10 Juillet 2019

Burkina Faso: Kalla Moutari, ministre nigérien de la Défense nationale - Une armée classique ne peut vaincre le terrorisme

interview

En marge du 12e sommet de l'Union africaine, tenu le 7 juillet 2019 à Niamey au Niger, le ministre nigérien de la Défense nationale, Kalla Moutari, a accordé une interview à Sidwaya. Il revient, entre autres, sur les enjeux de cette rencontre et la situation sécuritaire dans la sous-région.

Sidwaya (S) : L'organisation du sommet de l'UA en terre nigérienne était un grand défi à relever dans un contexte sécuritaire difficile. Comment vous vous y êtes pris?

Kalla Moutari (K. M.) : Nous avons pris les dispositions sécuritaires qu'il fallait, mais nous étions stressés, parce que nous avons vécu un sommet de pression. Nous avons vérifié et revérifié les dispositions prises par les spécialistes. Les choses se sont passées sans aucun incident sécuritaire et les objectifs politiques du sommet ont été atteints. C'est avec plaisir, que nous recevons les messages de nos compatriotes, y compris de simples citoyens qui se félicitent de la réussite de cette rencontre sur le plan sécuritaire. Je remercie les Nigériens qui ont particulièrement collaboré à cette occasion, en se prêtant aux fouilles et contrôles sécuritaires.

S : L'attaque qui a eu lieu juste avant le sommet a mis en exergue la bonne collaboration entre les forces nigériennes et étrangères. Comment appréciez-vous cette synergie d'actions ?

K. M. : Si nous avons accepté que des forces amies s'installent au Niger, c'est pour aider nos frères Maliens à contenir la menace née de l'éclatement de l'Etat libyen. Elles sont là depuis des années, mais n'opèrent pas au Niger. C'est seulement, il y a moins de deux mois, que le président de la République l'a souhaité, conscient de la menace et de la détérioration de la situation autour de nous, notamment en Libye, au Mali et au Burkina Faso.

Il a pensé qu'il fallait que nous profitions de la présence de ces forces amies, pour concevoir des opérations avec elles. Il s'agit d'un type de collaboration qui va nous permettre de réagir plus vite. C'est cela qui nous a amenés à réaliser une opération à la frontière du Niger avec le Burkina et le Mali. Elle a été un vrai succès, malgré quelques incidents comme la perte de l'hélicoptère et la blessure de militaires français.

C'était la première fois qu'après une attaque au Niger, nous faisons appel aux forces françaises et américaines pour nous secourir à Inates. C'était une attaque d'individus, qui avaient atteint un certain niveau de nocivité et de puissance, combinant le pilonnage de notre base à coup de mortiers, des véhicules remplis d'explosifs avec des kamikazes à l'intérieur et des combattants qui partaient à l'assaut.

Nous avons malheureusement perdu des hommes, mais nous aurions pu en perdre plus. L'intervention des chasseurs français et la présence des drones américains ont dissuadé les assaillants à rester sur place pour faire encore plus de dégâts. Pour moi, la présence des forces amies dans notre pays n'est pas le débat, la vraie préoccupation pour nous, c'est comment améliorer la collaboration entre nos armées ? Qu'on le veuille ou pas, la France et les Etats-unis ont des moyens que nous n'avons pas.

Leurs armées sont en avance sur les nôtres, et on peut profiter de leurs expériences, de leurs formations et équipements. On peut profiter aussi des unités de ces armées, capables de mener avec les nôtres, des actions périlleuses s'il le faut, parce que ce n'est pas une guerre classique. C'est une guerre dans laquelle, nous avons plus besoin de forces spéciales, pour la recherche et la neutralisation de l'ennemi. Il nous faut des soldats rompus de ces types de guerre, et sur ce plan, la France et les Etats-Unis ont une expérience à partager avec nous. Leurs armées s'entendent parfaitement avec les nôtres.

S : La perte de l'hélicoptère français n'est-elle pas un motif d'inquiétude, quand on sait que jusque-là le volet aérien constitue l'atout majeur des forces étrangères ?

K. M. : Un hélicoptère de ce type, on peut le perdre à tout moment quand on engage des troupes, même en dehors de l'action de l'ennemi. Dans ce cas précis, ça peut être une action de l'ennemi, mais il ne faut pas oublier que ceux qu'on a en face, disposent d'un certain type d'armes à même d'abattre un hélicoptère.

S : Est-ce une nouvelle donne ?

K. M. : Cette donne-là existait déjà. La nouvelle donne ce n'est pas cela. Ce n'est pas disposer d'une 12.7 ou d'une bitube à partir de laquelle on peut tirer sur un hélicoptère. La nouvelle donne, c'est d'autres moyens plus importants dont disposent les terroristes. C'est pourquoi, il urge de les neutraliser avant qu'ils ne deviennent une vraie gangrène pour nos pays. Non seulement ils vont disposer des armes qui peuvent nous faire mal et de moyens qui leur donneront une meilleure maîtrise du terrain.

Mais le plus grave, c'est qu'ils vont installer au sein des communautés des conflits que nous ne pourrions pas juguler si nous ne prenons garde. C'est pourquoi, il faut vite finir avec cette guerre, parce qu'elle est entretenue pas des individus qui ne sont pas seulement que des islamistes. Ce sont aussi des gens qui recrutent au sein des communautés et y alimentent des conflits.

S : Pour vous, la présence des forces étrangères ne doit pas faire l'objet de débat, mais il y a tout de même une partie de l'opinion qui critique le rôle de la France, accusée de ne pas jouer franc jeu. Qu'en dites-vous ?

K. M. : Je ne vais pas accuser ceux qui mènent ce débat d'être de mauvaise foi. Je sais que certains d'entre eux le font de bonne foi. Je suis d'une culture de gauche. J'ai aussi, à un moment ou à un autre de ma vie, joué à cette rhétorique.

Dans le contexte actuel, elle arrange plus les terroristes que les Etats affectés, et au nom de l'intérêt desquels se pose ce débat qui n'en est pas un. Aujourd'hui, certains essaient même de légitimer les attaques dans nos pays, en mettant en avant la présence des forces étrangères. Comment auriez-vous imaginé la situation si la France n'avait pas intervenu pour stopper les terroristes qui marchaient sur Bamako ?

C'est une question très pratique. Avions-nous eu tort de demander à la France d'intervenir pour nous aider ? Sur qui allions-nous compter ? La dernière fois, une puissance étrangère nous a demandé l'autorisation de traverser notre pays pour rentrer au Burkina et appuyer l'armée de ce pays. C'est 140 véhicules armés avec des soldats que nous avons autorisés à traverser le Niger pour aller au Burkina Faso.

Avions-nous eu tort de le faire ? Je pense que non. Il y avait nécessité d'aider l'armée burkinabè. Ça aurait été injuste que le Niger, sous prétexte de la souveraineté, refuse la traversée de son territoire. Les Nigériens ne se rendent pas toujours compte de la position de notre pays par rapport au foyer de la guerre. La guerre au Mali se passe aux portes de Niamey. Ouagadougou est à 450 ou 500 kilomètres du foyer des djihadistes. Niamey est à moins de 100 kilomètres. Bamako est à 1500 ou 1600 Km du front.

Niamey est à moins de 200 Km. Nous sommes le moins affectés, parce que nous avons pris très tôt des décisions justes, y compris celle d'accepter que des forces armées amies s'installent pour nous aider à contrôler notre territoire vaste de 6000 Km de frontière. Le Niger fait frontière avec le Nigéria, le Tchad, la Libye, l'Algérie, le Mali et le Burkina Faso. C'est à juste titre, que nous disons que c'est un miracle que nous tenons encore débout. Aucune frontière n'est épargnée, même les Béninois sont inquiets.

Les derniers enlèvements des citoyens étrangers, qui opéraient dans cette zone se sont passés dans la forêt de la Pendjari au Benin. Cela veut dire qu'il y a une infiltration qui a commencé dans ce pays. Les autorités en ont conscience, au point que nous avons tenu deux réunions avec le Bénin, le Togo, et le Burkina Faso pour faire face à l'infiltration éventuelle des terroristes dans les forêts. Avec certaines décisions, nous avons pu contenir la menace venant de la Libye, grâce à la coopération avec les Etats-Unis.

Nous avons pu maintenir nos frontières, malgré le vide créé depuis le démantèlement des structures étatiques sur le territoire malien. Nous avons pu tenir, parce que les opérations de la force Barkhane ont lieu à l'intérieur du Mali. Même quand elles n'ont pas lieu au Niger, elles nous aident.

S : En dehors de la France et des Etats-Unis, il y a la Turquie qui a une coopération dynamique avec Niamey. Est-ce que le volet militaire est pris en compte dans ce partenariat ?

K. M. : Nous avons des coopérations en matière de défense avec un certain nombre de pays dont la Turquie. Nous venons de lancer nos contacts avec l'Allemagne qui fait beaucoup de réalisations au profit de l'armée nigérienne, en matière de formation et d'infrastructures. Nous avons les Italiens qui en font autant, avec un programme très ambitieux en matière de formation.

Nous avons repris un certain nombre d'activités oubliées depuis dix ans comme le parachutisme. Avec tous ces pays, le président a donné, aujourd'hui, une mission à la coopération, à savoir la formation de bataillons de forces spéciales au profit du Niger. La coopération entretenue avec la France, les Etats-Unis, l'Allemagne, l'Italie, la Turquie est axée sur la formation des forces spéciales, parce que cette guerre ne peut pas se faire avec une armée classique. Elle ne peut se faire qu'avec des soldats qui ont des formations spéciales.

S : La collaboration entre forces étrangères se passe-t-elle très bien, notamment à l'aéroport Diori-Amani où certaines sont stationnées ?

K. M. : A l'aéroport Diori-Amani, c'est nous qui donnons les places aux forces qui viennent s'installer. Et nous attribuons les places en fonction des disponibilités. Lorsqu'il n'y a pas de place, nous n'en donnons pas. Lorsque cela gêne l'armée nigérienne ou un autre partenaire, nous ne donnons pas de place. Jusqu'à présent, nous n'avons pas été saisis d'un problème de cohabitation entre les forces étrangères ou entre elles et celles du Niger.

S : Il semble que l'armée française voudrait s'installer à Tillabéry... ?

KM : Il n'y a pas un tel projet. Quelquefois, les gens racontent des histoires. Si vous voyez les infrastructures construites par la France ou les Allemands, vous ne pouvez pas imaginer que l'on puisse démanteler tout cela et l'amener à Tillabéry, en si peu de temps et pouvoir faire la guerre. Les Français sont en train de quitter Madaman, mais c'est des centaines de véhicules qui convoient le matériel. Donc, ce n'est pas une petite affaire du point de vue financier et de mobilisation du personnel.

S : On retrouve dans l'architecture du G5 Sahel, les mêmes forces étrangères alors que nous avons pensé qu'enfin, l'Afrique de l'Ouest allait se prendre en charge. Est-ce qu'il faut se résoudre à croire qu'il faut s'en remettre aux autres pays ?

K. M. : A ma connaissance, il n'y a pas de forces étrangères dans le G5 Sahel

S : Concernant le financement de la lutte contre le terrorisme, on dit qu'il faut s'en remettre à la France pour l'achat du matériel. Est-ce à dire que nous ne sommes pas capables de nous assumer ?

K. M. : Nous sommes capables de nous assumer, mais lorsque vous demandez à quelqu'un de vous appuyer et que pour vous, l'essentiel c'est l'appui, vous vous souciez peu de certains détails. Nous voulons des équipements. Si l'Europe, qui veut nous donner ces équipements, pense qu'elle doit les acheter elle-même pour nous les donner, pourquoi allons-nous rechigner à prendre ces équipements ?

Lorsque nous demandons à l'Arabie Saoudite de nous appuyer et qu'elle est prête à nous financer, mais que c'est du matériel français qu'elle va acheter, est-ce que nous avons à nous en soucier ? L'essentiel pour nous, c'est que celui qui veut nous aider, le fasse dans le cadre des besoins déterminés.

Lorsqu'un matériel n'est pas adapté à notre contexte, nous ne le prenons pas comme aide. Il y a des pays qui nous proposent de l'aide, du matériel que nous refusons. Les besoins du G5 Sahel ont été déterminés et les coûts ont été chiffrés. Nous cherchons les fonds pour nous procurer le matériel.

Et chaque fois que nous avons le matériel, qui correspond à des fonds prévus, nous retirons ces fonds du budget, parce que le besoin est satisfait. C'est comme cela, que nous avons avancé jusque-là. Les Français ont beaucoup aidé le G5 Sahel dans le cadre de la diplomatie pour faire de lui un regroupement doté d'une personnalité cautionnée juridiquement sur le plan international. Ils nous ont beaucoup aidés au sein du Conseil de sécurité des Nations unies et la diplomatie française a été même souvent au-devant de la diplomatie africaine pour plaider en faveur du G5 Sahel.

C'est donc normal, que certaines annonces de financements soient faites à la diplomatie française avant que nous, nous soyons informés. Les Français font partie des premiers qui ont cru au G5 Sahel. Au début, tout le monde a hésité mais quand les Français sont venus à croire par la force de persuasion de nos dirigeants, ils se sont lancés dans le plaidoyer. C'est évident, que les Français en tirent des bénéfices commerciaux et économiques.

Les pays, c'est aussi des intérêts. Nous défendons les nôtres pendant que les Français défendent aussi les leurs. Nous cherchons à installer le G5 Sahel sur le plan international pendant que les Français veulent aussi passer à nos yeux comme des amis qui nous accompagnent dans ce combat et pour lesquels nous avons naturellement de la sympathie.

S : On a du mal à croire actuellement que le Burkina Faso, le Mali ou le Niger peut déclencher une opération sans coordination avec les pays voisins, vu la porosité des frontières. A quand une articulation harmonieuse de la lutte pour plus d'efficacité ?

K. M. : Nous sommes conscients du fait que les ennemis peuvent passer d'un territoire à l'autre lorsqu'ils sont coincés. Pour cette raison, nous coordonnons nos actions, surtout avec la mise en place des bataillons du G5 Sahel qui doivent opérer ensemble. Les Burkinabè sont informés de ce que nous faisons et vice-versa. Dans les territoires gérés par les forces du G5 Sahel, la coordination va de soi, parce qu'il s'agit de troupes répondant à un commandement unique basé à Niamey. Elles ne peuvent pas opérer séparément. Il fut un moment où il n'y avait pas de coordination entre nos différents pays, mais cela est désormais permanent dans nos actions.

S : Il y en a qui estiment qu'à défaut de pouvoir vaincre sur le terrain, il faudrait négocier avec les différents groupes terroristes.

K. M. : Qu'est-ce qu'ils veulent ? Comme le président Mahamadou Issoufou le disait aux Nations unies, à un moment donné, au Niger, des contacts avaient été pris avec le ministre de l'Intérieur en vue de négocier. Nous avons demandé aux terroristes de nous dire ce qu'ils veulent et ils ont répondu qu'ils ne font pas la guerre au Niger, mais au Mali. Ce qui veut dire qu'eux-mêmes ne maîtrisent pas leur agenda. Ce n'est pas seulement le Mali, c'est le Sahel mais en gros, que veut l'Etat islamique ?

Tout le monde sait ce qu'il veut. C'est parce que ce n'est pas le choix de nos Etats. Je ne sais pas si le Burkina est prêt à renoncer au mode actuel de vie pour embrasser la forme Etat islamique ? Ce n'est pas le choix que nous avons fait au Niger, nous avons fait le choix d'avoir un Etat Laïc où toutes les croyances s'exercent librement, toutes les consciences se vivent librement et toutes les libertés sont garanties pour autant qu'elles ne dépassent celle des autres.

C'est le choix que nous avons fait et nous avons installé des institutions démocratiques. Maintenant est-ce que nous sommes prêts à renoncer à ce choix ? Je n'en suis pas certain. Or, la principale revendication des terroristes, c'est que tout le monde devienne musulman. Ils égorgent des musulmans sous prétexte qu'ils ne savent pas prier.

Nous sommes un pays presqu'entièrement musulman, mais là où sévit le plus le terrorisme, là où on égorge plus les gens, c'est dans des zones où il n'existe même pas de chrétiens et d'animistes. La zone de Tillabery, où ils sévissent, est habitée par des musulmans à presque 100%. Là où les terroristes ont été le plus virulent, ce sont des zones où il n'y a que des musulmans.

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