Maroc: Repenser le dialogue des cultures

Est-il possible d'interroger l'interculturel dans un monde en mutation mutuelle? Que se passe-t-il dans un monde dominé par les clivages économiques et par les tensions culturelles? De quelle manière l'interculturel doit-il être conçu et pratiqué pour qu'il devienne un outil de complémentarité entre les imaginaires humains?

L'interculturel- sujet d'actualité- n'est pas seulement une rencontre des cultures mais une mise en œuvre de la différence. Dans une société spectrale, l'autre est un numéro avec qui on se côtoie sans se voir, sans se rencontrer, sans s'affronter. De ce fait, le dialogue des langues-cultures invite les cultures du monde au dialogue et à la rencontre interculturelle. Cette rencontre commence dès qu'il y a la reconnaissance profonde de la trace culturelle de l'autre. Ce qui crée une hospitalité de l'étranger. La différence et le divers sont l'une des plus grandes nourritures du dialogue des cultures en ce sens qu'ils créent un vivre-ensemble. La rencontre, selon Julia Kristeva, « équilibre l'errance » et contrôle la dose d'intolérance de chaque individu/culture. C'est une écoute active de l'autre à travers la rupture avec le sens absolu/ culture absolue. Toute culture est d'abord une mosaïque de cultures. Le monde serait morne sans sa pluralité et ses couleurs. La différence est une dimension indispensable à toute vie.

Actuellement, l'interculturel n'est pas en bonne santé à cause des idéologies et des litiges religieux et culturels : le conflit plane sur la surface à cause de la nature complexe de la culture. Chaque culture rejette une autre culture, ce qui confirme l'absence d'un dialogue réel entre les entités qui fondent l'existence de dialogue interculturel. Penser le dialogue interculturel revient à critiquer les pulsions de la culture/identité et à investir les points positifs. La culture n'est pas certes neutre, mais elle peut intégrer la différence et la pluralité. Les conflits culturels ne peuvent se résoudre ni par les armes ni par l'argent mais par une éducation à la paix. La Méditerranée, à titre d'exemple, est un berceau des civilisations où des langues se sont créées, côtoyées et mélangées.

La reconnaissance dont on parle passe par le respect de l'opacité de chaque culture. Toute culture a droit à l'opacité : il s'agit du côté irréductible de la culture, signe de sa particularité. Respecter cette opacité est un pas vers un monde multiculturel. L'interculturel est une mise à distance de l'autre. En outre, il s'agit de savoir respecter cette distance à l'égard de la culture de l'autre. L'inter, c'est surtout ériger un barrage à la barbarie et à la discrimination.

L'ouverture d'une culture est un signe de développement intellectuel et culturel de ses porteurs, alors que le repli sur soi ouvre la voie sur l'intégrisme et le chauvinisme culturel. Faut-il préciser que « l'inter » ne dévalorise aucune culture lors de la rencontre mais il suscite en elle la vitalité et la compréhension de l'autre : l'interculturel vitalise la culture dans une zone interstitielle qui n'est pas de gauche ni de droite puisqu'il est un tiers-espace, un trait d'union entre les traces culturelles.

L'interculturel a de particulier de remettre en question la notion de l'identité pure. L'identité, mot-valise selon Amine Maâlouf, ne peut pas être réduite à un seul registre mais elle est une mille-feuille. Chacun sait que l'identité est un héritage composé de plusieurs facteurs. L'identité est composée de « l'ipséité » et de « l'idem », c'est-à-dire de la dimension personnelle et de celle collective. Dans ce cas, Paul Ricœur nous assure sur le fait que les deux régions de l'identité intègrent la différence. L'être humain a besoin de vivre avec les autres afin de se réaliser existentiellement et sociologiquement.

Le dialogue des cultures est une manière d'inviter l'humanité au croisement des langues et des cultures. Ce croisement réel entre les identités crée un monde harmonieux et réalise ce qu'Abdelkébir Khatibi appelle « la paix linguistique » qui se fait à travers la reconnaissance des langues constituant le paysage culturel d'une telle nation. Edouard Glissant écrit qu'il « parle en la présence de toutes les langues. » Il ne s'agit pas d'une question linguistique mais c'est une manière d'habiter l'imaginaire humain. L'interculturel est alors ces langues-cultures qui se dialoguent et se comprennent sans aucune intention de domination ni d'assimilation. Toute langue, toute culture, toute religion ne sont jamais uniques, mais des pratiques parmi d'autres, des langues, des cultures, des religions parmi d'autres. Il s'agit de reconnaître à l'autre son statut de Sujet et de le comprendre tel qu'il est sans chercher à lui faire perdre sa différence.

Cependant, l'interculturel est en péril à cause de l'idéologie nationaliste qui cherche à homogénéiser des idées et des formes de vie au nom d'un universalisme abstrait. L'anthropologue Jacques Demorgon traite de cette question épineuse dans son ouvrage « Critique de l'interculturel : l'horizon de la sociologie » et fait remarquer chemin faisant que lorsqu'on aborde l'interculturel, on désigne « l'occidentalisation et l'américanisation du monde ». De ce fait, l'interculturel serait un universalisme abstrait à soumettre les cultures à l'image façonnée par les grandes puissances mondiales : cela fleurit désormais la violence et le déséquilibre quasi-constant entre les sociétés. La montée des courants xénophobes a fait de l'interculturel une doléance urgente.

Demorgon cherche au fond à révéler le côté paradoxal de la culture : d'une part, elle n'est pas neutre, de l'autre, sa nature est hétérogène et peut approprier la différence. « Critique de l'interculturel, note J. Demorgon, est une manière d'affirmer la difficulté d'harmoniser le monde.» Cette difficulté émane-t-elle des déséquilibrations économiques et démographiques ? L'économie et la culture de web mettent la culture en crise : ces deux éléments chassent désormais la (vraie) culture au détriment de la culture numérique. L'économique et l'usage abusif de la technologie créent un clivage culturel puisqu'ils ne tolèrent pas les relations interhumaines et interculturelles fondées sur l'échange constructif. L'inégale distribution des ressources matérielles a entraîné d'énormes vagues migratoires du Sud vers le Nord. Face au tragique et face au rejet de l'autre, J. Demorgon insiste sur le fait de promouvoir le vrai sens de l'interculturel à travers une reconnaissance profonde de l'autre et à travers un enseignement de la paix.

Le dialogue des cultures stipule qu'on définit l'identité comme étant un puzzle où chacun ajoute son élément : l'identité doit être obligatoirement en devenir pour permettre au même d'accepter inconditionnellement la culture de l'autre. En outre, l'identité doit être assumée dans ses différentes facettes afin de donner un sens au dialogue des cultures. Penser la rencontre, penser le dialogue des cultures sont une nécessité pour concrétiser une cohabitation entre les différentes cultures. Toutes les cultures, sous l'angle de l'interculturel, sont égales. Il s'agit de compléter l'autre, de vivre avec lui dans une paix culturelle. L'interculturel en somme cherche à édifier des passerelles entre les différentes cultures en mettant l'accent sur la notion d'échange et de partage. Il est une déconstruction de la culture en vue de mettre en catastrophe le mythe de la grandeur et de la pureté identitaire et culturelle : c'est le moment de laisser le démon de la race pour prôner l'échange et la pluralité comme stratégie de relativisation des pulsions de la culture. C'est le moment de faire appel à une « pédagogie interculturelle » qui devrait être inculquée depuis les apprentissages à l'école. L'élève devrait être mené à une réflexion lui permettant de relativiser ses connaissances et son système de référence. Cela permet de critiquer le stéréotype comme hyper-généralisation des jugements. Le concept de l'identité narrative est fort intéressant. Il part du constat selon lequel l'identité est liée à une continuité dans le temps. C'est dire qu'elle se fonde sur le principe narratif à savoir la capacité de raconter des histoires.

Penser la rencontre des cultures, c'est surtout être conscient des conséquences affreuses de l'intégrisme qui asphyxient notre monde. Ce même monde a besoin de l'humanisme et de l'amour de toutes les traces. Cette pensée de l'interculturel est à vérifier dans la traduction comme médiatrice intéressante de l'inter et dans les œuvres, à titre d'exemples, de Abdelkébir Khatibi, Abdelfattah Kilito, Amin Maâlouf, Abdelwahab Meddeb, Jacques Attali pour ne citer que ceux-ci. Ces ténors de la pensée ont initié l'humanité sur les valeurs du vivre-ensemble à travers l'élaboration d'une pensée de l'inter. Ils ont écrit une littérature s'écartant de la notion de la pureté de la langue-culture pour fabriquer une littérature foncièrement plurielle : celle qui constitue un acte d'hospitalité à l'égard de l'humanité. L. Procher et M. Abdallah-Pretceille ont considéré la littérature comme un « lieu emblématique de l'interculturel. » De par son statut polysémique, le texte littéraire permet au lecteur de se distancier et de se méfier des évidences. L'intégration des cultures est un bien à défendre parce qu'elle unifie un monde déjà bien trop divisé par les croyances et les limites géographiques.

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