Burkina Faso: Procès putsch manqué - « J'ai l'intime conviction que mes clients seront acquittés » (Me Idrissa Badini)

Dans le cadre du procès du putsch manqué, les plaidoiries de la défense se poursuivent dans la salle des banquets de Ouaga 2000. Dans la matinée du 5 juillet 2019, Me Idrissa Badini a défendu ses clients, le soldat de première classe Amadou Ly, le sergent-chef Zerbo Laoko Mohamed et l'adjudant Ardjouma Kambou.

Il a vidé son carquois d'arguments pour faire mouche, en démontrant que les faits reprochés à ses clients ne sont pas suffisamment constitués.

C'est pour cela qu'il a plaidé l'acquittement pur et simple pour ses clients ; à défaut il a sollicité une clémence exceptionnelle pour eux, lui qui se dit convaincu que le président du tribunal ne pourra que blanchir ses trois clients.

« Mon maître de stage me disait que les plaidoiries doivent être comme une robe de femme : suffisamment courte pour attirer l'attention, mais assez longue pour couvrir l'essentiel ».

Par ces propos qui ont décontracté la salle, Me Idrissa Badini venait de clore une matinée de plaidoirie pour trois clients, justifiant et s'excusant ainsi pour la longueur de l'exercice.

Cet avocat tient en effet le dossier de trois accusés : le sergent-chef Lahoko Mohamed Zerbo, l'adjudant Ardjouma Kambou et le soldat de première classe Amadou Ly. Au sujet de ce dernier, dont la plaidoirie avait débuté le 3 juillet 2019, l'avocat a signifié qu'il n'avait plus grand-chose à ajouter pour sa défense.

Sauf que, concernant cet élément du défunt RSP, accusé de complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat, de meurtre, de coups et blessures volontaires, et contre qui le parquet a requis 15 ans de prison ferme, le président du tribunal doit apprécier les faits de manière pragmatique avant de rendre sa décision, a estimé l'avocat.

En substance, il a indiqué que le soldat Ly, qui dit avoir assuré la garde au palais présidentiel alors que les autorités de la Transition y étaient détenues, n'a fait qu'obéir à des ordres. De ce fait, les infractions reprochées au soldat ne sont pas constituées, et celui-ci doit être purement et simplement acquitté.

Me Badini a alors rappelé les propos de l'adjudant-chef Bondiaté Dibloni qui, lors de son passage à la barre, a défendu le caractère sacré de l'ordre militaire, qui doit être exécuté « sans murmure ».

Le sergent-chef Zerbo dans le dossier « par hasard »

Si pour Me Badini, Amadou Ly se retrouve dans le dossier pour avoir exécuté des ordres, son deuxième client, pour qui il a plaidé aussi l'acquittement, entendez par là le sergent-chef Laoko Mohamed Zerbo, lui, est une victime « par hasard ».

En rappel, le ministère public a requis 25 ans de prison ferme contre celui sur qui pèsent deux chefs d'accusation : dégradation volontaire aggravée de biens et attentat à la sûreté de l'Etat. C'est en évoquant d'ailleurs ce dernier chef d'accusation que Me Badini estime que son client est dans le dossier par pur hasard.

Pour l'avocat, c'est à tort que chef Zerbo, indexé par l'accusation comme faisant partie de ceux qui ont tenu une réunion préalablement à l'arrestation des autorités, a été « cuisiné » lors de son passage à la barre.

« Le mot cuisiné n'est pas du tout fort », a-t-il souligné, estimant qu'à la barre, celui qui a d'ailleurs ouvert le bal des auditions est resté droit dans ses bottes et a relaté « avec les plus grandes précisions » ce qu'il a fait durant les évènements.

Le 16 septembre aux environs de 13h, a rappelé le conseil, Laoko Mohamed Zerbo reçoit un coup de fil du sergent-chef Roger Koussoubé l'invitant à rejoindre le garage du palais alors qu'il regagnait son domicile pour sacrifier à la prière de la mi-journée.

En bon militaire, il rebrousse chemin pour rejoindre le lieu indiqué où il trouve le sergent-chef Koussoubé et d'autres supérieurs dont le major Badiel. Ce dernier lui enjoint de changer la tenue de sport qu'il portait contre une tenue militaire, ordre dont l'exécution a nécessité que l'officier retourne à son domicile.

De retour au camp, il ne trouve ni le major Badiel ni le sergent-chef Koussoubé mais seulement l'adjudant Ouékouri Kossè. Ce dernier lui ordonne d'embarquer dans un véhicule pour le côté ouest de la présidence où ils ne verront que des plantes et des fleurs après des heures d'observation.

« Dans ces circonstances, peut-on dire que mon client a participé à une réunion ? » a demandé Me Badini, tout en invitant le tribunal à se référer aux déclarations à la barre de l'adjudant Kossè qui, dit-il, corroborent celles de son client.

Ni le sergent-chef Zerbo ni l'adjudant Kossè, a ajouté l'avocat, ne savaient que la mission d'observation, qui a été confiée par le major Badiel, avait un lien avec ce qui se passait à l'intérieur du palais, c'est-à-dire l'arrestation des autorités.

« Mon client est victime de la Zerboïde »

Au-delà de cette mission que le parquet qualifie de couverture au profit du commando ayant séquestré les autorités, le chef Zerbo aurait effectué une mission de patrouille.

« Faux », a soutenu son conseil, demandant au tribunal de s'en tenir aux déclarations du major Badiel : « il a dit ici qu'aucun des hommes qui étaient sous ses ordres n'a fait de patrouille mais uniquement des missions d'observation », a expliqué l'avocat avant d'enchaîner avec un autre fait reproché à son client : une mission de maintien d'ordre au moment des faits.

Contrairement à la conviction du ministère public, le sergent-chef Zerbo ne s'est pas non plus opposé au désarmement de l'ex-RSP. Son client, à la lumière des déclarations du sergent-chef Koussoubé a prêté main forte pour convaincre des éléments y opposés qui craignaient pour leur sécurité une fois les armes rendues.

Et même si le sergent-chef Zerbo était de cette opposition au désarmement, a estimé son avocat, cela ne peut constituer un acte d'attentat à la sûreté de l'Etat, du moment où à la date du début de l'opération, le 25 septembre, les autorités étaient remises en selle.

Concernant les faits de dégradation volontaire aggravée de biens, Me Badini n'a pas douté de la propreté des mains de son client. « On lui reproche d'être allé avec d'autres éléments détruire le studio Abazon.

A votre barre, monsieur le président, il vous a dit avoir reçu un coup de fil l'informant que des individus armés étaient dans la zone. Mais arrivé sur les lieux avec d'autres éléments, ils ont trouvé le studio à plat », a expliqué l'avocat.

Pour lui, ce chef d'inculpation pèse contre son client sur la base de déclarations de co-accusés, au moment de l'instruction dont le soldat Seydou Soulama et le sergent-chef Ali Sanou, ce dernier ayant déclaré que Mohamed Zerbo a tiré sur le studio à l'aide d'une roquette.

« A la barre, le chef Sanou tout comme le soldat Soulama ont démenti leurs déclarations », a rappelé Me Idrissa Badini avant de tenter de convaincre davantage le président du tribunal en ces termes : « Les procès-verbaux d'instruction ne doivent valoir que pour de simples renseignements ; ce qui est déterminant, monsieur le président, c'est ce qui se dit à votre barre.

Si la loi a d'ailleurs instauré l'audition à la barre, c'est parce qu'on sait que celle qui se fait devant le juge d'instruction ne se fait pas souvent dans les règles de l'art.

La preuve en est que le sergent-chef Moussa Nébié vous a dit que, devant le juge d'instruction, lorsqu'il a voulu citer des noms suite à une question, on lui a présenté une liste déjà saisie et dit qu'il ne valait plus la peine de revenir là-dessus. »

Pour l'avocat, le doute doit bénéficier à son client qu'il considère d'ailleurs comme victime d'une maladie qu'on peut appeler « la zerboïde » qui consiste, selon lui, à subir les faits pour lesquels l'on ne trouve pas de coupable : ainsi « par 11 fois au cours de son audition, le parquet a cité son nom par inadvertance avant de se raviser et de s'excuser », a expliqué Me Badini pour qui Laoko Zerbo est l'objet d'un acharnement.

Et si celui-ci a quitté le pays après les évènements avant de revenir se présenter devant le tribunal, « c'est parce que sa vie était menacée », a déclaré l'homme en robe noire, prenant ainsi le contrepied de l'accusation qui avait estimé que si le sergent avait détalé, c'est parce qu'il se reproche quelque chose.

Non, il a voulu simplement appliquer la théorie de la perdrix qui dit que c'est parce que l'on vit que l'on pond des œufs », a expliqué le défenseur du mis en cause.

« L'adjudant Kambou serait le dernier à consolider le putsch »

En venant au dossier de l'adjudant Ardjouma Kambou, Me Badini n'a pas tardé à déclarer son client, cet élément de l'ex-RSP contre qui le parquet a requis 15 mois de prison avec sursis pour des faits de complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat, de meurtre et de coups et blessures volontaires, « victime du devoir militaire ».

Le 16 septembre 2015, l'officier, selon son avocat, profitait de son repos autour d'un thé avec des amis. Par la voie des ondes, il apprend l'arrestation des autorités.

Par réflexe militaire, selon Me Badini, son client a alors appelé celui qu'il devait relever de la garde le 17 septembre, et ce dernier lui enjoignit de rejoindre illico presto le camp. Une fois au quartier militaire, il sera affecté « par contrainte » à l'escorte du général Diendéré.

A priori, les réquisitions du parquet sont favorables à l'adjudant Kambou, a estimé Me Badini qui trouve tout de même que le ministère public n'a pas voulu juger les faits à l'aune de la responsabilité pénale de son client.

Car des déclarations selon lesquelles Ardjouma Kambou était de l'escorte qui est allée chercher le général de son domicile jusqu'au camp ont été démenties par leurs auteurs, dont l'adjudant-chef Moussa Nébié et le caporal Da Sami. Mieux, l'épouse du président du Faso d'alors est une tante de l'adjudant Kambou, a révélé Me Badini.

« Qu'est-ce que mon client gagnerait à perpétrer un coup d'Etat contre le mari de sa tante ? », a demandé l'avocat. Avant de se dire convaincu que « si ce n'est par contrainte, l'adjudant Kambou serait le dernier à consolider le coup d'Etat ».

A la faveur de ses trois clients, Me Badini a plaidé l'acquittement. « Ils sont tous poursuivis pour les faits de meurtre, coups et blessures qui ne sont pas pris en compte par l'ancien Code pénal. Ces faits ne sont pas non plus les conséquences prévisibles d'un attentat à la sûreté de l'Etat », a-t-il fait remarquer.

Sur cette base, Me Badini s'est dit convaincu que tous ses clients seraient purement et simplement acquittés. Mais, sachant que c'est l'intime conviction du président Seydou Ouédraogo qui prime, l'avocat a plaidé une « clémence exceptionnelle » de ceux-ci si les faits reprochés à ses clients venaient à être établis.

Car, se justifie-t-il, « il ne faut pas oublier que nous sommes dans un milieu militaire qui a ses exigences et ses spécificités. Si Zerbo Mohamed n'avait pas été militaire, lorsqu'on lui a fait appel, il aurait demandé "pourquoi venir ?".

Même dans cette salle, monsieur le président, nous voyons comment se manifestent les spécificités militaires. Quand vous entrez, les gardes se mettent debout, vous leur ordonnez de faire reposer les armes et ils s'exécutent ».

« Ce sont des éléments dont notre société a encore besoin »

Une autre raison pour Seydou Ouédraogo de faire preuve de clémence, selon l'avocat, est que les accusés ont beaucoup appris après 16 mois de jugement. « Je suis sûr qu'après ce procès, beaucoup hésiteront à tenir un document où il est écrit "attentat à la sûreté de l'Etat" ».

En dernier ressort, l'avocat a évoqué les qualités militaires de ses clients, allant même jusqu'à citer des distinctions qui leur ont été faites : trois médailles d'or au sergent-chef Zerbo, une médaille militaire et deux commémoratives à l'adjudant Ardjouma Kambou, etc.

« Ces hommes sont des éléments dont notre société a encore besoin », a plaidé l'avocat. Pour leur acquittement, il a suggéré ceci au président Seydou Ouédraogo : « Ne cédez pas aux sirènes qui appellent à appliquer la loi dans toute sa rigueur ».

Appelés à la barre pour réagir à la plaidoirie de leur avocat, le sergent-chef Zerbo, l'adjudant Kambou et le soldat Ly ont retenu l'attention de la salle, par leurs regrets, demandes pardon et reconnaissance à leurs conseils.

« Exécuter des ordres, c'est ce que je sais faire. Le 16 septembre, j'ai eu à renforcer une garde. Et je rappelle que bien avant il y avait la garde et jusque-là il y en a. Il y a sans doute des hommes dans les rangs que ma position dérange parce qu'ils se demandent ce que j'ai bien pu faire », dira le soldat Ly Amadou.

Le sergent-chef Zerbo, lui, a saisi l'occasion pour laver une réputation ternie : « Il a été dit que je suis un inhumain, un non-repenti. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Je n'ai arrêté ni séquestré les autorités. Je n'ai ni fait usage de mon arme ni détruit des biens. Nul n'est parfait.

A ce titre, si durant mon passage à la barre j'ai pu offenser qui que ce soit, je demande pardon pour cela. Vous, monsieur le président, je fais confiance à votre compétence et je me remets à votre sage décision ».

L'adjudant Kambou, pour sa part, dira sa reconnaissance aussi bien à son conseil qu'à un avocat de la partie civile, Me Pierre Yanogo qui, lors de son audition, a dit n'avoir rien à lui reprocher. Et de solliciter du président du tribunal son acquittement total.

A sa suite, Me Zaliatou Aouba a pris la parole pour défendre ses clients, Sidi Lamine Omar et l'adjudant Michel Birba.

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