Mauritanie: Validation de la victoire du candidat du pouvoir - Une alternance en trompe-l'œil

analyse

C'est un Mohamed Ould Ghazouani triomphaliste et à la limite fanfaron qui a célébré la confirmation de sa victoire à la dernière élection présidentielle par le Conseil constitutionnel, le 1er juillet dernier.

Il remplacera officiellement et poste pour poste, son compagnon d'armes et ami intime, Mohamed Ould Abdel Aziz qui vient de boucler les deux mandats que la Constitution lui autorise. Ce sera au cours d'une cérémonie qu'on imagine déjà riche en couleurs, prévue pour le 2 août prochain.

Rideaux donc sur cette élection présidentielle qui a suscité un grand engouement des Mauritaniens qui ont d'autant plus soif d'alternance politique et pacifique au sommet de l'Etat, que leur pays a connu un nombre incalculable de coups d'Etat depuis son indépendance en 1960.

Sauf erreur ou omission, en effet, c'est la première fois qu'un militaire succèdera à un autre à la présidence de la République islamique au terme d'une élection pluraliste, et c'est déjà bon à prendre même si l'absence d'observateurs étrangers et la composition de la Commission nationale électorale indépendante très largement favorable au parti au pouvoir relativisent la crédibilité et la transparence du scrutin.

Pour les candidats et les militants de l'opposition, il n'y a pas de quoi se réjouir d'autant que c'est un homme du sérail cornaqué par le président sortant dont il ne s'est pas séparé depuis leur première rencontre à l'académie militaire de Meknès en 1980, qui arrive aux affaires non pas pour casser les codes en remettant en cause la démocratie de façade instaurée en Mauritanie depuis le début de la décennie 90, mais plutôt pour perpétuer un système répressif qui a mis le pays sous coupe réglée depuis l'arrivée au pouvoir en 2008, du président sortant.

Il appartient au nouvel élu de se débarrasser de ces préjugés défavorables, en montrant, dès son investiture, des signes d'ouverture démocratique véritable à travers, entre autres, l'octroi d'un statut valorisant à l'opposition, surtout qu'elle vient de faire la preuve de sa représentativité dans le landerneau politique mauritanien en glanant près de la moitié des suffrages exprimés.

Il lui faudra également et très rapidement s'occuper de l'épineuse question des rapports condescendants et donc conflictogènes entre les différentes communautés, notamment entre les arabo-berbères et les haratines, les premiers considérant et traitant toujours les seconds comme des esclaves.

De toute évidence, une telle politique volontariste ne sera pas facile à mettre en œuvre à cause des prévisibles tirs de barrage pouvant venir aussi bien de l'armée mauritanienne hautement politisée et dont Mohamed Ould Ghazouani est un pur produit, des caciques du parti au pouvoir que des chefs religieux et tribaux affairistes qui préfèrent naturellement le statu quo aux grands bouleversements qui pourraient remettre en cause leurs avantages le plus souvent indûment acquis.

En un mot comme en mille, on assistera, le 5 juillet prochain, à une passation de charges entre homochrones (ils sont tous nés en 1956) et anciens putschistes, mais on ne pourra pas parler d'alternance générationnelle ou politique, encore moins d'alternative pour la Mauritanie puisque le nouvel entrant va probablement marcher sur les pas du sortant, en attendant une possible inversion des rôles en 2024 ou en 2029, Mohamed Ould Abdel Aziz n'excluant pas de briguer d'autres mandats, après l'intermède constitutionnel de 5 ans.

C'est ce scénario-catastrophe que beaucoup d'analystes politiques ont déjà écrit pour la Mauritanie de demain en prévoyant tout de même une marge d'erreurs, car dans ce pays où tout est prétexte à coup d'Etat, personne ne peut a priori parier que le très taciturne Mohamed Ould Ghazouani ira jusqu'au bout de son mandat.

Il suffit, en effet, d'un petit couac pour que même les deux Généraux qui sont restés côte-à-côte durant toute la campagne comme deux larrons en foire, se retournent l'un contre l'autre et créent ainsi une fracture au sein de l'armée, qui pourrait déboucher sur un coup de force, comme la Mauritanie en a l'habitude.

On n'en est pas encore là, mais il y a quoiqu'on dise et avant même qu'il ne récupère les clés de la présidence auprès de son prédécesseur, des velléités du nouvel élu de s'émanciper de celui qui lui a permis de déposer ses pénates au palais présidentiel.

Il pourrait compter sur ses nombreux soutiens intérieurs et extérieurs pour y arriver, mais il devrait plutôt mettre ces derniers à contribution pour répondre aux besoins de ses compatriotes en termes de développement économique, de sécurité, de perfectionnement de la démocratie et du respect des droits de l'Homme.

Sur ces deux derniers points, le doute est malheureusement permis quand on sait que le tout fraîchement élu a cautionné pour ne pas dire plus, le déploiement des forces de sécurité dans les principales villes du pays quelques jours avant l'annonce des résultats définitifs du scrutin, la répression contre les militants de l'opposition qui s'en est suivie, l'interdiction de manifester et la convocation des diplomates de certains pays voisins pour les mettre en garde contre l'implication présumée de leurs ressortissants dans la crise post-électorale en gestation.

Si on ajoute à toutes ces mesures répressives sa revendication de la victoire alors que le dépouillement était toujours en cours, on ne peut pas ne pas frissonner d'inquiétude quant à la suite de cette alternance en trompe-l'œil.

Espérons que ce n'est pas un nouveau satrape qui nous est né, et qu'il démentira les pronostics alarmistes en emboîtant le pas à l'un de ses illustres devanciers, le Colonel Ely Ould Mohamed Vall qui a déposé l'insatiable Maaouya Ould Taya en 2005, avant de passer le témoin à un président civil deux ans plus tard après avoir organisé une élection transparente à laquelle il ne prenait pas part.

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