Sénégal: Formules proposées par Macky Sall pour une exploitation transparente des ressources naturelles du pays - Tentatives de pare-feu échouées, selon des analystes politiques

En Conseil des ministres du jeudi 6 juin dernier, le président de la République a fait part de l'urgence de mettre dans le circuit législatif le projet de loi portant répartition des revenus issus de l'exploitation des ressources pétrolières avec la prise en compte des générations futures.

Mieux, il a réaffirmé sa volonté d'ouvrir le Cos/Pétro-gaz aux représentants de la société civile et de l'opposition. Une urgence et un rappel tant soit peu interpellatifs, surtout après l'affaire sur le pétrole soulevée par la BBC et décrite comme un «scandale». Sur ce qui pourrait motiver le chef de l'Etat, le journaliste analyste politique, Momar Diongue, est d'avis que cette volonté de conférer un cachet solennel à ces annonces déjà faites donne l'impression de vouloir «étouffer» le scandale. Même son de cloche pour l'Enseignant-chercheur à l'UGB de Saint-Louis, Maurice Soudieck Dione, qui trouve que les formules institutionnelles proposées ne viseraient qu'à désamorcer la crise. Ce qui semble peine perdue car ayant été initiées trop tard, de l'avis des deux analystes politiques.

MAURICE SOUDIECK DIONE, DOCTEUR EN SCIENCE POLITIQUE : «On est tout simplement dans le registre des tentatives de manipulation»

Je crois qu'il y a de la précipitation évidente et une certaine maladresse dans la manière dont cette affaire est traitée du point de vue communicationnel. Après la conférence de presse du mis en cause, Aliou Sall, le frère du Président, ce dernier est monté lui-même au créneau pour s'exprimer sur cette affaire, le jour de la Korité, après la prière. Ce n'était ni le moment ni le lieu. Cela atténue la solennité de l'événement et la posture transcendante qui doit être celle du chef de l'État. Dans la même logique, fort inhabituellement, le même jour, un autre exercice de communication est effectué par le porte-parole du Gouvernement, Madame Ndèye Tické Ndiaye Diop.

Dans ces conditions, la frénésie avec laquelle le pouvoir communique sur ce problème finit par jeter davantage le trouble dans l'esprit des Sénégalais. Mais lorsqu'en plus, on veut introduire en urgence dans le circuit législatif le projet de loi portant répartition des revenus tirés de l'exploitation des ressources pétrolières avec la prise en compte des générations futures, naturellement on se pose la question de savoir qu'est-ce qui fait qu'il y a urgence ? Serait-ce le scandale soulevé par la BBC qui crée cette urgence ? Auquel cas, on est dans le prolongement de cette vaste et hasardeuse opération de communication. Or, il s'agit d'une question sérieuse, de fond, qui demande une large concertation nationale ; que plusieurs avis émanant de tous les secteurs de la vie nationale puissent être exprimés.

Au demeurant, il est établi que Monsieur Timis qui a vendu toutes ses parts avant de s'éclipser n'avait ni les capacités financières ni les capacités techniques pour bénéficier des blocs qui lui ont été attribués. Or la loi 98-05 du 8 janvier 1998 portant Code pétrolier, alors en vigueur, disposait en son article 8 alinéa 1 : « Nul ne peut être titulaire d'un titre minier d'- hydrocarbures ou d'un contrat de services s'il ne justifie des capacités techniques et financières nécessaires pour mener à bien les opérations pétrolières ». Monsieur Timis est un spéculateur qui a été, à travers Pétro-Tim, en relation d'affaires avec Aliou Sall, le frère du Président Macky Sall qui est arrivé au pouvoir le 25 mars 2012. Monsieur Aliou Sall est mandaté par Pétro-Tim Limited le 23 mai 2012 pour créer Pétro-Tim Limited Sénégal. Monsieur Aliou Sall crée effectivement le 4 juillet 2012 Pétro-Tim Limited Sénégal, une société anonyme unipersonnelle ; il en est le seul actionnaire. Les décrets n° 2012-596 et 2012-597, portant approbation des contrats de recherche et de partage respectivement sur les blocs de Cayar et de Saint-Louis offshore profonds sont signés le 19 juin 2012. Donc, les questions pertinentes à élucider tournent autour de la relation d'affaires entre Aliou Sall et Frank Timis et ses éventuelles ramifications, pour trois raisons principales.

D'abord parce qu'il s'agit de ressources naturelles constituant la propriété inaliénable du peuple sénégalais, ainsi que l'affirme l'article 25-1 de la Constitution adopté par référendum le 20 mars 2016, qui dispose en ses alinéas 1 et 2 : « Les ressources naturelles appartiennent au peuple. Elles sont utilisées pour l'amélioration de ses conditions de vie. L'exploitation et la gestion des ressources naturelles doivent se faire dans la transparence et de façon à générer une croissance économique, à promouvoir le bien-être de la population en général et à être écologiquement durables ». Ensuite, parce que cette affaire met en cause Aliou Sall, le frère du président de la République, Macky Sall.

Enfin, parce que c'est le Président Sall qui a signé les décrets attribuant les blocs à Pétro-Tim. Voilà les questions de fond sur lesquelles les générations présentes veulent d'abord être clairement édifiées, avant que l'on ne pense à légiférer en urgence (!) pour les générations futures pour étouffer et noyer cette affaire ! Cette ferveur aurait dû se manifester au début, en amont du processus, et non à la fin de celui-ci, quand le coup est déjà parti ! Si de telles institutions avaient été créées avant d'attribuer les blocs avec la représentation de l'opposition et de la société civile, on n'en serait pas là aujourd'hui. On se rappelle que la création du COS/Pétro-gaz avait été initiée à la suite du premier éclatement de cette même affaire Pétro-Tim en 2016. Les actes de communication qui sont posés et les formules institutionnelles proposées pour désamorcer la crise ne peuvent pas rendre transparent le processus, s'il ne l'a pas été au début ! Autrement, on est tout simplement dans le registre des tentatives de manipulation.

MOMAR DIONGUE, JOURNALISTE ANALYSTE POLITIQUE : «J'ai comme l'impression que le président veut étouffer cette affaire de scandale»

C'est quelque chose qu'il avait déjà annoncé. Il l'avait annoncé aussitôt après sa réélection, quand il a eu à faire plusieurs sorties. Mais, cette fois-ci, cela a un cachet vraiment officiel et solennel puisque ça a été évoqué en Conseil des ministres. Maintenant, on peut s'interroger un peu sur le moment où ça intervient, surtout après le scandale révélé par BBC. Est-ce une manière de sa part d'étouffer ce scandale ? Ça, c'est toute la question. Mais moi, la réflexion que m'inspire tout cela, c'est que j'ai comme l'impression qu'on s'y est pris tardivement. C'est-à-dire que le Sénégal a accordé un certain nombre de contrats d'exploration à des firmes avant de voter un nouveau Code minier. Le Code minier a été voté avec de nouvelles dispositions après que des contrats ont été concédés à certains. Là, je trouve que c'était venu tard. J'ai comme l'impression que le président veut étouffer cette affaire de scandale et même s'il l'avait annoncé, il s'est dit que c'est le moment d'en parler en Conseil des ministres, de lui donner un cachet officiel.

Mais, ce qui est regrettable, c'est que les contrats aient été concédés sans pour autant qu'il y ait eu le nouveau Code minier et sans pour autant que l'opposition et la société civile aient intégré le Cos/Pétro-gaz. C'est vraiment la seule chose qu'il faut regretter et je ne crois pas que ça puisse étouffer ces scandales. Parce que, ce dont il est question, ce n'est pas la répartition des futurs revenus du pétrole, c'est la manière dont les contrats ont été déjà concédés et c'est déjà acté. On a l'impression que c'est un peu comme le médecin après la mort. C'est vraiment ça que je trouve regrettable. Mais, pour ce qui est du futur, c'est bien que l'opposition et la société civile intègrent le Cos/Pétro-gaz. C'est bien également qu'il y ait eu un nouveau Code minier, parce que ça participera au moins à la transparence dans la distribution des revenus. Mais, est-ce que ce n'est pas venu trop tard, avec des contrats de concessions qui ont été cédés, avec des parts qui ont été déjà déterminées dans les revenus du pétrole ? Ça c'est toute la question.

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