10 Juillet 2019

Burkina Faso: Procès putsch manqué - «Le colonel-major Kiéré est innocent» (Me Mireille Barry)

Toute l'audience de la matinée d'hier mercredi 10 juillet 2019 a été mise à profit par la défense du colonel-major Boureima Kiéré, chef d'état-major particulier de la présidence du Faso au moment des faits, pour tenter de le tirer d'affaire.

En rappel le procureur militaire a requis contre celui qui est à deux ans de la retraire 5 ans de prison avec sursis. Pour un de ses avocats, Me Mireille Barry, cette réquisition est néanmoins trop lourde au regard de son innocence.

«Compromission» est un mot que dans sa plaidoirie Me Mireille Barry n'a cessé de répéter chaque fois qu'elle s'est saisie du micro. Pour l'avocate, «ce procès est le prix de nos compromissions». Elle tire sa conviction d'un éditorial de Norbert Zongo du 3 juin 1993.

Ce célèbre journaliste burkinabè, assassiné sur la route de Sapouy le 13 décembre 1998, y écrivait notamment que «les peuples comme les hommes finissent toujours par payer leurs compromissions politiques... toujours dans la douleur». Alors que Norbert Zongo citait, à l'époque, en exemple le Zaïre et le Togo, l'avocate de Boureima Kiéré affirme que le cas du Burkina est tout aussi illustratif. L'insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 et la Transition qui s'en est suivie ont été marquées par des «compromissions», voire des «supercheries», a-t-elle dit. Elle pointe particulièrement du doigt le rôle, qu'elle dit trouble, joué par l'ancien Premier ministre Isaac Zida durant cette période, ce, avec la complicité de certaines organisations de la société civile (OSC) et d'intellectuels, et face au silence coupable d'une partie de la population et de l'armée.

Passé cette mise en bouche, elle a cédé le crachoir pour quelque temps à son collègue Me Dieudonné Bonkoungou, lequel s'est chargé de décortiquer les actes de son client entre le 16 septembre et le 2 octobre 2015, date de son arrestation. D'ores et déjà, il indique que, durant les événements, l'accusé était constamment en contact avec la hiérarchie militaire qu'il informait de ses faits et gestes. Il précise que le colonel-major était en réunion à l'état-major lorsqu'il a appris la prise d'otage qui a eu lieu au conseil des ministres.

Dès lors, le chef d'état-major particulier de la présidence du Faso n'a cessé, selon son conseil, d'œuvrer pour le retour à l'ordre. Son client, à l'en croire, a joué un beau rôle durant le putsch, d'où son indignation de voir «celui-là qui était plein d'humanisme et qui est connu pour être un homme mesuré'» poursuivi pour complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat, meurtres, coups et blessures volontaires. L'avocat n'a d'ailleurs toujours pas digéré les «réquisitions globalisées» du procureur militaire. A l'entendre, si l'accusation n'a pas pris le soin de justifier ses prétentions par tête de pipe, c'est qu'une telle entreprise aurait mis à nu un «argumentaire à géométrie variable».

Pour lui, il n'y a tout simplement pas eu de réquisitions à ce procès. «Il n'y a pas de réquisitions du parquet, et vous ne pouvez pas juger dans ces conditions», a-t-il lancé à l'endroit du tribunal. L'auxiliaire de justice regrette que les avocats du colonel-major Boureima Kiéré soient obligés de le défendre sans savoir ce qui est substantiel dans les réquisitions du parquet et qui incriminerait leur client. Sans le savoir, il assure, pour ce qui est de l'infraction de complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat, qu'elle n'est pas constituée en ce qui concerne son client, car les éléments légaux, matériels et moraux qui sont les éléments caractéristiques d'une infraction n'existent.

Ainsi, sa présence dans la nuit du 16 au 17 septembre et au ministère de la Défense ainsi qu'au camp Naaba Kom II, aux côtés du général Gilbert Diendéré, ne peut constituer, selon l'avocat, un fait à charge. Il soutient que le colonel-major était membre de la CRAD (Commission de réflexion et d'aide à la décision) en septembre 2015, et que c'est à ce titre qu'il était au four et au moulin pour dénouer la crise. Ceux qui étaient à la réunion avec la CRAD sont formels à son avis : «Le colonel-major était muet et n'a défendu aucune position».

De même lorsque le général Gilbert Diendéré demande à Boureima Kiéré de faire apporter un document qui s'avérera être la proclamation de la prise du pouvoir par le CND, l'avocat n'y voit pas non plus un élément infractionnel. Idem pour le premier communiqué de l'éphémère régime qui porte la signature de l'accusé. A partir du moment où la CRAD, venue éteindre le feu, a joué au Ponce Pilate, en invitant Golf à assumer le coup d'Etat pour éviter une crise, et a même, selon l'avocat, amendé le document, la signature de son client ne peut être considérée comme un acte de complicité. La désignation du capitaine Gaston Ouédraogo par ce dernier pour une mission de récupération de matériel de maintien de l'ordre à la frontière ivoirienne avec un hélicoptère, fourni, rappelle-t-il, par la hiérarchie, ne vaut pas crime.

De ce qui découle le maître de la parole tire cette conclusion : «Si le parquet n'arrive pas à expliquer l'élément matériel, comment peut-il caractériser l'élément moral ?» L'élément moral, déterminé par la volonté de l'accusé d'aider à la commission de l'attentat à la sûreté de l'Etat, est selon lui aussi inexistant.

Plus de 6 000 appels et SMS

Concernant les infractions de meurtre, coups et blessures volontaires, Me Dieudonné Bonkoungou estime que la violence était aussi du côté des manifestants contrairement à la version de l'histoire écrite par le ministère public. Le colonel-major Kiéré a lui-même, affirme son avocat, eu sa maison familiale dans son village saccagée et sa famille agressée. A l'entendre, le RSP n'a jamais tiré à bout portant sur les manifestants, les morts sont le fruit de balles perdues après les tirs en l'air. Il n'y a donc pas, selon lui, une intention d'ôter la vie «Nous ne disons pas qu'il n'y a pas de morts, mais il n'y a pas de meurtre, coups et blessures volontaires».

Reprenant la parole, Me Barry s'est appesantie sur la personnalité du colonel Kiéré, un homme irréprochable, en témoigne l'enquête de moralité. «Ce n'est pas un tueur», a-t-elle lancé, ajoutant qu'il a soigné des blessés durant les événements. En outre, le rapport a révélé que le colonel-major Kiéré a reçu durant cette période plus de 6000 appels ou SMS. «C'était la personne la plus sollicitée pour les négociations». Roch Marc Christian Kaboré, Safiatou Lopez, Zéphirin Diabré ou feu Salifou Diallo sont autant de personnalités citées par ses avocats comme ayant appelé le colonel-major durant le putsch.

Concernant ses actes comme la signature du premier communiqué du CND ou l'envoi d'une mission héliportée, l'avocate affirme que son client n'était pas en mesure, dans le contexte de l'époque, de refuser de les poser. Les 5 ans de prison avec sursis demandés par l'accusation sont une peine trop lourde, a-t-elle estimé, puisque cela équivaudrait à une radiation de son client des effectifs de l'armée à seulement deux ans de sa retraite et après 38 années de service. Un militaire condamné au pénal à au moins 3 mois de prison ferme ou à au moins 18 mois avec sursis est en effet radié des effectifs selon l'article 106 du statut général des personnels des forces armées.

Après ses deux confrères, Me Michel Traoré y est allé aussi de son argumentaire pour obtenir l'acquittement du colonel-major Kiéré. Lui aussi est revenu sur le contexte dans lequel est survenu le putsch. C'est une crise militaro-militaire selon lui qui s'est muée en crise politique parce que des militaires hissés dans la hiérarchie politique entendaient manipuler l'armée. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, l'avocat sonne l'alerte : «Il y aura encore plusieurs 16 septembre si on n'y prend garde, si on ne change pas d'attitude et si on n'arrête pas de mentir à nous-mêmes».

L'audience se poursuit le vendredi 12 juillet 2019 à partir de 9 heures, toujours dans la salle des banquets de Ouaga 2000.

San Evariste Barro

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