Ile Maurice: PILS et AILES féminisent le thème international

De par le monde cette année, l'AIDS Candlelight Memorial aura lieu le 19 mai et son thème est : «Intensifier la lutte pour la santé et les droits». À Maurice, en raison d'une hausse des nouvelles infections chez les femmes, PILS et AILES l'ont modifié en «Intensifier la lutte pour la santé et les droits des femmes». Témoignages de deux femmes vivant avec le VIH.

Depuis que Malini Veeramalay, première femme séropositive à évoquer publiquement son statut, a été rejetée, aucune autre femme vivant avec le VIH n'a osé venir de l'avant pour évoquer publiquement son statut sérologique, de peur d'être mise au ban de la société.

«Monn retenir mo larm pou pa ploré divan sa kantité dimounn ki ti la»

Rien dans le physique de Véronique, séropositive de 45 ans, suivie par Aide, Infos, Liberté, Espoir et Solidarité (AILES), ni dans celui de Jaisa, de cinq ans sa cadette, qui vit avec le VIH depuis neuf ans et qui est suivie par Prévention, Information et Lutte contre le Sida (PILS), ne laisse penser qu'elles vivent avec le VIH. Elles paraissent en pleine santé et sont bien mises.

C'est contre l'avis de ses parents que Véronique épouse l'homme qu'elle fréquente et dont elle est follement amoureuse. Sentiment qui est mutuel.

Elle lui donne quatre enfants et le couple mène une vie normale. «Il travaillait et me remettait son salaire. Nous faisions les courses ensemble et on élevait les enfants». Ce qu'elle ignore, c'est que son mari s'injecte de la drogue.

Comme elle a une amie qui travaille chez AILES, elle passe la voir. Ce jour-là, AILES propose des tests de dépistage rapides du VIH. Son amie l'incite à se faire tester, rien que pour la forme.

Elle accepte sans se douter une seule seconde que ledit test rapide pourrait être réactif. Elle reste sans voix lorsqu'elle s'entend dire qu'elle doit confirmer le résultat par une prise de sang au National Day Care Centre for the Immuno-Suppressed (NDCCI) à l'hôpital régional.

Cindy Trevedy, la Team Leader d'AILES l'accompagne au centre pour un test de confirmation. Véronique a le cœur gros et une envie constante de pleurer. «Monn retenir mo larm pou pa ploré divan sa kantité dimounn ki ti la». Elle est bien traitée par le personnel infirmier du NDCCI et a trois comprimés à prendre par jour.

Sachant qu'elle n'a jamais été infidèle, elle se fait à l'idée que son mari l'a infectée. Elle a peur de lui en parler par crainte qu'il doute de sa fidélité.

«Depuis notre mariage, c'était la première fois que je lui cachais quelque chose», raconte-t-elle. Elle n'est pas très rassurée quand elle doit aller récupérer ses médicaments à l'hôpital de peur que les gens découvrent qu'elle vient chercher des antirétroviraux.

Elle les prend en cachette lorsque son mari se rend au travail et comme elle ne ressent pas d'effets secondaires, elle est en mesure de garder son lourd secret. Celui-ci finit toutefois par lui peser, d'autant plus que son conjoint change.

Il perd énormément de poids et ne ramène plus autant d'argent à la maison, prétextant qu'il a des dettes à la boutique du coin. Elle note qu'il se dit toujours fatigué et a les yeux ensommeillés. C'est là qu'elle réalise qu'il doit se droguer.

Véronique s'en ouvre à ses amies d'AILES et Brigitte Michel, la fondatrice et directrice de l'organisation, élabore un stratagème pour inciter le mari de Véronique à faire un test rapide de VIH.

Brigitte Michel et des pairs éducateurs d'AILES débarquent un après-midi chez Véronique et son mari et leur expliquent qu'ils effectuent des tests de dépistage rapides au VIH au domicile de tous les gens du quartier.

Ils proposent au couple de s'y prêter. «J'ai joué le jeu et je me suis dit partante. Mon mari a beaucoup hésité. Cela n'a pas été facile de le convaincre», raconte Véronique. Finalement, il cède. Les deux tests sont réactifs.

«Mon mari était choqué non pas pour lui mais par rapport à moi. Lorsque Brigitte Michel et les pairs-éducateurs sont partis, il est tombé à mes pieds en pleurant et m'a suppliée de le pardonner. Linn dir mwa exkiz li parski li pa finn gagn mwa koumsa dan lakaz mo mama et ki se li kinn infekte mwa akoz li piké.»

Véronique réussit à le convaincre d'aller confirmer le test avec elle et les infirmiers du NDCCI jouent le jeu et les testent tous les deux. Son mari réagit mal aux antirétroviraux car malgré toutes ses promesses d'arrêter de se droguer, il ne le fait pas.

«J'étais en colère pas parce qu'il m'avait infectée mais parce qu'il continuait à s'injecter de la drogueet à dépérir.» Son état s'est détérioré mais il refusait de se faire admettre pour ne pas être en manque de drogue.

Véronique perd son mari six mois plus tard. Elle est dévastée car ils comptabilisaient 29 ans de vie commune. «Mem kouma li ti été mo ti kontan li. Se enn parti poto lakaz kinn ale.»

Elle n'a jamais pu avouer son état à sa mère et à ses proches, de peur de s'entendre reprocher d'avoir fait le mauvais choix d'homme. Elle a eu le courage de le dire à ses deux plus grands enfants qui savaient que leur père se droguait.

En l'apprenant, sa fille s'est mise à pleurer alors que le visage de son fils a accusé le coup. Mais à aucun moment, ils n'ont eu un mouvement de recul ou changé leurs manières à son égard. Elle n'a rien dit à ses deux plus jeunes enfants qui ne sont pas encore en âge de comprendre.

Elle est devenue grand-mère et lorsque les petits enfants viennent chez elle, leurs parents ne les empêchent pas de manger avec la même cuiller qu'elle ou de boire dans son verre.

De son côté, elle fait attention à ne pas laisser sa brosse à dents traîner et à ne pas se couper lorsqu'elle cuisine. Véronique qui prend bien soin de sa santé a désormais une charge virale indétectable.

Elle a un petit ami avec qui elle n'est pas encore «passée à l'action», précise-t-elle. Elle ne lui a pas encore révélé son état. «Avec le temps, je lui dirai. Aster si vréman li kontan mwa, li pa pou kit mwa. Mé pa kone ki pou so reaksion».

C'est en silence qu'elle a vécu le rejet, non pas au NDCCI où le personnel soignant est très compréhensif mais aux urgences de l'hôpital où elle s'est rendue en raison de douleurs dorsales. «Lorsque j'ai dit au médecin que mes médicaments venaient du NDCCI, il m'a regardé de haut en bas et m'a demandé comment j'ai été infectée.

Dan ou figir zot dimann ou si ou prostitié ou pike. Mo oblize dir ki mo mari ti inzekte ek linn donn mwa sa. Mo pa dir plis ki sa mé sa tous mwa.»

Jaisa est toute aussi blessée par les réactions du personnel soignant de l'hôpital mais contrairement à Véronique, elle ne se laisse pas faire et renchérit par des gros mots. «J'ai été admise quelques jours en salle normale pour une gastroscopie.

Lorsque l'on m'a autorisée à partir, l'infirmière m'a dit de me presser car il fallait qu'elle désinfecte le lit après moi. Otan linformasion ki zot ena parski zot travay lopital, otan sertifika zot ena lor papié, otan zot pena ledikasion, savwar-viv ek lanpati. Monn reponn li par enn volé de mots fleuris.»

Jaisa a toujours su que l'homme qu'elle fréquentait et qu'elle allait épouser s'injectait de la drogue. Mais naïve à l'époque, elle pensait que leur amour serait plus fort et qu'elle réussirait, avec le concours de sa future belle-mère, de lui ôter son addiction.

Ils se marient et ont un fils. Plusieurs fois,elle réussit à lui faire prendre le chemin des centres de réhabilitation. Mais quelques semaines après son retour à la maison, il rechute et menace de tout casser si elle ne lui donne pas de l'argent pour sa dope. «Pou li pa kraz kitsoz dan lakaz, mo sédé».

La quadragénaire ne comprend pas ce qui lui arrive car de 85 kilos qu'elle pesait, elle se met à perdre du poids brutalement. En un mois, elle perd 30 kilos. Dans un état de grande faiblesse et ayant très mal à l'estomac, elle est conduite à l'hôpital par son mari et sa belle-mère.

Son sang se glace lorsqu'elle entend sa belle-mère demander qu'on lui fasse un test de VIH car son mari est séropositif. «Déjà que j'avais des aphtes dans la bouche, je ne pouvais plus parler», dit Jaisa. Son mari lui dit qu'il ne la quittera jamais.

À l'hôpital, elle a une amie infirmière qui lui explique quel test on va lui faire. «Elle m'a dit que rien qu'à me regarder, elle sait que j'ai ce que je pense que j'ai. Et pour m'encourager, elle m'a dit que je ne serai ni la première, ni la dernière.»

Son système immunitaire est au plus bas. Ses globules blancs sont à 24 alors qu'ils devraient être à plus de 500.

Le diagnostic de séropositivité est confirmé par un test sanguin. «Mo leker ti pe fer extra mal. Mo ti santi mwa trayi par mo mari ek mo belmer ki finn res trankil alor ki li ti kone mo mari séropozitif. Mo ti revolte ek mo ti panse kifer mwa.»

Lorsqu'elle est autorisée à regagner sa maison, elle ne peut marcher. Elle est alitée pendant six mois. Son mari et sa belle-mère se relaient à son chevet pour la nourrir et la laver. «Dan mo latet, mo ti pe dir momem, limem kinn donn mwa sa, li oblize swagn mwa.»

Elle a cinq comprimés à avaler par jour et les prend. Elle se remet progressivement et pardonne à son mari et à sa belle-mère pour tout le mal qu'ils lui ont fait.

Elle avoue son état à sa mère, à son père et à ses proches et obtient leur plein soutien. Lorsqu'elle en parle à son fils qui est adolescent, il est déjà au courant.

«Il a vu mes médicaments et a été faire des recherches sur Google. Il a su que c'était des antirétroviraux et que j'étais séropositive. Il n'a jamais eu de mouvement de recul envers moi.»

«Sa seule crainte est que son fils subisse des représailles»

Elle pense que son conjoint va changer de vie. Mais non, il n'arrête pas de venir lui soutirer l'argent du ménage qu'il lui a donné.

Il n'a pas d'heure pour rentrer et sortir pour aller consommer sa drogue. Un soir que leur fils fait une forte fièvre, c'est elle qui est à son chevet et elle réussit à trouver une voiture pour l'emmener à l'hôpital à 4 heures du matin.

Son mari qui est «dan nisa», ne se réveille même pas pour l'accompagner. Il continue à venir quémander de l'argent, à lui hurler dessus et à menacer de saccager la maison si on ne lui donne pas de l'argent.

«A lafin, mo lespri inn fer mwa konpran ki zame mo pou kapav sanz li,mem apre 16-zan maryaz». Elle décide alors de le quitter et de demander le divorce. C'est fait depuis un an et demi.

Elle aurait voulu pouvoir dire son état haut et fort, dire que «les personnes séropositives ne sont pas moins humaines que d'autres malades et que des maladies chroniques comme le diabète ou le cancer tuent davantage que le VIH.»

Sa seule crainte est que son fils subisse des représailles. «Mo pans mo garson. Mo pa kone kouma so bann kamarad pou réazir é si dimounn ki konn li pa pou rezet li.»

S'il n'y avait pas PILS et AILES, Véronique et Jaisa sont persuadées qu'elles auraient baissé les bras et n'auraient pas pris la peine de se soigner. Ces associations sont en quelque sorte leur bouffée d'oxygène.

Les deux femmes sont des habituées de l'AIDS Candlelight Memorial. C'est une façon pour elles de rendre hommage aux personnes décédées des suites de maladies liées au Sida, notamment ceux et celles qu'elles connaissaient bien et à qui elles pensent affectueusement lorsqu'elles allument leur bougie.

Les nouvelles infections sont féminines

Les nouvelles infections au VIH sont en hausse chez les femmes depuis 2017. En effet, en 2016, il y avait 129 nouvelles infections chez les Mauriciennes. En 2017, ce chiffre a pris l'ascenseur avec 144 cas de femmes nouvellement infectées.

Et à décembre 2018, il y avait 164 nouvelles infections féminines. Il en va de même chez les femmes étrangères. On est sorti de trois nouvelles infections en 2016 pour passer à cinq en 2017 et à 10 en 2018. D'où l'accent mis par PILS et AILES sur les femmes dans leurs programmes à venir.

Brigitte Miche comprend parfaitement qu'aucune femme séropositive ne veuille révéler publiquement son état car «la société se montre généralement plus impitoyable envers les femmes qu'envers les hommes et on ne lui pardonne rien.» AILES fait donc et continuera de faire un travail de proximité avec les femmes.

Rachèle Bhoyroo, chargée de communication chez PILS, explique que l'organisation a revu son plan d'action stratégique et l'une de ses stratégies est de se rapprocher davantage des communautés et faire des actions avec elles et intégrer davantage dans les processus de décision les personnes directement concernées par les épidémies dont les femmes vivant avec le VIH, qui militent déjà chez PILS.

Ces femmes et le groupe de femmes militantes chez AILES ont décidé d'aller vers d'autres femmes vivant avec le virus pour faire des plaidoyers et les soutenir. Elles ont aussi été à l'avantplan des préparatifs pour le Candelight Memorial.

«La problématique des femmes séropositives est différente de celle des hommes vivant avec le VIH», dit Rachèle Bhoyroo.

C'est pour cela qu'elle et aussi bien Brigitte Michel sont convaincues qu'il faudrait un centre de santé sexuelle ou un département dédié aux soins des femmes vivant avec le virus au sein du NDCCI.

«Tous les soins gynécologiques, dermatologiques, sanguins et autres auraient dû être centralisés. Ainsi, les femmes n'auraient pas à subir la discrimination et la stigmatisation comme c'est le cas actuellement.»

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