier risque est que désormais, les terroristes savent qui enlever pour pousser l'Etat à une débauche d'énergie, de moyens, de compromis et de négociations pour obtenir sa libération.

De ce point de vue, l'on peut affirmer que l'Etat malien vient d'exposer une catégorie socioprofessionnelle à des risques d'enlèvements terroristes.

L'autre risque est que le gouvernement malien vient de réintroduire dans le circuit terroriste, des éléments dont rien n'indique qu'ils se sont repentis pendant leur séjour en prison.

La preuve, s'il en est encore besoin, c'est que les 18 terroristes libérés ont été accueillis par d'autres terroristes à bord de véhicules arborant le drapeau islamiste. On peut donc en déduire qu'ils sont disposés à reprendre du service.

Et ce sera pour le malheur du peuple malien. Et quand on sait que parmi les 18 terroristes libérés, il y a un très dangereux, il y a de quoi avoir des frissons.

En effet, Aliou Mahamane Touré, puisque c'est de lui qu'il s'agit, était avant son arrestation, commissaire islamique à Gao, principale ville du Nord du Mali. Et pour l'ensemble de ses basses œuvres, il a été condamné le 18 août 2017 par la Cour d'assises de Bamako à 10 ans de réclusion.

Eh bien, c'est ce criminel que le gouvernement malien vient de prendre la responsabilité de libérer. Mais sait-on jamais. Il se pourrait que son passage en prison ait contribué à l'assagir. En tout cas, il faut l'espérer car autrement, ce serait libérer un lion en cage et le jeter au milieu d'un enclos de brebis.

En réalité, le flou qui a entouré cette opération traduit tout l'embarras du gouvernement malien. D'habitude, ce genre de transactions se passent dans la discrétion totale.

Et il n'y a pas que le gouvernement malien qui s'y livre. Bien d'autres pays le font. Les Etats-Unis l'ont fait par exemple avec les Talibans afghans. Seulement, personne n'accepte publiquement et officiellement avouer qu'il traite avec le diable.

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