Sénégal: Moussa Mbaye, PCA de la COSYDEP - «Il faut sortir de cet enseignement theorique et abstrait»

interview

De ses 30 années d'expériences dans l'éducation en tant que psychologue-conseiller en orientation scolaire et professionnelle, le président du Conseil d'administration (Pca) de la Cosydep pose un regard sur le système éducatif sénégalais.

Entre les résultats des examens nationaux en deçà des attentes, l'instabilité de l'école publique sénégalaise et un curriculum loin d'être adapté aux réalités économiques, sociales et culturelles, Moussa Mbaye estime que l'enseignement sénégalais est théorique et abstrait.

Il veut que les investissements soient orientés vers les dimensions pédagogiques et qualitatives. Ceci est possible, dit-il, grâce à un courage politique pour transformer l'école telle que reçue du colon.

L'année scolaire 2018/ 2019 s'est déroulée sans perturbation. Les syndicats d'enseignants ont déposé les armes, au grand bénéfice des élèves et des parents d'élèves. Quel regard la société civile pose-t-elle sur cette donne assez nouvelle ?

Cela correspond à nos attentes et appels à tous les acteurs. Nous avons toujours œuvré pour dégager ce stress des parents, si l'année scolaire est valide ou invalide. Le quantum horaire est grugé, malgré les milliards investis. Il est temps qu'on sorte définitivement de cette situation parce que le monde avance à grande vitesse.

Nos enfants ont besoin d'être renforcés pour faire face aux défis. Il est hors de question de perdre du temps, surtout quand nous sommes dans un pays dont la situation n'est pas reluisante. L'absence de grève est une bonne chose.

Il ne faut pas qu'il soit une accalmie. Le système doit être définitivement stabilisé pour s'attaquer désormais aux véritables défis de l'école.

Le fonctionnement normal d'une école doit être la routine. Ce qui suppose que les acteurs fassent des efforts. On doit profiter de ce moment pour trouver de véritables réponses. Nous demandons à l'Etat d'avancer dans le respect de tous accords.

Beaucoup de temps perdus durant cette dernière décennie. Le quantum horaire a été fortement affaibli par les grèves des enseignants. Une réflexion ne devrait-elle pas être faite dans ce sens pour corriger ces facteurs bloquants d'une éducation de qualité ?

Il faut prendre du recul et de la hauteur pour engager une telle réflexion. C'est pourquoi nous avons initié durant les vacances pour l'école. C'est une manière pour nous de trouver des palliatifs. Nous avons mis l'accent sur le suivi des résultats scolaires.

Que l'on puisse apprécier l'évolution sur une dizaine d'années comment les résultats scolaires ont évolué, quels facteurs d'explications de l'échec ou de réussite. Nous devons avoir une approche scientifique pour bien maitriser la situation dans laquelle nous sommes.

L'école publique sénégalaise cherche la voie de la qualité. Les résultats des évaluations nationales sont en deçà des attentes. Le taux de redoublement et d'abandon est élevé. Quel est le véritable problème du système éducatif sénégalais ?

Le premier problème de l'école reste l'instabilité. En plus, nous devons aussi nous pencher sur le cas du système en termes de pertinence et d'adéquation. Nous n'avons pas encore le curriculum adapté à nos réalités économiques, sociales et culturelles et bien maitrisé par les acteurs.

Nous allons avoir de façon structurelle des taux de réussite assez bas et des taux d'insertion assez faible. Car, le système sort des profils qui ne sont pas en cohérence avec la situation. Il existe toujours ce défi de refonder notre école.

Plusieurs modèles existent sans être valorisés. Le système éducatif doit répondre aux caractéristiques du Sénégalais que nous voulons. Nous avons enregistré plusieurs essais, notamment des états généraux de l'éducation et les Assises nationales de l'éducation et de la formation.

Des éléments de consensus ont été dégagés, mais cela se heurte à un écosystème d'acteurs qui n'est pas prêt pour faire les transformations. Tout comme il existe un manque d'implication des acteurs à la base.

C'est pourquoi nous orientons nos efforts pour que les communautés s'intéressent à l'éducation et s'engagent en suivant les écoles : une exigence citoyenne, transparence et réédition des comptes.

Quelle part de responsabilités de tous les acteurs (Etat, enseignants, communauté et société civile) sur cette situation ?

L'Etat a une responsabilité constitutionnelle par rapport à l'éducation. Ce qui n'empêche pas aussi à l'engagement des autres acteurs. Pendant de longues années, nous assistons à une révision du curriculum portée, par l'Etat du Sénégal, mais par un partenaire étranger. C'est symptomatique.

C'est important d'être souverain et stratégique pour la rédaction ou la révision d'un curriculum. Cela doit être une priorité de l'Etat. De l'autre côté, les besoins des Sénégalais qui sont dans les daaras, écoles communautaires de base, ne sont pas pris en charge. Nous n'arrivons pas à synthétiser tout cela.

Ce n'est pas un défaut de volonté, mais de courage politique pour transformer l'école telle que reçue du colon. Nous attendons que l'Etat s'y engage de façon résolue. Nous avons fait des expérimentations de l'introduction des langues nationales. On ne voit pas une détermination à l'étendre.

On n'a pas de temps à perdre. Il y a un défaut de vision stratégique affirmée. Il faut vraiment qu'on aille de l'avant pour que les jeunes sénégalais et africains puissent se mouvoir dans un monde sans cadeau. Le système éducatif doit valoriser des formes plurielles.

400 milliards FCfa annuels pour le ministère de l'Education. Pensez-vous que le financement est efficient ?

Le taux d'investissement du Sénégal sur l'éducation est acceptable par rapport à son produit intérieur brut (Pib), mais avec des résultats moindres.

Nous avons un problème de contenus et d'orientation des programmes mais aussi de la gestion des ressources. Le cartable de l'écolier est minime par rapport aux milliards investis.

Une grande partie est consacrée au fonctionnement. Il faut investir dans les dimensions pédagogiques qualitatives. Ceci nous permettra d'avoir la qualité que nous voulons. En 2019, nous avons toujours des enfants sénégalais en dehors du système et la question des abris provisoires.

Il faudra qu'on trouve des solutions pour mieux gérer l'argent investi pour des résultats plus cohérents. Il faut mettre sur pied des initiatives de mobilisation des ressources domestiques. Je dois préciser que la mobilisation des ressources est une chose, c'en est une autre de les dépenser.

Sur quels leviers pourrait-on s'appuyer pour atteindre l'objectif de développement durable n°4 : assurer l'accès de tous à une éducation de qualité... ?

La qualité et l'inclusion constituent une faiblesse du système. La transformation se fait dans la responsabilisation. On doit donner beaucoup plus de pouvoir aux communautés, notamment dans la pédagogie et la gestion financière.

La politique déconcentration doit être effective. On avait dit qu'il faut tenir des réalités de la localité dans la conception de curriculum.

Il s'agit de valoriser l'histoire locale et sortir de cet enseignement théorique et abstrait sur lequel on enferme nos enfants. On ne peut gérer l'éducation de façon cloisonnée.

Les ODD sont transversaux. L'éducation doit porter l'agriculture, aussi bien ce secteur, l'industrialisation et l'artisanat doivent proposer des contenus pour permettre aux gens d'apprendre des choses concrètes.

Vous bouclez votre deuxième et dernier mandat à la tête du conseil d'administration de la Cosydep. Quel bilan ?

La Cosydep avait démontré une capacité de mobilisation, de veille et d'alerte de la société civile. Durant ce mandat, la structure est montée en puissance pour le développement de l'éducation. Nous avons apporté une contribution significative avec des initiatives.

Le Bilan est positif avec des résultats probants sur tous les chantiers de l'éducation. Nous avons incité les écoles à démarrer les enseignements le jour même de l'ouverture des classes, à travers Ubbi Tey, Jàng tey. Tous nos programmes font l'objet d'audit pour une gestion transparente.

Le ministre de l'Education nationale, Mamadou Talla, préside l'ouverture suivie d'un forum citoyen d'échange multi-acteurs sur l'éducation publique gratuite et inclusive de qualité pour tous.

La 4éme assemblée générale ordinaire sera précédée d'un Forum Citoyen, un important moment d'échange multi-acteurs, qui permettra d'évaluer dans quelle mesure le droit fondamental à une éducation publique gratuite et inclusive de qualité pour tous tendre à devenir une réalité, avec en ligne de mire les principes d'équité et de non-discrimination.

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