Soudan: Le peuple face à la répression militaire - Avancer ou périr

Photo: Ahmed Bahhar/Masarib
Manifestants dans les rues de Khartoum, au Soudan .
analyse

Déploiement massif de forces de sécurité, tirs d'armes à feu, tentes et pneus brûlés, barricades de routes, étaient, entre autres, le spectacle désolant sur fond de bilan macabre que présentait la capitale soudanaise qui avait les allures d'une ville fantôme, le 3 juin 2019, après la fermeture de plusieurs magasins suite aux échauffourées qui ont opposé manifestants et forces de l'ordre.

Depuis l'échec des négociations pour la formation de l'instance dirigeante de la transition, c'est peu de dire que la confiance est rompue entre les manifestants qui n'ont pour seul slogan que la transmission du pouvoir à une autorité civile, et les putschistes qui n'entendent visiblement pas tirer de sitôt leur révérence de la scène politique.

Mieux, tout porte à croire que forte du soutien de la plupart des monarchies du Golfe et des tergiversations de l'Union africaine (UA) qui ont fini par se traduire plus en soutien qu'en remontrances, l'armée soudanaise n'est plus disposée à faire droit aux aspirations des manifestants et veut, à présent, confisquer le pouvoir.

Après avoir tombé le masque, l'armée soudanaise est passée à la vitesse supérieure

Autrement, comment comprendre qu'au moment où les négociations pour la mise en place des instances de la transition ne sont pas encore closes, elle se décide à réprimer dans le sang, les manifestants pour sonner unilatéralement la fin de la récréation ?

En tout cas, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'après avoir tombé le masque, l'armée soudanaise est passée à la vitesse supérieure. Pour cela, il fallait d'abord lever le siège de son Quartier général que les manifestants tiennent depuis le début de leur mouvement et qui limite sérieusement ses marges de manœuvres.

Malheureusement, son bras de fer avec les manifestants dont le mouvement de protestation a abouti à la destitution du président Omar El Béchir, le 11 avril dernier, a pris une tournure beaucoup plus dramatique avec la mort, selon certaines sources, d'une douzaine de manifestants, suite à la dispersion violente du sit-in, le 3 juin dernier.

Une situation tragique fort regrettable, qui devrait interpeller la conscience de la communauté internationale dans sa non-assistance à peuple en danger d'une part, et, d'autre part, appeler à plus de fermeté vis-à-vis de la junte militaire soudanaise qui a visiblement franchi le Rubicon.

En effet, en attaquant le cœur de la révolution et en optant pour l'argument de la force en lieu et place de la force de l'argument, l'armée soudanaise s'est disqualifiée pour conduire la transition censée remettre le Soudan sur les rails de la démocratie.

D'autant que le peuple soudanais ne s'est pas débarrassé de la dictature de Omar El Béchir pour rester sous la férule de la soldatesque. Mais avec la répression du lundi dernier, il aura compris qu'une dictature peut en cacher une autre qui peut même se révéler plus féroce.

En tout cas, il y a lieu de se demander si les tombeurs de Béchir ne sont pas finalement pires. Quoi qu'il en soit, le peuple soudanais est maintenant averti. Cela dit, en prenant le risque, dans ses aspirations au changement, d'investir la rue durant toutes ces semaines jusqu'à obtenir le départ du dictateur du pouvoir, il est allé trop loin pour reculer à présent devant l'armée.

La crise au Soudan semble avoir amorcé un nouveau virage

L'heure devrait être donc plus que jamais à la résistance car, tout porte à croire que ce peuple en lutte n'a pas d'autre alternative que d'avancer ou périr.

Avancer pour espérer obtenir le changement tant recherché et faire comprendre au Conseil militaire du général Al Burahne, que sa place est définitivement dans les casernes, ou continuer à ployer sous le joug de la dictature kaki qui pourrait continuer à lui faire voir des vertes et des pas mûres. C'est dire si dans ce combat pour la liberté, le peuple soudanais devra accepter le sacrifice suprême et compter d'abord sur ses propres forces.

La bataille s'annonce certes rude, mais il ne doit pas faiblir. Car, à en juger par l'attitude attentiste voire spectatrice de la communauté internationale dont la voix est difficilement audible, il serait illusoire pour lui d'attendre un quelconque salut de l'extérieur.

Le plus désolant est qu'il ne semble se dégager aucune entité nationale ou supra nationale capable de ramener les putschistes à la raison. De quoi renforcer l'Association des professionnels soudanais (SPA), fer de lance de la contestation, dans son appel à la désobéissance civile pour sonner la résistance et faire barrage aux velléités de confiscation du pouvoir par l'armée.

En tout état de cause, avec cette opération musclée du 3 juin dernier, la crise au Soudan semble avoir amorcé un nouveau virage. Et c'est peu de dire que le dialogue est désormais totalement rompu entre les protagonistes. Mais face à l'armada de la Grande muette, quelle stratégie les manifestants vont-ils adopter pour continuer à maintenir la pression ? Va-t-on vers la naissance d'une guérilla urbaine ? L'histoire le dira.

En attendant, l'on a bien envie de croire que ce qui se passe au Soudan, est l'une des conséquences de la longévité de Omar Béchir au pouvoir. Malheureusement, on ne peut pas compter sur les satrapes du continent, pour tirer leçon de l'histoire. Mais quand on y pense, l'on ne peut s'empêcher de se demander ce qu'il adviendra de l'après-règne dans des dictatures épaisses comme celles du Congo Brazzaville, du Tchad, du Cameroun, etc., quand sonnera l'heure.

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