24 Mai 2019

Cameroun: « Je fais une littérature engagée »

interview

Djaïli Amadou Amal, écrivaine camerounaise, lauréate de la toute première édition du Prix Orange du livre en Afrique.

Comment accueillez-vous cette consécration du Prix Orange pour la littérature en Afrique reçu au Cameroun sur votre terre natale ?

Je voudrais commencer par dire à quel point j'accueille avec émotion ce prix. Ce qui me touche particulièrement c'est d'en être la toute première lauréate. De plus, ce prix récompense une femme du Nord Cameroun qui parle de la condition des femmes. Que ce message soit lu à l'international, qu'il soit apprécié et que d'autres personnes aient envie de le soutenir, cela me met du baume au cœur. Ma reconnaissance va au-delà du prix. Il y a cette émotion, cette fierté de porter haut les couleurs de notre pays. Et puis il y a ce sentiment de gratitude envers la vie, envers Dieu. Rien ne me prédestinait à quitter ma région natale, à écrire et à être reconnue en tant qu'écrivaine, à faire une littérature que les gens apprécient.

Comme « Munyal, les larmes de la patience » récompensé par ce Prix Orange, votre œuvre en général traite de mariage forcé, de polygamie, de discriminations et violences faites aux femmes. Comment vos écrits sont-ils accueillis dans votre région d'origine, l'Extrême-Nord, où dans la majorité des localités ce sont des sujets tabous ?

Mon œuvre a souvent été perçue comme une trahison. Pour que je puisse publier mon premier roman (Ndlr : « Walaande, l'art de partager un mari »), j'ai dû quitter mon mariage, ma ville de Maroua, et je suis venue vivre à Yaoundé. J'ai écrit mon livre, je l'ai publié et ensuite je suis rentrée à Maroua pour dire : voilà nous les femmes, c'est cela qu'on ressent. Et évidemment, c'est très mal perçu. On m'a accusée d'insulter notre culture, d'aller à l'encontre de la religion parce qu'une femme ne se lève pas pour parler haut et fort de certaines choses. Et ma persévérance porte. Le gouverneur de la région de l'Extrême-Nord à l'époque, actuel ministre de la Défense, a assisté à ma première dédicace. Il a lu le livre en une soirée et il m'a dit : j'ai lu le livre et je sais ce que les uns et les autres vont en penser. Il m'a mis sous sa protection. Son soutien m'a donné de l'assurance. Les chefs traditionnels n'étaient pas d'accord, mais ils ont joué le jeu. Il y a eu des menaces de mort. La situation des femmes est dramatique. Pour que leurs problèmes soient résolus, il faut qu'ils soient évoqués. Quand c'est le cas, un débat est suscité autour. Et pour moi, c'est déjà un début de solution.

Pensez-vous que dans votre cas, la littérature est un moyen plus persuasif de transmettre votre message sur l'égalité des chances ?

Mon premier roman « Walaande » a retenu l'attention du jury pour le prix Prince Klaus, ce qui a permis sa traduction en arabe, en wolof, en anglais et actuellement l'œuvre est en cours de traduction en anglais américain et en langue peuhle. Ecrire permet de traverser les frontières. La littérature, selon moi, c'est la beauté des mots, mais c'est bien plus encore. La priorité c'est de dire les choses telles qu'elles sont, avec le regard d'une femme qui a vécu cette réalité. Ces sujets sont tabous dans notre culture. Une femme à qui on amène une coépouse et qui dit qu'elle n'est veut pas, c'est impensable. La littérature me permet ici de porter un message et de me faire entendre. Il s'agit pour moi de dire tout haut ce que les femmes du Sahel pensent tout bas. Je le dis avec des mots simples, avec des mots accessibles, et puis avec une légèreté qui fait en sorte qu'on puisse exprimer les choses les plus dramatiques, les plus pathétiques.

Vous avez comme canal de votre message la littérature, mais vous agissez également au sein de « Femmes du Sahel ». Quel poids cette association donne-t-elle à votre combat pour une meilleure condition féminine ?

Je n'écris pas uniquement pour les femmes ou pour les jeunes femmes du Nord. L'objectif est de porter le message sur le plan national, voire international, d'intéresser les personnes ressources que sont l'Etat et les entreprises, les Ong, pour obtenir de vraies actions autour de cette problématique. Dans le Grand Nord au Cameroun, de plus en plus de filles sont inscrites à l'école. Personnellement, dans le cadre de mon association « Femmes du Sahel » créée il y a 10 ans à la sortie de mon premier roman, je mène des actions sur le terrain en termes d'éducation, de sensibilisation de la jeune fille, mais aussi des parents sur le fait de laisser leurs filles aller à l'école. Nous avons également des actions de parrainage d'enfants. Cette année, nous avons par exemple plus de 300 enfants, avec un pourcentage de 80% de filles, dont la scolarité est totalement prise en charge par l'association. Nous avons créé des bibliothèques. Dans chaque lycée et collège où nous allons, j'apporte des livres et je discute avec les enfants. On ne peut pas faire de miracles.

Justement dans « Munyal », on perçoit bien le pouvoir que vous donnez à l'éducation pour l'émancipation de la femme...

L'éducation c'est le principe de base de toute société digne de ce nom et qui souhaite avancer. On ne peut pas faire d'impasse sur l'éducation. A travers la littérature, je montre tout l'amalgame qu'il y a entre la religion et la culture dans le Grand Nord du Cameroun, en particulier dans les sociétés islamo-peuhles. Il faut que les gens sachent que l'Islam encourage l'éducation et la rend obligatoire, autant pour le jeune garçon que pour la jeune fille. D'un autre côté il y a notre culture. Avant, la place de la femme était définie par notre mode de vie et tout allait bien. L'homme s'occupait des bœufs et la femme du lait. Depuis, l'amalgame entre ce qui est permis ou pas, enferme la femme, l'empêche d'être autonome au point où elle ne sait rien faire. A aucun moment, elle apprend comment gagner sa vie. Comment va-t-elle élever la voix pour défendre sa fille ou se défendre elle-même ? Une femme dépendante ne peut pas s'exprimer.

Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre vous et vos héroïnes de « Munyal ». Donnez-vous toujours un peu de vous dans tous vos romans ?

Ma trajectoire, c'est vrai, n'est pas très éloignée par exemple de celle de Ramla, mariée jeune et pourtant assoiffée d'apprendre. Je vais vous raconter une anecdote. Ça se passe il y a plus de 20 ans. Quand je me suis mariée, j'étais en classe de 3e. J'ai eu mon BEPC alors que j'étais déjà au sein du mariage. A l'époque, tout ce qu'on attendait d'une femme c'est qu'elle se fasse belle, mais moi j'ai dit à mon époux que s'il voulait que je poursuive ce mariage, il fallait qu'il accepte que je continue mes études. Et tout le monde me disait, mais tu es bête, l'école c'est pénible, il faut se réveiller à 6h du matin, etc. Beaucoup de mes amis ne comprenaient pas. Pendant la fête de Ramadan par exemple, on offrait plein de pagnes mais moi j'ai dit à mon mari que je voulais un ordinateur. Le présent montre que j'ai eu raison de m'intéresser à tout ce qui est intellectuel.

Vous avez évoqué le soutien des autorités dans votre promotion de l'autonomie féminine, mais en même temps, la loi camerounaise permet le mariage de la jeune fille dès l'âge de 15 ans. N'est-ce pas là un paradoxe ?

On en parlait justement il y a quelque temps avec Aïssata Doumara Ngatansou (Ndlr : militante camerounaise pour le droit de la femme ; lauréate du premier Prix Simone Veil 2019). La loi autorise le mariage pour la jeune fille à 15 ans, mais pas pour le garçon. Pourquoi ? Et là on parle de mariage civil. Normalement il ne doit pas y avoir de mariage coutumier ou religieux sans que celui-ci ne soit précédé d'un mariage civil. C'est ce que dit la loi. Pourtant, des mariages coutumiers d'enfants de 11, 12 ou 13 ans se font au vu et au su de tout le monde, sans que personne ne réagisse. Je suis d'accord, il y a un vrai paradoxe. C'est pourquoi il faut continuer d'en parler encore et encore pour que les politiques comprennent qu'il y a un vrai problème et qu'on propose des lois qui vont réguler tout cela. De plus, nous les femmes, nous devons nous impliquer dans la politique, dans la société civile, sinon comment les choses pourront-elles évoluer ? Nous devons prendre conscience et mener nos propres combats.

On vous décrit comme une écrivaine militante et féministe. Ces mots vous définissent-ils réellement ?

Je fais une littérature engagée, une littérature qui invite à connaître notre culture. Militante ? Oui, je l'avoue. Il y a un vrai travail à faire, et c'est pourquoi « Femmes du Sahel » est là. En ce moment, je suis sur un manuscrit. Evidemment, je continue dans ce couloir de littérature engagée que j'ai emprunté. Je suis une maman, je suis une épouse, j'ai mon association. Je veux que ma plume soit un espoir pour la jeune fille. Qu'elles voient qu'une femme est capable de concilier la famille et une activité professionnelle. Je suis très heureuse d'écrire.

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