Ile Maurice: Protection des mineurs - Quand enfance rime avec souffrance

Depuis la semaine dernière, les enfants font la une de l'actualité. Jamais pour les bonnes raisons. Pourquoi sont-ils si vulnérables ? Où en est le Children's Bill qui a été promis depuis des années ? Pourquoi les parents que sont les décideurs sont occupés ailleurs ?

Des projets de loi, il y en a eu des tas. Mais la naissance du plus important, celui qui touche au fondement même de notre humanité, est sans cesse reportée. L'accouchement n'arrive jamais. Son cordon ombilical va-t-il finir par l'étouffer ? Fazila Jeewa Daureeawoo, la ministre de l'Egalité des genres, l'a confirmé cette semaine. Le Children's Bill est actuellement au Parquet et sera présenté au Conseil des ministres et à l'Assemblée nationale bientôt.

Mais cette assertion n'est pas au goût de toutes les anciennes ministres qui ont occupé ce poste. Sheila Bappoo, qui était responsable de ce portefeuille pendant plus de 12 ans, n'a plus d'illusions. «On a commencé à jeter les bases de ce projet de loi en 2005. Lorsque nous avions quitté le gouvernement, je n'étais plus à ce ministère mais le projet était presque prêt.» Pourquoi ça a pris tant de temps avant d'atterrir au Parquet ? Si la question a été évitée à tous les niveaux, une source a laissé entendre qu'à chaque changement de ministre, la loi changeait. La responsable du portefeuille voulait apporter sa touche personnelle au projet et cela a retardé sa présentation.

Un autre problème qui a retardé la présentation de la loi est l'âge du consentement pour avoir une relation sexuelle, selon Sheila Bappoo. L'ancienne ministre se souvient de la levée de boucliers suscitée lorsque l'âge devait passer de 15 à 16 ans. «Nous vivons dans une société multireligieuse où il est difficile de faire plaisir à tout le monde. Aujourd'hui, on parle de 18 ans. Forcément, il y a ces pressions aussi à prendre en considération.»

Toujours est-il qu'actuellement, les lois en vigueur comportent plusieurs lacunes. C'est pour cette raison que depuis plus de dix ans, les gouvernements successifs veulent regrouper tous les articles des différentes lois concernant les enfants sous une seule loi. «De toute façon, si la loi était correcte, il n'y aurait pas tous ces cas tous les jours», avance le Dr Geeaneshwar Gaya, psychiatre. «Zenfan pé gagn baté, zenfan pé batt profeser zot si», dit-il, pour ne citer que quelques exemples. Jyoti Derochoonee-Jatoo, directrice de la Maison Familiale Rurale de l'Est et travailleuse sociale, qui œuvre pour les enfants en difficulté et les aide à poursuivre leurs études, est du même avis. La loi actuelle n'est pas assez étoffée.

Une loi et après ?

Mais le Children's Bill sera-t-il vraiment le salut des enfants ? Après sa promulgation, les enfants seront-ils protégés ? Selon Rita Venkatasawmy, le travail sera loin d'être fini avec la présentation de ce projet de loi.

«Comme dans tous les domaines, il ne suffit pas de réguler. Mais il faut le cadre légal approprié pour que la loi soit appliquée», explique l'Ombudsperson for Children. Le Children's Bill ne va donc pas résoudre tous les problèmes, mais apportera le cadre légal pour assurer une meilleure protection de l'enfant.

Par la suite, il faudra aussi définir les formations qui seront dispensées au personnel des shelters. «Il ne suffit pas que quelqu'un dise qu'il aime les enfants pour travailler avec eux. Il faut qu'il apprenne à gérer les enfants, à les comprendre... Il y a tout un travail à faire après la présentation de la loi.» De plus, la formation doit être en continu et non être un «one off». Le Dr Geeaneshwar Gaya tient les mêmes propos. «Il ne suffit pas d'avoir un diplôme universitaire pour qu'on puisse comprendre un enfant. Il faut avoir une formation adéquate pour savoir comment gérer les petits.»

Que doit contenir le Children's Bill ?

Jyoti Derochoonee-Jatoo estime qu'il faut tout d'abord que les parents soient au cœur de la nouvelle loi. «Il faut qu'ils arrêtent de fuir devant leurs responsabilités. C'est la racine des problèmes. C'est pour cela qu'il faut travailler avec eux le plus tôt possible.» Sheila Bappoo est d'accord. D'ailleurs, l'ancienne ministre de l'Egalité des genres, du développement de l'enfant et du bien-être de la famille, rappelle que lorsqu'elle tenait les rênes de ce ministère, elle avait mis en place des écoles pour les parents. «Tout commence à la maison. Il faut que les parents apprennent à protéger leurs enfants.» Il faudrait maintenant que cette responsabilité parentale soit ancrée dans la loi afin de forcer les plus réticents à s'y conformer.

Pour le Dr Geeaneshwar Gaya, il faut que la loi soit faite d'une telle manière que les enfants soient protégés dès leur plus jeune âge. «À trois ans, les enfants commencent à comprendre. C'est à partir de là qu'il faut commencer à les protéger», affirme-t-il. Il explique que comme ils sont plus sensibles, tout doit être fait pour ne pas blesser leur confiance en soi car cela aura des répercussions sur leur comportement par la suite. «C'est ce qui contribue à ce qu'une fois à l'âge adulte, ils deviennent agressifs, violents et turbulents», soutient le psychiatre. De ce fait, il préconise le bannissement total des punitions corporelles et verbales dans tous les milieux où l'enfant évolue.

Puis, il y a la question des abris. Sheila Bappoo affirme qu'il est temps d'y mettre de l'ordre. Auparavant, elle avait ouvert des foyers pour séparer les bébés, enfants, adolescents et adultes car il est impossible de remettre ces personnes vulnérables sur pied si le service proposé n'est pas spécifique à une demande précise. «Mais regardez le shelter pour femmes battues par exemple. Petit à petit, les enfants ont été placés là-bas. Il est plus difficile de gérer un abri avec plusieurs types de problèmes. C'est là que les difficultés débutent.» Il faudrait aussi régler le problème de surpopulation dans les shelters.

Cependant, Edley Maureer, travailleur social, n'est pas d'accord. Selon lui, les abris ne sont pas du tout la solution pour sortir les enfants des problèmes et les préparer à affronter la vie. «Au lieu de retirer ces enfants-là de leur foyer, il faudrait que la loi puisse encadrer davantage les parents pour les aider à s'en sortir. Il faut les responsabiliser. C'est eux qu'il faut former pour qu'ils veillent à l'épanouissement des enfants.»

Les enfants sont les adultes de demain. Voudrait-on qu'ils deviennent des parents dans un tel néant ?

Semaine noire : les mineurs au fond du trou

Le samedi 11 mai, deux garçons, âgés de 13 et 15 ans, ont forcé un de leurs camarades, lui-même âgé de huit ans, de les suivre dans un champ de cannes. Devant son refus, il a été traîné de force. Par la suite, ils ont abusé du garçon à tour de rôle. Les deux mineurs ont été arrêtés par la police alors que la victime a été admise à l'hôpital.

Le même jour, les limiers de la brigade anti-drogue ont intercepté deux enfants âgés de six et neuf ans à l'aéroport. Ils revenaient de Paris. Lors d'une fouille, 2 310 comprimés de Subutex, 178 cachets de Tramadol et 48 pilules d'Amoxicillin ont été retrouvés dans leurs valises. Les deux enfants ont été pris en charge par la Child Development Unit. La mère a été arrêtée par la police et le père, lui-même soupçonné d'avoir utilisé ses enfants comme passeurs, est toujours recherché.

Ce même samedi, Sharonne St-Mart, travailleuse du sexe et mère séropositive, a eu la garde de son enfant après un combat de plus d'un mois. Elle a accouché le 9 avril et, depuis, les autorités ne voulaient pas lui donner la garde de son enfant. Auparavant, elles lui demandaient un certificat attestant sa bonne santé, mesure que l'ONG Parapli Rouz a dénoncée comme étant discriminatoire.

Le lendemain, un bébé âgé d'un peu plus d'un an a fait les frais d'une bagarre entre adultes. Elle a été atteinte à la gorge alors que son grand-oncle voulait agresser son grand-père qui la tenait dans les bras. L'agresseur présumé a été arrêté et libéré sous caution. Heureusement, l'enfant n'est plus en danger. Lors de sa déposition, le suspect a affirmé qu'il n'était pas armé d'un sabre au moment des faits.

Et les autres ?

Rita Venkatasawmy tient aussi à préciser que les cas récents concernent la catégorie des enfants vulnérables. «Certes, nos enfants sont plus à risques aujourd'hui qu'ils ne l'étaient hier, mais il ne faut pas oublier que le pays compte environ 300 000 enfants dont beaucoup évoluent dans un cadre stable. Ceux-là ne font pas la une des journaux, mais ils vont bien», explique l'Ombudsperson for Children.

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