Burkina Faso: Armand Beouinde, maire de Ouagadougou

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les chauffeurs routiers avaient « pris en otage » les axes routiers à l'entrée de Ouagadougou, en signe de protestation contre un arrêté municipal réglementant les horaires de leur circulation dans la ville.

Nous avons donc approché le maire de la commune, Armand Béouindé, pour en savoir davantage sur les tenants et les aboutissants de ce mouvement d'humeur. Il nous a reçu dans la soirée du mercredi 22 mai, après avoir participé à une rencontre réunissant des ministres ainsi que des représentants des chauffeurs routiers. Un compromis aurait été trouvé et les routiers devraient reprendre leurs activités dans la même soirée, en attendant que le maire réajuste son arrêté ce vendredi. Lisez plutôt !

On a assisté à un mouvement d'humeur des chauffeurs routiers consécutif à l'arrêté municipal réglementant la circulation des poids-lourds à Ouagadougou. On vous reproche d'avoir pris la mesure dans la précipitation. Qu'en dites-vous ?

Cette mesure n'a pas été prise dans la précipitation. Elle a été prise après de larges concertations. C'est une mesure inclusive parce qu'aucun acteur n'a été oublié pendant ces concertations. Pour rappel, à notre arrivée à la mairie en 2016, nous avons mis dans notre programme comme priorité des priorités, la question de la mobilité urbaine. Je ne vais pas vous décrire aujourd'hui les difficultés que les Ouagalais ont à aller et venir d'un point à un autre. En se fixant cette priorité, nous avons défini des actions à mener dans l'urgence, notamment la règlementation de la circulation des poids-lourds dans la ville de Ouagadougou. Et quand nous avons voulu nous pencher sur cette règlementation, au niveau de la commune, nous ne pouvions que prendre des arrêtés qui s'adossent sur l'encadrement de la loi qui, elle, est prise par l'Etat.

Cette loi se décline en décret qui encadre la manière dont les maires des villes du Burkina Faso peuvent réglementer la circulation dans leurs communes. Il a donc fallu relire ce décret qui date de 1989. Pour sa relecture, nous en avons fait la demande au ministère de la Sécurité et à celui des Transports. C'est ainsi qu'un groupe de travail interministériel a été mis en place et la commune de Ouagadougou en était le chef de file. Au terme des travaux, nous avons proposé un décret à la signature du gouvernement. Je vous dis que ce n'est pas une tâche aisée de faire une relecture de décret sur une activité qui touche autant de personnes, notamment la circulation des poids-lourds dans la ville. C'est ainsi que depuis 2017, cette commission a travaillé.

Et ce n'est que fin 2018 que le Conseil des ministres a adopté le décret. Après cette adoption, le temps que nous l'ayons en main, qu'il soit enregistré au Journal officiel et que le gouvernement fasse toutes les diligences nécessaires de sorte que ledit décret soit mis en œuvre, nous étions déjà en mars 2019. Mais comme nous savions que le décret avait été adopté, nous, nous avions anticipé en mettant une commission sur place pour réfléchir sur l'arrêté qui allait réglementer la circulation des poids-lourds dans la ville de Ouagadougou. C

e travail a été également inclusif parce que quand nous avons fait le projet, il a été envoyé à tous les ministères concernés, aux différents syndicats à savoir l'OTRAF, l'UCRB et toutes les associations qui s'occupent de la sécurité routière pour demander leurs avis. Chacun a fait parvenir ses amendements dont les plus pertinents ont été actés. Nous nous préparions à publier cet arrêté et c'est sur ces entrefaites que l'accident a eu lieu. Au regard de l'émoi que cet accident a créé, il a fallu donc, tout de suite, trouver une réponse rapide à donner aux populations pour les rassurer que leurs préoccupations étaient prises en compte. On avait établi une véritable stratégie de communication avant de publier l'arrêté.

Pour être précis, c'est à deux semaines de la publication de cet arrêté que l'accident est malheureusement survenu. Nous avions deux choix. Face aux critiques des populations et à l'interpellation de l'opinion, soit c'était de continuer dans la dynamique de dire que nous attendons de préparer toute cette stratégie de communication avant de le publier ou bien on le publie tout de suite pour montrer qu'il y a quelque chose qui était en préparation. Nous avons fait le deuxième choix. Comme l'arrêté avait été déjà amendé, il ne restait plus que sa publication, nous avons fait fi des formes et nous l'avons signé et publié. Ça n'a donc pas été dans la précipitation, mais notre calendrier a été accéléré à cause des événements malheureux que nous avons vécus.

D'aucuns estiment pourtant que la prise de cet arrêté a plutôt été influencée par les réseaux sociaux. Que répondez-vous ?

Les réseaux sociaux font partie des véhicules de l'opinion. Donc, nous ne pouvons pas dire que nous n'avons pas été influencés. On ne peut pas diriger une ville sans écouter l'opinion publique ; ce n'est pas possible. Certes, les réseaux sociaux ne disent pas toujours la vérité, mais il faut savoir qu'ils font partie aussi de l'opinion. C'est aujourd'hui l'un des moyens de communication les plus utilisés. Il n'y a pas eu que les réseaux sociaux, il y a eu aussi des émissions interactives dans les radios, il y a eu des écrits dans les journaux, il y a eu de l'interpellation même au niveau du Conseil municipal. Nous nous sommes autosaisis du problème, nous n'avons pas attendu qu'on nous interpelle. Quand il y a eu les accidents, nous étions sur les lieux et nous avons assisté les familles. Nous nous sommes réunis pour trouver une solution et c'est pourquoi nous avons décidé de publier rapidement cet arrêté pour montrer que cette préoccupation avait été déjà prise en compte au niveau de la commune.

Mais les chauffeurs routiers ne sont pas favorables à l'application de cet arrêté en ce sens que votre rencontre avec eux a accouché d'une souris. Que comptez-vous faire pour débloquer la situation ?

Cette rencontre a été plutôt très riche. Elle n'a pas accouché d'une souris parce qu'elle nous a permis de recueillir leurs préoccupations. Il faut dire qu'à l'atelier d'appropriation de l'arrêté que nous avons signé, les chauffeurs routiers, les camionneurs, les pétroliers, en tout cas, beaucoup d'acteurs nous ont demandé s'ils pouvaient continuer à amender le document. Nous leur avons répondu qu'effectivement, aucun texte n'est figé. Nous sommes dans une dynamique ; c'est vrai que nous avons déjà tenu compte de leurs amendements mais si dans l'application, nous nous rendons compte que réellement, il y a des contraintes objectives, nous sommes prêts à revoir. Donc, séance tenante, le 16 mai, nous avons invité tous ceux qui avaient des amendements, à nous les reverser.

La mise en œuvre de l'arrêté était déjà effective. Néanmoins, nous avons dit que nous pouvions tenir compte de leurs amendements pour réajuster, à l'intérieur de l'arrêté, certaines dispositions qui vont permettre à la profession de pouvoir continuer à fonctionner. A l'heure où je vous parle (ndlr : l'interview a été réalisée dans la nuit du mercredi 22 mai), je pense que la situation est déjà débloquée. De passage, je voudrais remercier le gouvernement qui s'est saisi du problème, qui a donné des orientations et qui s'est impliqué à travers le ministère en charge de la mobilité urbaine et des Transports, et le ministère de la Sécurité pour que nous puissions trouver une solution, parce que vous savez que cette situation de blocage des différentes artères de la ville pose un problème sérieux de sécurité par ces temps qui courent.

Lors d'une réunion, le ministère de la Sécurité nous a tous interpellés sur notre responsabilité par rapport à ce phénomène. Donc, très sagement, la commune de Ouagadougou et les chauffeurs routiers, nous sommes parvenus à un compromis qui laisse entrevoir qu'il y a une solution qui a été trouvée à cette crise. Il faut dire que cette action est menée par les chauffeurs routiers. L'organisation patronale des transporteurs, elle-même, a été mise devant le fait accompli ; elle est dans le même embarras que nous, parce que ce sont leurs camions qui sont bloqués.

En quoi consiste ce compromis ?

Nous allons prendre leurs préoccupations en compte. Nous allons voir comment réaménager les horaires sans mettre en péril la sécurité des Ouagalais. Il faut donc trouver une solution qui sauvegarde les intérêts de la profession, c'est-à-dire les transporteurs et les chauffeurs mais qui sauvegarde également la sécurité des Ouagalais. C'est à ces deux niveaux-là que nous allons faire des aménagements qui ne remettent pas en cause fondamentalement l'esprit de l'arrêté que nous avons pris.

Et pourquoi n'avez-vous pas pris des dispositions pour permettre le stationnement des routiers hors de la ville avant l'entrée en vigueur de l'arrêté ?

Je ne vais pas revenir sur l'historique parce ce qu'il ne faut pas remuer le couteau dans la plaie. Comme je viens de vous le dire, nous avons été pris de court par les routiers. Nous étions dans l'attente de leurs amendements pour pouvoir faire des réaménagements mais eux, en lieu et place des amendements, ont bloqué la circulation sans préavis. Sinon, les dispositions avaient été prises au niveau des postes de péage et des ports d'entrée c'est-à-dire des frontières pour que la douane réaménage également son agenda de travail de sorte que les camions, au moment de rentrer à Ouagadougou, soient exactement à l'heure où la traversée est autorisée. Cela allait éviter même les questions de stationnement et autres. Néanmoins, il se pose un véritable problème de stationnement dans la ville de Ouagadougou. Mais face à ce problème, nous sommes en contact avec le ministre de l'Urbanisme, le ministre des Infrastructures, le ministre des Transports. Nous avons déjà mis des équipes qui ont commencé à travailler sur des zones précises pour que très rapidement, nous puissions avoir des aires de stationnement aux différentes sorties de Ouagadougou, au profit de nos frères qui font du transport leur métier.

Et ce sera fait quand ?

Ce sera fait très rapidement. Nous avons déjà les levés cadastraux de ces périmètres-là. Nous allons impliquer la Chambre de commerce pour voir comment des investissements peuvent être faits et quel sera le modèle économique de ces aires que nous allons construire pour que tout le monde puisse avoir ses intérêts.

Avez-vous quelque chose d'autre à ajouter ?

J'ai tout d'abord une pensée pour ces jeunes dont la vie a été fauchée. Cela a mis leurs familles respectives en détresse. Je présente nos excuses aux populations de Ouagadougou qui ont connu autant de désagréments, surtout tous ceux qui vivent dans les communes avoisinantes et qui viennent travailler à Ouagadougou. Il n'a pas été aisé pour eux, ces dernières 48 heures, de pouvoir se déplacer. Je voudrais aussi interpeller les différents acteurs du transport à privilégier toujours le dialogue et d'éviter de mettre en péril la cohésion sociale, parce que les mesures que nous prenons tiennent compte de l'intérêt général et du bien commun.

Donc, on ne peut pas penser seulement qu'à sa profession sans penser à l'implication que cela a. Je ne crois pas que l'activité principale des camions est de faire des accidents. Aucun camionneur ne sort pour faire un accident. Nous avons en charge la sécurité urbaine et nous devrons faire en sorte que les camions puissent circuler sans écraser nos enfants. Je tiens à rassurer les professionnels du transport que pour nous, à la mairie de Ouagadougou, le transport constitue un poumon économique. Le transport fait vivre la commune mais il ne faut pas non plus qu'il étouffe l'autre poumon qui a besoin de respirer, c'est-à-dire la population. Il faut donc une cohabitation intelligente entre toutes les activités, pour que le vivre-ensemble soit une réalité.

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