« On ne peut pas survivre si on suit les règles »: Comment la surexploitation massive et le blanchiment d'argent automatique sont devenus la norme dans les forêts du Gabon

24 Mai 2019

Série Intelligence Brute d'EIA - N°2 WCTS

Leurs pairs de l'industrie du bois au Gabon les considèrent comme l'une des entreprises les plus crapuleuses du pays. Dans ce deuxième volet de la série Intelligence Brute d'EIA, nous vous présentons la société Wan Chuan Timber Sarl (WCTS), très probablement l'un des pires responsables de crimes commis contre les forêts du Gabon et les personnes qui en dépendent.

Afin de poursuivre notre exposé des véritables maux qui touchent le secteur forestier et présenter de nouvelles preuves aux yeux du public, EIA a récemment lancé une série inédite de vidéos intitulée Intelligence Brute. Au travers de vidéos obtenues sous-couverts, minimalement éditées, capturant les propres paroles des dirigeants de sociétés forestières, EIA démontre que les crimes forestiers décrits dans le rapport Commerce Toxique sont omniprésents, structurels et indisputables.

WCTS est une entreprise forestière basée au Gabon qui gère plus de 150 000 hectares de forêts, avec des clients en Asie, en Europe et aux États-Unis. Sa réputation auprès des entreprises publiques et privées du secteur est celle d'un des délinquants forestiers les plus effrontés du bassin du Congo. Le directeur général adjoint de WCTS, qui s'est entretenu à de multiples reprises avec les enquêteurs sous-couverts d'EIA, a été arrêté par les autorités gabonaises en 2017 au cours d'une enquête sur les pratiques d'exploitation forestière illégales de la société. Peu de temps après son arrestation, l'organisation de la société civile Conservation Justice a déposé une plainte civile contre WCTS pour exploitation illégale et évasion fiscale à hauteur de plusieurs millions de dollars. Presque deux ans plus tard, les poursuites contre la société sont au point mort et WCTS opère en toute impunité.

Dans notre vidéo inédite, le directeur adjoint de WCTS explique clairement aux enquêteurs sous couvert d'EIA que sa société n'a aucune intention de contribuer au développement local. Le plan est clair: piller et tirer profit des ressources naturelles du Gabon, puis laisser la forêt décimée, le pays et ses habitants sans ressources. Il a expliqué aux enquêteurs d'EIA que malgré un plan d'aménagement forestier prévoyant l'exploitation progressive de sa concession forestière sur 20 ans, la société l'aura épuisé au bout de sept à dix ans maximum.

WCTS ne se contente pas de surexploi ter outrageusement, les responsables de l'entreprise admettent couper de manière routinière des arbres sous le diamètre minimum, en dehors de la zone autorisée en mentant sur l'origine réelle du bois. Un chef de chantier explique que les informations inscrites sur les grumes et les produits qui en dérivent n'ont rien à voir avec la provenance réelle du bois.

Afin de ne laisser aucune trace de leurs crimes et dissimuler leurs profits, les responsables de WCTS ont mis au point un stratagème complexe et illégal. « Ça peut sembler mal, mais en réalité nous blanchissons l'argent », explique le directeur adjoint aux enquêteurs sous-couverts d'EIA, en décrivant comment WCTS utilise des filiales offshores pour dissimuler ses profits. Il précise ensuite la méthode qui consiste à contrôler une multitude de petites entreprises enregistrées au Gabon, vendre le bois à ces petites entreprises, pour que celles-ci puissent l'exporter. Pourquoi le transfert d'actifs de WCTS à des sociétés sœurs? Parce que ce processus permet, comme le directeur général adjoint le clarifie, de dissimuler le bois surexploité et de minimiser les volumes exportés par WCTS, ce qui permet à la société de payer bien moins d'impôts au Gabon. Une somme dérisoire en réalité.

Comment la société WCTS parvient-elle à s'en tirer à si bon compte? Le directeur adjoint explique qu'il suffit de payer les fonctionnaires en charge pour qu'ils ferment les yeux sur les crimes. Il explique dans la vidéo que « les problèmes peuvent être réglés en payant de l'argent ». S'ils se voient imposer une amende par les autorités gabonaises, ils proposent une contre-offre et s'en tire normalement pour la moitié de la valeur initiale.

Le système mis en place par WCTS dépend également des clients qui n'exercent pas de diligence raisonnée pour le bois qu'ils achètent afin d'en déterminer l'origine légale. La plupart des clients de la société sont situés en Chine, où aucune loi ne les oblige à le faire. Plusieurs d'entre eux, cependant, opèrent dans l'Union européenne (UE) et ont donc l'obligation légale de garantir un « risque négligeable » de provenance illégale du bois importé. Les acheteurs européens, dont plusieurs sont situés en Belgique, semblent avoir un système de diligence raisonnée qui présente des manquements fondamentaux. WTCS indique dans la vidéo que les auditeurs externes envoyés par les clients de l'UE vérifient uniquement la qualité et les mesures du bois lors de leurs visites sur site. Ils ne vérifient pas et même ne se renseignent pas sur l'origine légale du bois.

Les autorités gabonaises ayant à juste titre arrêté les filiales du Groupe Dejia au Gabon, il est urgent qu'elles enquêtent désormais sur les opérations et manœuvres d'évasion fiscale de WCTS. Les autorités européennes ont la responsabilité de soutenir le processus en enquêtant sur les systèmes de diligence raisonnée mis en place par leurs importateurs et en agissant de manière décisive à la lumière de leurs conclusions.

Comme le directeur adjoint de WCTS l'a déclaré aux enquêteurs de l'EIA, « on ne peut pas survivre si on suit les règles ». Ce que lui-même et d'autres responsables de la société ne reconnaissent pas c'est que la forêt et les Gabonais qui en dépendent ne peuvent pas survivre ces manœuvres sordides et destructrices.

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