Madagascar: Précarité - L'eau se paie chère à Morarano Alarobia

Adossé à un quartier commercial et résidentiel à Alarobia, l'eau potable manque cruellement dans le fokotany de Morarano. Environ 400 toits achètent l'eau à prix très fort.

Installé sur plus de 2 km², le fokontany de Morarano, quartier populaire traversé par les eaux. Entre Alarobia et Andraharo, attend chaque année le ramassage des poissons comme les gosses devant un sapin de Noël. Sortant d'une grande mare saumâtre, ce 21 juin à l'heure du repas, petits et grands affichent fièrement leur prise de la journée. « C'est à 75 000 fmg le kilos », lance une dame aux passants curieux. Fernand, père de famille dans la quarantaine, y a érigé une sorte de cube bleu en moustiquaire pour enfermer les bêtes. Ensuite, il n'a qu'à se servir de ces trentaines de tilapias frétillants dont certains sont aussi longs qu'un avant-bras. Ce moment est vécu comme un spectacle, tout le voisinage se retrouve, en spectateurs heureux, sur la digue en hauteur départageant le canal Andriantany et, apparemment des anciennes rizières convertis en bassin poissonneux.

Le reste de la cargaison de la matinée, d'eau vendue en bidon, déchargée de la charrette à Morarano Alarobia

Ruralité urbaine. Ambiance des contrées lointaines, en plein centre de la capitale entourée par une dizaine d'usines avec des hautes clôtures hérissées de barbelés. Non loin d'un centre commercial, de jolies bâtisses d'habitation, dès que le non habitué sillonne les couloirs du quartier, le dépaysement est presque total. « Notre problème ici c'est l'eau », reconnait d'emblée Rakoto Andrianjafy avec son sourire campagnard, un vendeur de fortes liqueurs. Sur les 7 000 populations qui occupent le fokontany, 400 toits doivent passer par un « business » d'eau potable. Et ce chiffre est quelque peu approximatif. Alain Rajaonarivelo, le président du fokontany de Morarano Alarobia décrit la situation. « Nous avons deux pompes publiques et un bassin pour la totalité des habitants du quartier. Pour avoir de l'eau, chaque personne doit patienter deux heures. La parcelle d'Ampoizamalala souffre le plus de la situation ».

Des prix de luxe. Chaque matin, trois charrettes pouvant porter plus d'une vingtaine de bidons de 25 litres, ces fameux outils devenus un symbole des « bas- quartiers », arrivent aux portes du quartier. Non loin du commerce du bonhomme Rakoto Andrianjafy. Il a déjà réservé trois bidons, pour lui et ses trois enfants. « En dessous de cela, nous ne boirons pas d'eau », ironise t-il. Pour chaque bidon jaune, il doit payer 300 ariary. A partir d'un simple calcul, chaque jour, le vendeur de liqueur doit dépenser 1800 ariary. Pour un mois, il verse 54.000 ariary en eau soit 4500 litres. « Des fois, on peut arriver à transporter six bidons par jour », ajoute- t-il. Sachant qu'un mètre cube, soit 1 000 litres, s'achète à 395 ariary pour la première tranche : en dessous de 10 m3 de consommation mensuelle. Selon les confidences des habitants du quartier, surtout les anciens, elles seraient trois familles dans le quartier à profiter de cette affaire lucrative. « Elles ne vivent que de ce commerce, sans elles, nous seront sûrement en difficulté », avance Rakoto Andrianjafy.

La mare aux poissons de Fernand, bon père de famille du quartier

Impacts. « Les foyers avec des employés journaliers n'arrivent pas à attendre des heures au lavoir ou aux deux pompes. Alors, ils préfèrent recourir à l'achat d'eau. C'est plus profitable pour eux », met en évidence Alain Rajaonarivelo. En effet, le fokontany est réputé pour sa sécurité malgré ses allures de bidons villes. La plupart des pères et mères de famille travaillent. Une quiétude qui fait la fierté du chef quartier. « Chaque mois, nous recevons trois à quatre enfants malades avec des maux de ventre. Pas de diarrhée aigue mais cela est apparemment liée à l'eau », fait savoir le premier responsable de Morarano Alarobia. Il est difficile de croire à ce chiffre, quand des enfants s'amusent près des sorties des eaux usées. Sous leurs pieds des immondices et une eau verte vermeil que refuserait même un assoiffé.

Urbanisation et amputation sociale. Dès que leurs mamans apparaissent sandale en main, servant de ceinture, les gosses courent comme des dératés. Avec la rareté de l'eau, il est difficile d'imaginer un bain journalier, chaque soir avant d'aller au lit, pour ces chenapans avec leurs traces de boues séchées jusqu'à la cheville aux airs de bottines. Cela fait joli, mais reste un nid de virus et de bactéries. Antoine Rasendra est considéré comme un ancien. « Nous venons de loin, des 67 ha. Je savais en 1980 que ce fokontany existait déjà dans les années '60. Alors, nous avons décidé de déménager ici. Jamais, depuis, jamais, je n'ai entendu une quelconque demande d'adduction d'eau ni de pompes publiques », révèle t-il. Le regard est soudain soupçonneux, ce sexagénaire pense sans doute qu'il est en train de se faire enquêter. Ensuite il se lâche dans un paradoxe inouï. « Il y a un terrain plus à l'ouest, il y avait une pompe publique. Ils ont remblayé, c'était l'une des plus proches d'ici ». La pression urbanistique se transforme petit à petit en « violence économique ». Et les minorités les plus faibles comme les 400 toits de Morarano Alarobia deviennent des résidus de la modernisation, certes inéluctable de la ville.

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