31 Mai 2019

Congo-Kinshasa: Témoignage du professeur Raphaël Kalengayi - Etienne Tshisekedi ... combattant dès l'enfance

Professeur Emérite, le Docteur Raphaël Kalengayi soutient avoir été aux côtés d'Etienne Tshisekedi wa Mulumba qu'il appelle affectueusement « Tutu Etienne », de 1953, au moment où il avait fait son entrée au collège Saint Jean Berchmans de Kamponde, dans la province du Kasaï Central actuel, jusqu'à sa mort.

Ce rapprochement avec Etienne Tshisekedi était triplement favorisé. Il était à la fois ami et collègue de classe du jeune frère de Tshisekedi, Gabriel Lusangu. Leurs parents étaient aussi amis. Sa grande sœur était l'amie de Maman Marthe, épouse et veuve d'Etienne Tshisekedi wa Mulumba. De l'illustre disparu, il a gardé le souvenir d'un homme juste, qui avait le souci des autres, qui avait de l'autorité depuis l'école primaire.

Le collège Saint Jean Berchmans de Kamponde était une véritable pépinière de formation, parce que c'est là qu'avait commencé l'enseignement des humanités tel que les Belges le concevaient pour le Congo. Il s'agissait des humanités latines. Puis il y a eu le programme des humanités greco-latines. Et, en ce temps là, on parlait de programme métropolitain, a souligné le professeur Raphaël Kalengayi, qui avait suivi aussi ledit programme. Au moment où le Pr Dr Kalengayi debutait ses humanités latines, Etienne Tshisekedi se trouvait déjà en avant-dernière année des memes humanités. Connaitre Etienne Tshisekedi de manière personnelle en ce moment-là ? Le professeur Kalengayi répond par la négative, pour la simple raison qu'il était de loin moins âgé que lui. Au moment où il faisait son entrée à l'école, Etienne Tshisekedi était déjà en avant-dernière année. Ils n'ont donc passé que deux années ensemble, dans le même espace scolaire.

Un fait particulier a relever : les élèves au niveau de l'école, se choisissaient un chef qui est généralement en dernière année. L'exception est arrivée avec Etienne Tshisekedi, désigné Président des élèves alors qu'il était encore en avant-dernière année. C'était une grande dérogation à la règle établie par les pères de Scheut au Kasaï, qui faisaient participer les élèves à la prise des décisions. Raison pour laquelle, ces pères nommaient un président des élèves. Ce dernier devenait une sorte de courroie de transmission entre eux et les élèves. Et, selon la règle, ce président des élèves devait être le 1er de la classe finale. Mais, exceptionnellement, avec Etienne Tshisekedi, pré- finaliste et deuxième de sa classe, les pères lui avaient donné ce poste. Il était secondé par un vice- président.

Déjà, à cette époque, Etienne Tshisekedi avait un charisme certain, une autorité effective qui impressionnaient les pères, à tel point qu'ils décidèrent de déroger à la règle générale. Il était le conseiller des élèves qui avaient des problèmes psychologiques ou d'études. Lorsqu'il donnait un ordre, tous les élèves s'inclinaient. Il pouvait dire aux pères comme aux étudiants que ce qui était fait n'était pas bon et voilà ce qu'il fallait faire à la place.

Il transmettait aux élèves les ordres des pères et aux pères les opinions des élèves. Très bon élève, Etienne Tshisekedi était fort en mathématiques et le père qui dispensait ce cours lui disait qu'il serait un bon dirigeant du pays comme il maitrisait bien les mathématiques. Pour ce professeur, une personne qui comprenait bien les mathématiques avait l'esprit de rationalité ainsi que le sens de la vérité. Un bon dirigeant est rationnel et a le sens de la vérité. Caractère qui se retrouvait dès le bas âge chez Etienne Tshisekedi.

Toujours dans son esprit de dire haut ce qu'il pensait, Jeune élève en 7ème préparatoire, alors que le règlement de l'école interdisait aux élèves de porter des souliers à l'école, Etienne Tshisekedi avait pris son courage pour dire aux pères blancs que les élèves devaient avoir des chaussures à l'école pour des raisons d'hygiène. Ne pas mettre les chaussures pendant les heures de cours était contraire aux normes hygiéniques dispensées par les mêmes instituteurs. Mettre des chaussures n'était pas un luxe comme cela était allégué. A cette demande d'Etienne Tshisekedi, a dit le professeur Raphaël Kalengayi, les pères blancs avaient estimé que les enfants des pauvres seraient marginalisés au détriment de ceux des riches qui porteraient des chaussures luxueuses. Très malin et doué, Etienne Tshisekedi avait proposé un modèle de pantoufles, comme cela était le cas avec l'uniforme qui était porté à cette époque. Uniforme «Kaki» qui mettait tous les élèves sur le même pied d'égalité. Il a fallu attendre une année après le départ d'Etienne de l'école pour que cette mesure soit appliquée.

Toujours dans son esprit d'une justice pour tous dès le bas âge, lorsqu'un élève commettait une faute, Etienne Tshisekedi, en tant que président, plaidait sa cause auprès des pères pour que l'élève ne soit pas renvoyé, en apportant des arguments. Il était en mesure de démontrer que la faute pouvait être corrigée en donnant une seconde chance à l'élève.

Curieusement, lorsque son propre petit frère biologique, Gabriel Lusangu, devenu plus tard un grand professeur de droit de l'université de la Sorbonne, avait dérangé pendant les heures d'étude et était renvoyé définitivement du collège, conformément au règlement, Etienne Tshisekedi n'avait rien fait pour défendre sa cause. Ce comportement avait intrigué les pères, à tel point qu'eux-mêmes s'étaient décidés à commuer la sanction du renvoi définitif en travail utilitaire durant une période donnée.

Toujours dans ses œuvres, Etienne Tshisekedi avait fondé un groupe d'élèves sérieux. Ce groupe avait comme mission de parler avec leurs condisciples qui avaient des problèmes psychologiques, sociaux ou scolaires. Fidèle à lui-même, Etienne Tshisekedi, fort en mathématiques, avait aussi déjoué les pronostics de ses formateurs. Alors qu'on le croyait opter pour la faculté des sciences ou polytechnique, vu son assiduité en mathématiques, il était parti faire le droit à l'université Lovanium pour en devenir le 1er docteur en 1960.

Carrière politique

Après ses études, le Docteur Etienne Tshisekedi s'était enfin lancé dans la vie politique où il avait pu concrétiser ses aspirations. Dès 1960, il était Commissaire général adjoint à la justice. Au moment du conflit entre les Lulua et Luba, càd les Baluba de Kananga et ceux du Sud-Kasaï ou Mbuji-Mayi, les Commissaires généraux de Mbuji-Mayi - à savoir Etienne Tshisekedi, Jonas Munkamba et Kazadi wa Kabwe - s'étaient organisés pour prendre en charge, à Kinshasa, leurs jeunes frères dont Raphaël Kalengayi, dans leur résidence, afin qu'ils poursuivent leurs études au collège Albert 1er, actuel Collège Boboto, étant donné que la situation politique ne leur avait pas permis de rester au collège Saint Jean Berchmans .

Contrairement aux mauvaises langues lui imputant la responsabilité de l'assassinat de Patrice Emery Lumumba, le professeur Raphaël Kalengayi a soutenu que Etienne Tshisekedi n'était pas d'accord avec la décision de transférer Lumumba au Katanga. Il avait estimé qu'il n'était pas prudent que Lumumba se retrouve dans la même province que ses «ennemis politique». C'est ce même comportement qu'il avait affiché lorsque Kalonji Mulopwe l'avait nommé ministre de la Justice dans l'Etat autonome du Sud Kasaï. Etienne Tshisekedi avait décliné l'offre pour ne pas cautionner l'anarchie.

Alors qu'il assumait successivement les fonctions de Directeur de l'Ecole Nationale de Droit et d'Administration (ENDA), membre du conseil d'administration d'Air Congo, membre du conseil d'administration de l'Université Lovanium, Etienne Tshisekedi avait eu le courage de dire à ses collaborateurs que le pays était en train d'être mal géré et cela pouvait conduire à une catastrophe. C'est ainsi qu'en 1965, après le coup d'Etat conduisant Mobutu au pouvoir, Tshisekedi, élu député au Sud-Kasaï, était entré dans le gouvernement dirigé par Mobutu non par la volonté de Mobutu mais parce qu'il était demandé à chaque province de donner un élu pour travailler dans ce gouvernement-là.

C'est en cette qualité qu'il avait assumé la fonction de ministre de l'intérieur de Mobutu, avant de se lancer dans l'opposition sur la manière de gérer la République par Mobutu. Cette opposition s'était matérialisée par la rédaction d'une constitution qui prônait non pas le parti unique MPR mais qui donnait accès à un autre courant politique pour équilibrer la gestion de la République. Malheureusement, cette idée d'Etienne Tshisekedi n'était pas suivie par les autres Congolais par crainte de sanction de la part de Mobutu.

Voyant que Tshisekedi devenait encombrant, Mobutu l'avait éloigné du pays pour l'envoyer comme ambassadeur au Maroc. Ici, Raphaël Kalengayi a soutenu que Etienne Tshisekedi avait estimé qu'il n'était pas au bon endroit. Il était un homme politique et non un diplomate. Pour lui, la meilleure politique et opposition devrait se faire dans son pays.

De retour au Congo, il s'était mis à sensibiliser l'élite sur l'impératif d'un changement de gouvernance. D'où le recrutement des treize parlementaires afin qu'ils s'unissent pour combattre la dictature naissante de Mobutu, avant de rédiger le mémorandum des treize parlementaires.

Comportement qui avait mis Mobutu dans tous ses états, qui avait décidé de les reléguer tous dans leurs milieux d'origine. Ayant constaté que les multiples relégations avaient permis non pas de les anéantir mais de les rendre populaires parce que même là où les treize parlementaires étaient relégués à plusieurs reprises, ils continuaient leur combat, Mobutu s'était résolu à les placer en résidence surveillée à Kinshasa jusqu'au 24 avril 1990, au moment il avait prononcé son discours autorisant le multipartisme.

Une particularité dans l'une des relégations de Etienne Tshisekedi, est qu'il était parti avec son fils, Félix, actuellement président de la République. Ce denier était, dès son bas âge, attaché à son père ainsi qu'à son combat par rapport aux autres enfants. Il était même le dernier à quitter Kinshasa via Brazzaville pour son exil. En dehors des treize parlementaires, plusieurs Congolais étaient aussi relégués à cause de leur adhésion au combat de Tshisekedi.

La dernière relégation qu'avait connue Etienne Tshisekedi était celle sous Laurent-Désiré Kabila, à Kabeya Kamuanga. Et, pendant cette relégation, il était acheminé nuitamment une fois au Katanga pour rencontrer L.Désiré Kabila dans un camp militaire. Celui-ci lui avait promis le poste de vice-président au cas où il renonçait à sa lutte politique. Mais, EtienneTshisekedi lui avait dit qu'il n'était pas question d'avoir des postes mais de changer la vision des choses.

Pour lui, il n'était pas question que Laurent Désiré Kabila commence à diriger sans prêter serment et que le Rwanda considère la République Démocratique du Congo comme un pays conquis.

Fâché, Laurent Désiré Kabila lui avait dit qu'il avait compris pourquoi Mobutu ne voulait pas de lui et avait ordonné son retour à Kabeya Kamuanga pour poursuivre sa relégation. Malgré la peur des Congolais de lui rendre visite par crainte de châtiment de la part de L.D Kabila, Raphaël Kalengayi, en tant que médecin, avait eu le courage de lui rendre visite et avait constaté une parfaite collaboration entre Etienne Tshisekedi et les éléments commis à sa surveillance. Avec un moral très haut, il ne mangeait pas avant que les éléments commis à sa surveillance soient servis car, ces éléments étaient laissés à leur triste sort par leur hiérarchie.

Quand il avait appris sa mort le lendemain du 1 février 2017, alors qu'il se trouvait au Rwanda, Raphaël Kalengayi avait dit que c'était l'accomplissement du testament d'Etienne Tshisekedi : lutter pour le peuple jusqu'à son dernier souffle de vie.

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