Malawi: Le pays en mode électoral - Les mutations du multipartisme

Citoyens votant

Ancien protectorat britannique, le Malawi est un petit État agricole de l'Afrique australe classé parmi les pays les moins avancés du continent. Indépendant depuis 55 ans, il est passé sous les fourches caudines du parti unique et du pouvoir absolu, avant d'adopter il y a 25 ans le multipartisme et la démocratie parlementaire. Un système démocratique dont la population s'est saisie avec enthousiasme, comme en témoigne la vitalité des débats ponctuant la campagne électorale qui vient de s'achever.

Le mardi 21 mai 2019, les Malawites se rendront aux urnes pour élire leur président. Ils voteront également pour renouveler le Parlement et les conseils régionaux. Pays de 19 millions d'habitants (dont 6,8 millions d'électeurs inscrits), le Malawi est situé au sud du rift est-africain et de la région des Grands Lacs. Sans débouché sur la mer, allongé et étroit dans sa forme qui épouse les contours du lac éponyme, ce pays de l'Afrique australe est frontalier avec le Mozambique, la Zambie et la Tanzanie.

Bientôt un nouveau locataire au Sanjika Palace ?

Depuis l'instauration du multipartisme il y a 25 ans, le Malawi a connu quatre présidents, élus au suffrage universel. Le nombre de mandats qu'un président peut exercer est limité à deux par la Constitution de 1993 qui régit la vie politique de ce pays. Un spécialiste en droit constitutionnel et international, un ancien pasteur protestant et un cadre dirigeant de haut vol sont les principaux candidats en lice cette année pour le scrutin présidentiel aux enjeux politiques et économiques graves.

Le premier n'est autre que Peter Mutharika, le président sortant. Au pouvoir depuis 2014 sous l'étiquette du Parti démocratique progressiste (DPP), l'homme est candidat à sa propre succession. Cet ancien professeur de droit a fait campagne sur son bilan en matière de développement économique, mettant en avant les nombreuses infrastructures construites par son gouvernement, notamment avec l'aide des investisseurs chinois, indiens et japonais. Selon les observateurs, le gouvernement Mutharika peut se targuer d'avoir instauré une période de stabilité économique, avec l'inflation ramenée sous la barre des 10 % et la baisse des taux d'intérêts favorable à l'activité. Il a fait construire des routes, des écoles, sans pour autant réussir à mettre fin à la pénurie d'électricité qui rend difficile la vie quotidienne des Malawites et affecte sérieusement l'activité économique.

Favori des sondages avec 27 % des intentions de vote, le locataire du Sanjika Palace (le palais présidentiel) est au coude-à-coude avec l'opposant Lazarus Chakwera, chef du Parti du Congrès du Malawi (MCP), l'ancien parti unique. Ex-pasteur évangéliste et leader de l'opposition, Chakwera est crédité de 25 % des intentions de vote. Il mise sur l'usure du pouvoir du président sortant dont l'image a été écornée ces dernières années par des scandales de pots-de-vin, les coupures de courant et des réformes agraires controversées. Les chances de Lazaru Chakwera se sont améliorées depuis qu'il a reçu le soutien de poids de l'ancienne présidente Joyce Banda.

Mais c'est l'actuel vice-président Saulos Chilima, en rupture de ban avec Peter Mutharika depuis qu'il a créé son propre parti, le Mouvement uni pour la transformation (UTM), pour affronter le président sortant, qui pourrait créer la surprise mardi à Lilongwe. À 46 ans, cet ancien cadre exécutif de multinationales de renom, qui a dirigé notamment Unilever, Coca-Cola et Airtel Malawi, est l'espoir de la jeunesse dans un pays où la moitié de la population a moins de 35 ans.

Les jeunes Malawites ne se reconnaissent pas dans les vieux caciques - 78 ans pour Mutharika et 66 ans pour Chakwera - que les partis politiques traditionnels ont choisis comme leurs candidats pour tenir les rênes du pays pour les cinq prochaines années. Or, avec 16 % d'intentions de vote, la candidature de Chilima n'a pas vraiment décollé, malgré les campagnes à l'Américaine de ce dernier sur les réseaux sociaux et ses promesses de créer 1 million d'emplois jeunes s'il arrive au pouvoir. Le camp Chilima mise encore sur les 22 % de l'électorat qui n'avait pas encore fait son choix, à la veille du scrutin.

De l'indépendance au multipartisme

En l'espace de 25 ans, la démocratie, l'alternance, le multipartisme sont entrés dans les mœurs au Malawi. Selon les observateurs de la vie politique malawite, la compétition électorale, devenue de plus en plus âpre d'une échéance à l'autre, témoigne du chemin politique parcouru par ce pays, même s'il ne s'est pas encore totalement remis des lourdeurs de son histoire coloniale et postcoloniale.

Devenu protectorat britannique depuis 1891 sous le nom de Nyasaland, le Malawi accéda à l'indépendance le 6 juillet 1964, tout en demeurant dans le Commonwealth avec comme Premier ministre la figure de proue du mouvement d'émancipation malawite, le docteur Hastings Banda. Leader charismatique et patriarcal, ce dernier se fit nommer deux ans plus tard président du Malawi, devenu entre-temps une république. En 1971, la Constitution est de nouveau amendée afin de donner un mandat à vie au président qui jouit désormais de pouvoirs absolus. L'homme dirigea le pays en s'appuyant sur les instances de son parti, le Parti du Congrès du Malawi (MCP), le seul autorisé.

Protestant pratiquant, le président Banda imposera aux Malawites un puritanisme quasi victorien, alors que sur le plan diplomatique, cet anticommuniste viscéral soutenait le mouvement rebelle mozambicain, la Renamo, contre le régime marxiste de Maputo. Il était aussi proche de la Rhodésie d'Ian Smith et, surtout, de l'Afrique du Sud dont il refusera de condamner la politique d'apartheid. En contrepartie, Pretoria soutiendra économiquement, à bout de bras, le régime de Hastings Banda, son unique allié dans la région.

Il faudra attendre le début des années 1990 pour voir le modèle du régime absolu malawite s'effondrer. Confronté aux émeutes sanglantes de mai 1992, conjuguées aux pressions des bailleurs de fonds internationaux, l'homme fort de Lilongwe est contraint d'inscrire la pluralité politique et la liberté d'expression dans une nouvelle Constitution. Le nonagénaire, qui présidait d'une main de fer aux destinées du Malawi, dut se présenter aux élections multipartites qui se déroulent le 17 mars 1994. Il est battu par le candidat de l'opposition, Bakili Muluzi.

Vitalité politique retrouvée

Les élections qui se tiennent ce mardi 21 mai au Malawi coïncident avec le 25e anniversaire de l'avènement du multipartisme dans ce pays. Ce quart de siècle a été marqué par la formidable vitalité de la scène politique malawite. Depuis la fin du régime du docteur Hastings Banda et son parti unique, on assiste « à une densification de la scène partisane, qui se traduit par la multiplication du nombre de partis et de candidatures aux fonctions électives », écrivait dès 2009 Mathieu Mérino, spécialiste de l'Afrique australe (1).

Le Malawi compte aujourd'hui plus d'une quarantaine de partis inscrits sur les registres de sa commission électorale, dont les trois grandes formations auxquelles appartiennent les quatre présidents qui se sont relayés à la tête de l'État malawite, depuis le passage au multipartisme : Bakiki Muluzi (1994-2004) de l'UDF, Bingu wa Mutharika (2004-2012), fondateur du DPP, Joyce Banda (2012-2014) du Partipopulaire (PP) et Peter Mutharika (2014 - ), leader du DPP.

« La seule constante de ces 25 dernières années, écrit pour sa part Stephanie Regalia, auteure d'un récent rapport de l'Institut français des relations internationales (Ifri) sur les élections au Malawi (2), c'est l'absence du MCP, le seul parti autorisé sous le régime de Hastings Kamuzu Banda ». Selon la chercheuse, le retour de ce parti de l'ancien régime sur le devant de la scène avec son candidat Lazarus Chakwera figurant parmi les favoris des sondages constitue un tournant dans la vie politique au Malawi. La population semble prête à confier de nouveau son destin à une formation dont le nom reste pourtant lié dans la mémoire populaire aux pires pages de l'histoire du pays.

Ce retour en grâce de l'ancien parti unique s'explique en partie, rappelle dans sa note Stéphanie Regalia, par le renouvellement démographique et la montée de nouvelles générations qui n'ont pas connu les années Banda. Cela s'explique surtout, selon la spécialiste, par la mauvaise gouvernance, la corruption, les pénuries dans tous les secteurs, traits caractéristiques des années qui ont suivi le passage du Malawi au multipartisme. Le personnel politique post-1994 n'a pas su répondre aux attentes les plus pressantes de la population.

Attentes et enjeux de 2019

Les cinq années de la présidence de Peter Mutharika n'ont pas dérogé à la règle. Ce dernier est arrivé au pouvoir en 2014, alors que la population n'avait pas encore totalement digéré le choc des révélations du scandale du « Cashgate », impliquant un gigantesque détournement de l'ordre de 30 millions de dollars au profit de hauts responsables gouvernementaux.

Élu pour sa détermination affichée de tout faire pour débarrasser le pays du fléau de la corruption, considéré par beaucoup comme le principal frein au développement, Peter Mutharika n'a pas tenu ses promesses. Au contraire, son quinquennat a été ponctué de nouveaux scandales. En février 2017, l'affaire « Maizegate » portant sur des importations illégales de maïs en provenance de la Zambie, obligea le président à se séparer de son ministre de l'Agriculture. Plus récemment, un nouveau scandale de corruption a mis en cause directement le président Mutharika et son parti, le DPP, pour avoir reçu un paiement illégal d'un riche entrepreneur, à hauteur de 195 millions de dollars.

Comme l'on pouvait s'y attendre, le chef de l'État a rejeté ces accusations de corruption, déclarant que ce ne sont que des stratagèmes de l'opposition pour l'embarrasser à l'approche d'échéances électorales importantes. Il n'en reste pas moins que ces scandales à répétition ont érodé le capital politique du président Mutharika, même si celui-ci peut se créditer de succès économiques réels, en renouant notamment avec les bailleurs internationaux dont les apports financiers représentent 40% des recettes budgétaires du Malawi, fortement dépendant de l'aide internationale.

Pour beaucoup d'analystes, le mécontentement populaire montant auquel on a pu assister au Malawi ces dernières années s'explique aussi par les réformes agraires controversées engagées en 2016 par le Parlement de Lilongwe dominé par le DPP, le parti présidentiel. Ces lois, qui dépossèdent les chefs communautaires de leur pouvoir traditionnel en matière d'acquisition et d'usage des terres, ont fini par aliéner l'électorat traditionnel du DPP, notamment dans les régions du sud où se trouvent les vastes espaces cultivables et les domaines des plantations (thé, sucre, tabac). Ces lois ne sont pas étrangères aux « mutations majeures à l'œuvre dans le paysage des acteurs politiques au Malawi », comme le souligne Stéphanie Régalia dans son rapport.

Tout porte à penser qu'on assiste au Malawi aujourd'hui, à la fin d'un cycle politique et au début d'un nouveau cycle. Désormais, comme l'écrit l'auteure de la note de l'Ifri, « la possibilité de remporter l'élection présidentielle (de 2019), repose sur la capacité des partis politiques à former des alliances électorales stratégiques », fondées moins sur l'identité de leurs hommes forts emblématiques, que sur « des débats axés sur de véritables enjeux politiques ».Une évolution politique qui fait écho aux propos tenus dans la capitale ghanéenne, il y a tout juste 10 ans, par un certain Barack Obama, rappelant aux Africains que leur continent avait davantage besoin d' « institutions fortes » que d' « hommes forts » s'ils voulaient voir leurs rêves de liberté et de prospérité se réaliser.

(1) « Les élections de 2009 au Malawi », par Mathieu Mérino. Politique Africaine, numéro 115, octobre 2009

(2)« Malawi : the Road to the 2019 Tripartire elections » (« Malawi, sur le chemin vers le scrutin tripartite »), par Stephanie Regalia. Notes de l'Ifri, janvier 2019.

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