Ile Maurice: Derrière le rideau du Budget 2019-2020 - Renganaden Padayachy

Il se dit inspiré de l'économiste français Thomas Piketty, l'auteur du best-seller économique «Le Capital au XXIe siècle» et de «L'Économie des inégalités». Renganaden Padayachy (Kissen pour les intimes), qui a écrit une thèse de doctorat sur la dynamique de la pauvreté à Maurice, se retrouve projeté comme l'inspirateur ou l'instigateur (c'est selon à qui vous parlez) des mesures sociales du dernier Budget de Pravind Jugnauth. Comme cela a été le cas pour les Budgets 2017-18 et 2018-19 présentés par le ministre des Finances.

Considéré comme l'une des pièces maîtresses de la rédaction du Budget 2019-20, Renganaden Padayachy fait partie du cercle restreint de Pravind Jugnauth, une proximité qui lui donne une entrée facile au Bâtiment du Trésor. «C'est une amitié construite patiemment depuis les trois dernières années, notamment quand il était à la tête de la cellule économique de la Chambre de commerce et d'industrie», confie une source proche de son entourage.

Recruté par feu Mahmood Cheeroo, l'économiste Padayachy, détenteur d'un doctorat en économie et d'une maîtrise en Public Economics de l'université Paris I Panthéon-Sorbonne, a bâti sa réputation et sa visibilité dans les médias par le biais des études économétriques et la publication des rapports trimestriels sur la confiance et le climat des affaires. Ce qui lui a permis de développer des réseaux au sein du monde des affaires tant dans la sphère publique que privée, tout en devenant une des voix autorisées comme un économiste dans des forums nationaux. Mais sans plus. Il ne brille pas plus que d'autres économistes qui peuplent les pages des journaux.

Double nomination : BoM et FSC

Cependant, le changement de gouvernement en décembre 2014 et l'avènement de l'Alliance Lepep au pouvoir ouvrent à Renganaden Padayachy un véritable boulevard. Sa proximité avec Azim Currimjee, le président d'alors de la Chambre de commerce et d'industrie, mais surtout proche collaborateur de Pravind Jugnauth, lui permet de gravir des échelons de manière exponentielle dans sa carrière professionnelle. D'abord comme membre du conseil d'administration de la Banque de Maurice, mais aussi comme un économiste proche du gouvernement, défendant publiquement année après année, les grandes orientations budgétaires de Pravind Jugnauth. Avec un parti pris affirmé.

Janvier 2018 marque l'ascension fulgurante de l'économiste dans le giron du pouvoir quand il décroche le jackpot : une double nomination : le poste de premier adjoint au gouverneur de la Banque centrale et président de la Financial Services Commission. Une double nomination qui choque plus d'un dans le secteur financier, car c'est encourager les relations incestueuses entre les deux institutions, selon plus d'un économiste.

À ce titre, il a un contrôle et sur les opérations bancaires et sur celles non-bancaires, ce qui fait de lui un puissant conseiller de Pravind Jugnauth. Même plus puissant que son ami Ken Arian, même s'il reste dans l'ombre de celui-ci, selon un proche qui connaît bien les deux hommes. «Ken est partout et visible, mais Renganaden, qui aime aussi la lumière, est plus discret... Quand on le cherche à Banque centrale, on dit qu'il est à la FSC, et quand on le cherche à la FSC, on dit qu'il est à la Banque centrale. Sinon, il voyage pas mal, cumulant missions et per diem», explique-t-on.

Sa philosophie économique est devenue cette du PM

Du coup, la philosophie économique et politique de Renganaden Padayachy est devenue celle du Premier ministre. Notamment celle qui vise à se servir du Budget comme un instrument pour mieux répartir les richesses entre les différents composants de la société à travers les leviers fiscal et monétaire.

Dans l'interview accordée dans la dernière édition de Business Magazine, le First Deputy Governor de la BoM rappelle «le plan pour lutter contre la pauvreté absolue dans le Budget 2016-17 ; la hausse du pouvoir d'achat des travailleurs vulnérables avec la Negative Income Tax, le salaire minimum et la mise en place d'une imposition plus forte pour les plus favorisés de notre société dans le Budget 2017-18 ; la diminution de l'impôt sur le revenu de 15 % à 10 % pour la classe moyenne et des mesures fortes pour l'emploi des jeunes».

Renganaden Padayachy se veut être le théoricien de cette nouvelle philosophie sociale prônée par Pravind Jugnauth. Une philosophie qui veut que toute baisse des inégalités de revenus entraîne mécaniquement une hausse sur le potentiel et la croissance économique du pays. Contrairement à la théorie dite néolibérale qui pose comme hypothèse absolue «que les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l'économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l'investissement», fait valoir Renganaden Padayachy dans la même interview.

Quid de la politique ?

Renganaden Padayachy se fraye-t-il là un chemin dans l'arène politique ? Dans l'entretien accordé à Business Magazine, le principal concerné a tenu ceci comme réplique : «Les liens entre l'économie et la politique sont connus. L'économiste étudie les phénomènes sous le point de vue de sa science et le politique utilise les arguments des économistes pour développer sa propre synthèse économique.»

Un autre proche du Premier ministre se veut plus catégorique. «Il pourrait, pour les prochaines élections générales, être aligné dans la circonscription n°8 (Moka-Quartier-Militaire) aux côtés de Pravind Jugnauth et à la place de Yogida Sawmynaden. Ce dernier pourrait être muté au nº18 (Belle-Rose-Quatre-Bornes)», indique ce dernier. D'ajouter que même si Renganaden Padayachy n'est pas un homme de terrain, Pravind Jugnauth l'aiderait à conquérir l'électorat de cette circonscription, surtout que c'est lui derrière des mesures sociales, comme la Negative Income Tax, le salaire minimum, et allégement fiscal pour la classe moyenne.

Mais on parle moins de son influence éventuelle dans l'idée des ventes de passeport aux investisseurs, mesure budgétaire précédente qui avait fait un tollé et qui a vite ete mis aux oubliettes. Car cette idée et celle d'utiliser les réserves de la BoM alors qu'il n'y a pas de surplus, sont plutôt à l'inverse de ce que dit Goggins : «We all have the ability to come from something to nothing... »

Sollicité dans le cadre de ce portrait, hier, Renganaden Padayachy nous a répondu qu'il vient d'accorder un entretien et qu'il va attendre un peu avant de refaire quelque chose.

Regards de techniciens : «Sign of desperation and emergency»

Ce serait, entre autres recommandations, sur les conseils de Renganaden Padayachy que le Premier ministre et ministre des Finances aurait trouvé le moyen de puiser des «special funds» que Rama Sithanen avait créés et tenus hors du bilan comptable en cas d'urgence. Après trois ans, ces fonds ont déjà disparu - signes d'un gouvernement désespéré ?

«Espérons qu'aucun cyclone ne viendra», ironise un cadre de la Banque centrale, sous le couvert de l'anonymat. Pour compenser, l'on fait Mauritius Telecom et la SICOM payer plus de dividendes. On met aussi à contribution la FSC avec des transferts, sans parler de l'accès aux comptes de la Banque centrale.

«Vous voyez que plus de 57 % des revenus proviennent de la taxe sur les produits et services l'an dernier. Notre régime fiscal est trop déséquilibré», ajoute notre source. «Nous poussons les gens à consommer non pas parce que nous les aimons ou parce que nous voulons qu'ils épargnent davantage, mais parce que nous savons qu'ils vont tout consommer. Alors, réduisez les impôts sur le revenu et laissez-les dépenser et, ce qui est assez amusant, vous obtiendrez plus d'argent en retour par l'intermédiaire des Goods & Services Taxes. Encore une fois, nous importons la majeure partie de ce que nous consommons. Par conséquent, la politique fiscale sur la dépendance à l'égard de la consommation signifie que le gouvernement a besoin que vous consommiez à tout bout de champ. Votre taux d'épargne diminue. Ce qui aggrave le déséquilibre extérieur.»

Régime fiscal plus équilibré

Pour sa part, un économiste mauricien au sein de la Banque mondiale recommande un régime fiscal plus équilibré. «La question de l'impôt uniforme doit être réexaminée et nous avons également besoin de l'impôt foncier. Nous avons besoin d'une plus grande combinaison de flux fiscaux et de réduire la part des Goods & Services Taxes au fil du temps». Et d'ajouter : «Quand je regarde le Budget et l'effondrement récent du taux des bons du Trésor qui, soit dit en passant, réduit également le coût de la dette, je vois là un message coordonné du gouvernement et de la Banque centrale aux marchés pour déprécier la roupie. Cela résume la tentative d'utiliser les gains de réévaluation pour rembourser la dette.»

L'ancien ministre des Finances Rama Sithanen n'est, lui, pas contre le fait que la question d'un flat rate soit revue. Il rappelle qu'il avait instauré ce flat rate de 15 % pour enlever les niches fiscales et pour plus d'efficience. «Toutefois après 2010, tout a été chamboulé au niveau de la fiscalité. Ce qui rend le modèle actuel insoutenable et inefficient», fait valoir Rama Sithanen.

Une autre source à la Banque centrale explique que si la BoM va réduire son niveau de fonds propres de Rs 18 milliards, cela signifie qu'elle devra également modifier la loi sur la BoM Act lorsqu'il s'agira de capital minimum de Rs 2 milliards.

«Le niveau de fonds propres d'une Banque centrale ne doit pas nécessairement être positif, mais pour des raisons d'indépendance et de crédibilité, les banques centrales aiment conserver positive equity and cushion», explique-t-on.

Dette utilisée pour des cadeaux

«Si le fonds spécial de réserves est utilisé, il n'y aura pas de coussin de sécurité, à moins, bien sûr que l'on baisse la valeur de la roupie pour gonfler la valeur des réserves en groupes dans les comptes et que cette somme soit alors transférée au Special Reserve Fund. Le message clair de ceci est que pour que la BoM maintienne un coussin sur un capital de 2 milliards, elle doit compenser cela par une accumulation et une dépréciation plus importantes des devises, ce qui augmente la valeur de la roupie. La réévaluation en roupies va au fonds spécial de réserve, qui fait partie des fonds propres.»

Poursuivant que «le plus grand risque auquel Maurice fait face aujourd'hui n'est pas la dette intérieure, mais le fait que nous avons utilisé la dette pour donner des cadeaux, qui poussent la consommation et les importations à la hausse et que notre compte en devises, c'est-à-dire la balance extérieure a empiré. Le FMI indique également que le risque ou l'équilibre extérieur s'est aggravé. Votre réserve est une assurance contre cela en ce moment».

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