26 Juin 2019

Ile Maurice: Main-d'œuvre - Quand la bombe démographique fera exploser la croissance économique

Le constat est, pour le moins, saisissant. Face à un faible taux de natalité, 1,3 enfant par couple contre 2,3 enfants nécessaires au maintien de la population à son niveau actuel, la population décroîtra à partir de 2030 pour chuter à 800 000 d'ici 2100, selon des statistiques des Nations unies sur les populations mondiales. Conséquence directe : la population en âge de travailler sera réduite à 830 000 paires de bras en 2030 et chuterait à 432 000 personnes en 2100. Il y a de quoi s'inquiéter...

Or, alors que les opérateurs économiques et autres partenaires sociaux s'attendaient à des mesures correctives dans le dernier Budget de l'alliance gouvernementale, tel ne semble pas être le cas. Aucune mesure concrète n'a été annoncée pour répondre à cette problématique. Ce qui interpelle économistes et spécialistes de la démographie.

«Il est alarmant de constater l'absence de quelque intérêt pour les questions liées au vieillissement de la population, à la baisse d'effectifs dans la population active et, de manière générale, à l'impact de la transition démographique sur le capital humain», note le démographe Kris Valaydon. Alors que les représentants du privé, très prompts généralement à exprimer leur crainte d'un déclin de la population active, sont restés insensibles à cet oubli de taille.

Tous les spécialistes s'accordent à dire que Maurice est à un tournant de son histoire démographique, avec notamment le spectre d'une économie en déclin, occasionnée par l'absence de considération au capital humain, celui-ci devant être traité comme une urgence afin d'éviter tout revers dans les efforts de développement du pays.

Les statistiques sont d'ailleurs catégoriques : le taux de fécondité a chuté et se trouve en dessous du niveau de remplacement. L'espérance de vie a augmenté. «La population vieillit. Le ratio de dépendance est à la hausse. La taille de la population en âge de travailler, soit la population âgée entre 15 et 65 ans, a déjà commencé à baisser d'environ 7 000 par an», analyse Kris Valaydon. Une situation qui d'ailleurs avait interpellé l'ex-président de la MCCI, Azeem Currimjee, en 2017. Il y avait urgence, disaitil à l'assemblée générale de cet organisme, de prendre des mesures musclées pour s'attaquer à ce problème.

«Le développement économique de demain se fait à partir des décisions prises aujourd'hui. Ce serait la plus grande déception de l'histoire si on ne considère pas les implications négatives du vieillissement de la population sur le développement économique.» Très bien dit, encore qu'à part des demimesures dans les deux derniers exercices budgétaires, il n'y a pas eu de profondes réflexions sur la question après. Résultat des courses : les pressions démographiques qui ont déjà impacté négativement des pays européens, anéantissant leur croissance, se font davantage sentir dans les entreprises.

L'immigration professionnelle

Face à cette situation aux conséquences économiques multiples, il n'y a pas mille solutions : il faut, premièrement, inciter les couples à faire plus d'enfants, donc plus de bras pour soutenir la croissance économique à long terme et, deuxièmement, ouvrir la porte à l'immigration professionnelle.

Anthony Leung Shing, Country Senior Partner du cabinet d'audit PwC, souligne à cet effet que dans le cas de cette première option, les mesures fiscales annoncées, soit la hausse du seuil d'exemption variant de Rs 5 000 à Rs 45 000, dépendant des enfants à la charge des couples, sont financièrement négligeables et ne les encouragent pas à avoir plus d'enfants.

Encore que cette première option comporte des considérations financières pour les familles : plus de 100 000 foyers perçoivent un revenu mensuel inférieur à Rs 25 000. Pour ces familles, plus d'enfants entraîneraient des dépenses additionnelles qu'elles ne sont hélas ! pas prêtes à encourir. Dès lors, c'est l'ouverture du pays à une immigration sélective que privilégient les experts. Leur posture est éminemment simple. Elle consiste à ouvrir l'économie aux compétences étrangères dans des créneaux économiques pointus, susceptibles de positionner le pays à un nouveau palier de développement.

«C'est une solution qui peut soulever des passions car l'ouverture de nos frontières aux professionnels étrangers peut bouleverser l'équilibre social du pays. Évidemment, aujourd'hui c'est un impératif pour soutenir la croissance dans des secteurs économiques traditionnels et favoriser l'émergence de nouveaux pôles de croissance», insiste l'économiste Azad Jeetun.

En fait, selon les dires de certains experts, face à la problématique démographique, l'immigration professionnelle n'est, certes, pas une solution miracle. Elle est à double tranchant car les implications sociétales peuvent être désastreuses si l'immigration n'est pas bien maîtrisée.

D'ailleurs, dans le passé, certains politiciens, aujourd'hui au gouvernement, à l'instar du ministre mentor sir Anerood Jugnauth, s'étaient montrés inflexibles sur cette question. Celui-ci notamment avait combattu l'idée d'accorder des concessions fiscales aux Mauriciens qui auraient souhaité revenir au pays après avoir fait fortune en Australie, au Canada et en Europe, suivant la vague d'émigration des années 70. Il craignait que l'arrivée en masse de la diaspora mauricienne ne restreigne l'espace économique de la population en faisant grimper le prix des terrains ou en fermant la porte des entreprises privées aux jeunes diplômés dont les parents auraient, pour leur part, fait le pari de rester au pays.

«On ne sait pas si son point de vue sur la question a évolué. En revanche, son gouvernement s'est montré plus progressiste en faisant sauter des verrous. Même si la grande vague migratoire de la diaspora mauricienne n'a pas eu lieu», analyse un observateur économique. C'est le cas de professionnels étrangers qui peuvent désormais acheter des appartements situés dans un immeuble en copropriété d'au moins deux étages (R + 2) depuis 2016.

«La décision d'accorder un «Post-Study Work Visa» aux étudiants étrangers voulant poursuivre des études universitaires à Maurice pour une période de trois ans tout en apportant leur expertise dans des secteurs comme les TIC, la Fintech, l'intelligence artificielle ou encore la biotechnologie est un pas dans la bonne direction. Mais cette mesure est insuffisante car ces jeunes seront appelés à opérer d'un niveau relativement bas alors qu'on a besoin de vrais professionnels», soutient Anthony Leung Shing. Et d'ajouter que plus que jamais, le pays doit avoir recours aux compétences étrangères pour le propulser au statut de pays à revenu élevé.

Toujours est-il que des pays comme Dubaï et Singapour ont adopté ce modèle économique pour contourner leurs faiblesses structurelles et poursuivre une croissance soutenue. À Singapour, les étrangers représentent 38 % de la population, alors qu'à Dubaï ils sont en majorité, les citoyens ne comptant que pour 10 % de la population. À Maurice, la maind'oeuvre étrangère, avec 28 000 travailleurs, n'est qu'à 2,3 %, un taux inférieur à la moyenne mondiale.

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