Burkina Faso: Procès putsch manqué/ Jean Florent Nion Akoué - « Si on me donne la chance de rester dans l'armée, je saurai bien me tenir »

Procès putsch manqué

L'adjudant Jean Florent Nion Akoué a 46 ans. Il a reconnu le chef d'accusation de complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat. Le parquet militaire réclame 15 ans d'emprisonnement ferme contre lui.

Mais son avocat, Me Adrien Nion, argumentant que l'accusé a adopté une bonne posture à la barre, pense qu'un sursis conviendrait à son client. Pour sa part, l'accusé a fait cette promesse : « Si on me donne la chance de rester dans l'armée, je saurai bien me tenir ».

C'était le 28 juin 2019, deuxième jour des plaidoiries des avocats de la défense dans le procès du putsch manqué de septembre 2015.

Le deuxième jour des plaidoiries des avocats de la défense a commencé par un coup de gueule de l'avocat Adrien Nion contre le gouvernement de la Transition, à qui il fait aussi porter le chapeau du coup d'Etat manqué de septembre 2015.

Expliquant que ledit gouvernement n'aurait pas dû exclure certains Burkinabè de l'élection présidentielle sous prétexte qu'ils avaient soutenu la modification de l'article 37, l'avocat a réclamé du président du tribunal, qu'il prenne en compte le « rôle négatif » joué par les autorités d'alors.

« Monsieur le président, je ne souhaite pas que vous occultiez le rôle de ce gouvernement de la Transition. La responsabilité du CNT ne saurait être occultée.

Je me demande si ce gouvernement n'a pas provoqué le putsch en connaissance de cause ! Si on veut rendre à ce pays ce qu'il mérite, il faut reconnaître le rôle négatif du gouvernement de la transition », a-t-il plaidé.

Il explique aussi que, tirant des leçons du drame que l'exclusion a causé en Côte d'Ivoire, le bon sens aurait voulu que le gouvernement ne se dissimule pas derrière des « calculs politiciens » pour écarter des acteurs politiques de la compétition électorale.

Cette accusation del'avocat n'était pas dirigée seulement contre la personne morale qu'est le gouvernement de la période de transition mais également contre l'ancien Premier ministre, Yacouba Issac Zida, éphémère président du Faso après la chute de Blaise Compaoré.

Et Me Nion d'ajouter à propos des événements des 30 et 31 octobre qui ont contraint Blaise Compaoré à l'exil : « Nous ne devions pas laisser un monsieur qui n'a aucun rôle constitutionnel venir s'emparer du pouvoir. »

Après ce véritable réquisitoire en règle contre le pouvoir exécutif et son Premier ministre de l'époque, l'avocat a déroulé sa ligne de défense afin de tirer d'affaire son client Jean Florent Nion, contre qui le ministère public, rappelons-le, réclame 15 ans d'emprisonnement ferme.

Me Nion a soutenu que la posture d'un accusé à la barre est un élément important à prendre en compte, et c'est pour cela qu'il s'est dit profondément déçu que le parquet ait méconnu la bonne attitude de son client lors de sa déposition à la barre.

« C'est un excellent militaire. Quand vous l'avez appelé à la barre, il n'a pas fait mystère de ce qu'il savait », relève-t-il. Dans la foulée, il appelle le président du tribunal militaire à être clément envers son client de 46 ans en ne suivant pas les réquisitions du parquet. « Faites-en sorte qu'il ne perde pas son emploi.

C'est un excellent militaire et ce serait un gâchis de perdre une telle compétence. Il me charge de vous dire que si c'était à refaire, il ne le ferait plus », a plaidé Me Nion, qui estime qu'un sursis conviendrait à l'accusé, qui a reconnu les faits de complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat.

Appelé à la barre, Jean Florent Nion, d'une voix triste qui dénote le remords, a fait comprendre au tribunal que « si on me donne la chance de rester dans l'armée, je saurai bien me tenir » car, professe-t-il, « le procès a été pédagogique pour moi ».

« Le parquet n'a pas tenu compte des débats contradictoires »

Comme il fallait s'y attendre, les réquisitions du ministère public sont forcément aux antipodes des attentes de beaucoup d'avocats de la défense. En tout cas, c'est ce qu'il nous a été donné de constater pendant les 48 h de plaidoiries.

Ce vendredi 28 juin, Me Bertin Kiénou pense que le ministère public n'a pas tenu compte des débats contradictoire.

Ce qui, selon lui, explique la « lourde » peine de 25 ans d'emprisonnement ferme qu'on veut infliger à l'adjudant-chef major Eloi Badiel, poursuivi pour plusieurs chefs d'accusation dont la complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat.

« Je suis surpris », résume-t-il. Selon l'avocat, « même dans ses rêves, Badiel n'a jamais pensé arrêter les autorités de la Transition. La décision d'arrêter le président de la Transition et certains membres du gouvernement lui a été ordonnée ».

Me Kiénou poursuit sa longue plaidoirie en affirmant que son client, même s'il a participé à l'arrestation des autorités, n'avait pas une idée précise du but poursuivi par le donneur d'ordre. « C'est l'auteur de l'ordre qui avait une idée précise du but qu'il visait », précise-t-il.

Plus loin, le conseil avance que « Eloi Badiel n'est qu'un pauvre exécutant à qui on veut faire porter un lourd fardeau. Il ne s'auto-déterminait pas.

Il agissait sur des ordres ». L'avocat pointe ainsi un doigt accusateur sur le général Gilbert Diendéré, qui était l'homme fort de l'époque et dont la seule évocation du nom suffisait à tétaniser les éléments du RSP, a soutenu Me Kiénou.

« Il perçoit la moitié de sa solde et tient toujours à l'armée »

Badiel, 53 ans, marié et père de plusieurs enfants, est également poursuivi pour meurtres, coups et blessures volontaires. Mais son conseil argue que l'accusation n'a guère prouvé que l'accusé a posé un acte qui a causé la mort.

Pour l'homme de droit, tant qu'il n'y aura pas d'expertise balistique, on ne saurait rattacher aucun acte violent à son client. S'agissant de l'embrasement du studio Abazon de l'artiste Smockey, l'avocat clame haut et fort que son client ne fait pas partie des éléments qui ont commis l'acte pyromane.

Mieux, selon son conseil, Badiel est même allé au domicile de feu Salifou Diallo pour s'opposer aux gens qui voulaient réduire en cendres le domicile de l'ex-président de l'Assemblée nationale.

Pour Me Kiénou, son client, un militaire totalisant 33 ans de service et décoré en 2008 de la médaille militaire, est un repenti sincère qui reconnaît avoir été induit en erreur, des erreurs qu'il regrette beaucoup.

Il plaide pour un allègement de sa peine car, explique-t-il, Badiel n'a pas tenté de se soustraire à la justice en cherchant à quitter le pays.

« Depuis cette affaire, il perçoit la moitié de son solde. Mais, il tient toujours à l'armée et veut se racheter. Il veut montrer à sa famille et à la société qu'on peut tomber et se racheter après », a conclu l'avocat Bertin Kiénou.

Me Sombie plaide le sursis pour le « journaliste » Bamba

Le 28 juin 2019, Me Mamadou Sombié a plaidé pour plusieurs accusés. Le « journaliste » Mamadou Bamba est l'un de ses clients. Cet « homme surpris et apeuré », pour reprendre le vocable de son conseil, a été tiré nuitamment de son sommeil par un coup de fil du capitaine Dao lui enjoignant de partir lire le communiqué télévisuel du CND.

Pour son mémoire en défense, Me Sombié, évoque un adage dioula et déclare que le médecin lieutenant-colonel n'a pas cherché de problème, mais plutôt ce sont les problèmes qui l'ont cherché jusque dans son lit. Il avance que du moment où « l'homme de l'Ouest », a dit toutes les vérités à la barre sans y avoir été obligé, la peine de 5 ans d'emprisonnement ferme plus une amende d'un million est lourde.

« Quand il est venu à la barre, il a eu un comportement irréprochable. Tout le monde a reconnu qu'il est quelqu'un qui n'essaie pas de travestir la vérité. Il a même reçu les louanges du parquet militaire et de la partie civile. Cet accusé mérite un sursis », a soutenu Me Sombié, avant de se pencher sur le dossier d'un autre client.

« Le téléphone n'a pas été expertisé »

Le chargé de la sécurité du ministère de la Défense au moment des faits était le lieutenant Kolamba Jacques Limon. Dans le box des accusés pour plusieurs infractions dont l'attentat à la sûreté de l'Etat, il avait plaidé non coupable pour l'ensemble des faits qui lui sont reprochés. Mais, le ministère public a souhaité qu'il passe 5 ans dans les geôles et paie une amende d'un million de FCFA.

Pour son avocat, les échanges de Short message service (SMS) avec le capitaine Zoumbri qui lui sont reprochés ne sauraient être une infraction à la sûreté de l'Etat.

« Les SMS ne disaient pas de tuer ni de lancer des roquettes sur qui que ce soit », soutient Me Sombié. Un peu plus loin, il déplore le fait qu'on n'ait pas expertisé le téléphone de Jacques Limon. « On s'est contenté de celui de Zoumbri pour accuser mon client.

On ne peut pas le condamner sans avoir expertisé son téléphone », s'est plaint l'homme de droit, qui soutient aussi que les messages échangés et qui ont valu à Limon le chef d'accusation d'attentat à la sûreté de l'Etat ont eu lieu après que l'infraction (NDLR : Arrestation des autorités de la transition) a été consommée.

S'appuyant sur les déclarations de l'expert Younoussa Sanfo à la barre, l'avocat pense même que certains messages attribués à son client sont probablement fictifs : « Monsieur le président, Sanfo vous a dit à la barre comment il était facile d'envoyer des SMS fictifs à quelqu'un même si son téléphone est éteint ! », a-t-il dit, soulignant que dans le lot de messages trouvés dans le téléphone de Zoumbri, certains ont effectivement été envoyés par son client et que d'autres ne l'ont pas été par contre.

L'avocat plaide alors pour une atténuation de la peine de Limon qui s'est retrouvé dans le box des accusés parce « qu'il n'a pas voulu faire dos rond dans la passation du marché scabreux et mouta-moutaattribué à l'expert Sanfo ».

« L'acquittement ou le sursis pour « le vieux soldat »

Le troisième accusé de la journée pour qui l'avocat Sombié a plaidé est le sous-lieutenant Seidou Traoré. Il a pris service au RSP seulement deux jours après le coup d'Etat. Pendant les évènements, il faisait partie des éléments qui étaient à la place de la Nation. Contre lui, le parquet a requis une peine d'emprisonnement de 15 mois avec sursis.

Mais selon l'avocat, son client est un « jeune novice » qui mérite l'acquittement ; à défaut, 6 mois avec sursis ça ferait l'affaire. « Il était à ses premiers jours de service et ne pouvait aucunement refuser d'exécuter un ordre. Il doit bénéficier de circonstances atténuantes », a conclu Mamadou Sombié.

Après quoi, il a ouvert le dossier du « vieux soldat », c'est-à dire le lieutenant Philippe Ouattara. Il doit faire valoir ses droits à la retraite à la fin de cette année. Le 17 septembre, il aurait été aperçu à la place de la Nation en compagnie d'autres éléments. Il est poursuivi pour attentat à la sûreté de l'Etat et coups et blessures volontaires et le ministère public réclame 15 mois avec sursis comme peine. Son conseil plaide l'acquittement ou une peine de 3 mois avec sursis.

Avant de conclure sa plaidoirie de la journée, Me Sombié Mamadou a tenu à dire que le putsch a résulté du laxisme des autorités de la Transition et de la hiérarchie militaire : « Il y a eu trop de laisser-aller sous la Transition. L'état-major a laissé faire. On a vu Yacouba Issac venir, mais on l'a laissé faire. On a poussé le RSP à la faute en prenant des mesures scélérates ».

« Il faut l'acquitter pour infraction non constituée »

Me Issac N'dorimana est l'avocat commis d'office du sergent Ollo Stanislas Poda et de l'adjudant-chef Dibloni Gbondjaté. Quatre chefs d'accusation pèsent sur le premier accusé qui a plaidé non coupable pour l'ensemble des faits. Selon son avocat, s'agissant de l'attentat à la sûreté de l'Etat, le parquet militaire fonde ses accusations sur les missions effectuées par Poda pendant le putsch. L'homme de droit explique qu'elles l'ont été dans le cadre strict des missions traditionnelles régaliennes de l'accusé.

Me N'dorimana pense que sur ce chef d'accusation, son client mérite l'acquittement car Ollo Stanislas Poda ne faisait pas partie des militaires qui ont arrêté les autorités de la Transition. Sur tous les autres chefs d'accusation, l'avocat dédouane son client en soutenant qu'il s'agit d'accusations infondées ou que son client a agi sur ordres de sa hiérarchie. Pour Me N'Dorimana, si le ministère public veut qu'on inflige 25 ans ferme à Poda, c'est parce qu'il est mêlé à l'attaque de la poudrière de Yimdi ; une affaire dans laquelle le militaire a écopé d'une peine de 17 ans de prison ferme. L'avocat a plaidé afin que le président du tribunal militaire se focalise uniquement sur le dossier du putsch et qu'en conséquence il revoie à la baisse les réquisitions du parquet.

Contre Dibloni Gbondjaté, le ministère public a requis 15 mois d'emprisonnement avec sursis. Son avocat demande l'acquittement pour infraction non constituée. Il s'explique : « Un sous-officier aurait donné son nom sous prétexte qu'on l'a vu à la place de la Nation. Après, le sous-officier a reconnu avoir menti pour se venger. Aucun élément n'a montré qu'il était à la place de la Nation ».

Le procès reprend ce lundi 1er juillet 2019 à 9h, toujours à la salle de Banquets de Ouaga 2000.

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