11 Juillet 2019

Afrique: « La diversification de l'économie est un atout »

Dr Christian Pout, PhD, président du Think Tank CEIDES et Visiting Associate Professor et directeur du Séminaire de géopolitique africaine à la Faculté de sciences sociales et économiques de l'Institut catholique de Paris.

Avec l'entrée en vigueur effective de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), qu'est-ce qui va concrètement changer à l'échelle continentale? Il faudrait d'emblée signaler que l'entrée en vigueur de la ZLECAF est l'aboutissement heureux d'un processus initié en janvier 2012 et qui a connu un tournant particulier à partir de juillet 2015 avec pour objectif majeur, conformément à la théorie et à la pratique du libre-échange, de stimuler les échanges commerciaux intra-africains en élargissant l'espace économique et le marché de l'Afrique. Pour être précis, il y a lieu d'indiquer que le sommet extraordinaire de la Conférence des chefs d'Etats et de gouvernement tenu récemment à Niamey a consacré le lancement de la phase opérationnelle et ouvert la voie à une seconde phase de négociations qui devraient porter sur les investissements, les droits de propriété intellectuelle et la politique de concurrence.

A partir du 1er juillet 2020, les changements dont la teneur suit sont attendus : une élimination progressive des droits de douane sur le commerce intra-africain, ce qui permettra aux entreprises africaines de négocier plus facilement sur le continent, de répondre aux demandes du marché africain en pleine croissance et de profiter des avantages offerts par ce dernier (notons qu'avec des tarifs moyens de 6,1 %, les entreprises sont actuellement confrontées à des droits de douane plus élevés lorsqu'elles exportent en Afrique plutôt qu'en dehors du continent). Une augmentation des exportations industrielles de l'Afrique. Ce qui est important pour diversifier le commerce du continent et l'encourager à réduire progressivement la place accordée aux ressources extractives, qui représentent la majeure partie des exportations africaines.

L'exploitation de la ZLECAF pour abandonner les exportations de ressources extractives permettra d'assurer des échanges commerciaux plus durables et inclusifs et moins tributaires des fluctuations des cours des produits de base. Quelles peuvent être les chances de réussite d'un tel projet lorsqu'on sait que certains pays ne sont pas prêts à ouvrir leurs frontières et surtout dans un environnement dominé par plusieurs monnaies? En théorie, les différentes étapes du processus d'intégration régionale sont la zone de libre-échange, l'union douanière, le marché commun, ensuite l'union économique et monétaire. Ainsi, la ZLECAF, comme l'a reconnu le président Issoufou du Niger, hôte du 12e sommet extraordinaire de l'UA n'est qu'un des jalons d'un processus qui doit se consolider et se poursuivre.

Ce constat étant fait, l'on peut affirmer que la ZLECAF n'est donc pas un programme isolé. Elle forme, avec les autres plans et programmes de l'Union africaine, un tout cohérent dans la perspective de renforcer l'intégration régionale et atteindre les objectifs de l'agenda 2063. La détermination de l'ensemble des pays africains à œuvrer au succès de la ZLECAF soulève un espoir majeur et sans précédent pour fonder ses chances de succès. La vigilance de la société civile africaine ainsi que du secteur privé africain participera également de cette logique. Il faut compter sur une infrastructure intellectuelle africaine qui ne doit pas faire défaut ainsi que sur l'affirmation volontariste d'une détermination politique notamment pour approfondir les phases suivantes : les États Parties doivent élaborer et soumettre des listes de concessions pour le commerce des marchandises.

Ces listes précisent, pour chaque État Partie ou, selon le cas, chaque union douanière, les 90 % de produits particuliers qui doivent être libéralisés, ainsi que les produits sensibles qui doivent être libéralisés sur une période plus longue et les produits exclus qui doivent être temporairement exemptés de la libéralisation. La liste des règles d'origine spécifiques aux produits est en cours d'élaboration dans le cadre du programme intégré de la ZLECAF. S'agissant spécifiquement du commerce des services, la programmation nécessitera un examen approfondi du cadre réglementaire des secteurs identifiés, en vue de préparer, sous-secteur par sous-secteur, mode par mode, les offres initiales d'accès au marché, qui feront ensuite l'objet de négociations.

Le Cameroun importe plus qu'il ne transforme. Quels leviers peut-il actionner pour tirer son épingle du jeu ? Au-delà du cas particulier du Cameroun, votre question pose le problème de la méthode à suivre pour développer stratégiquement les chaînes de valeur dans l'ensemble du continent afin que les échanges commerciaux intra-africains intègrent des produits de plus haute valeur provenant des pays les moins avancés (PMA) de la région. Cette question est d'autant plus pertinente que certains analystes ont noté une « reprimarisation » de l'économie africaine avec un taux de transformation qui peine à dépasser les 3%. Dans ce contexte continental, le Cameroun présente l'avantage d'avoir une économie relativement diversifiée et résiliente qui a amorcé un programme de modernisation consacré par l'existence d'outils stratégiques solides et des investissements massifs dans les infrastructures. Au plan de la gouvernance, le dialogue public-privé est une réalité et la dynamique de la décentralisation ne connaîtra plus de recul. Notre pays, locomotive de l'Afrique centrale, approche donc la ZLECAF avec des atouts non négligeables, malgré les difficultés politico-sécuritaires du moment.

Par son secteur industriel, notre pays peut tirer avantage aussi bien des opportunités qu'offrent les biens manufacturés que de l'intégration dans des chaînes de valeur régionales en faisant en sorte que ses grandes entreprises et ses petites industries participent au jeu de l'offre et de la demande de biens et services à travers les frontières. Elles tireront ainsi profit de la promotion de l'investissement à travers la réduction des frais commerciaux que permettra la ZLECAF. En tant que pays agricole, le Cameroun pourra résolument se positionner comme le grenier de la CEEAC et même au-delà en s'intéressant davantage à l'énorme marché du Nigeria. D'autres secteurs déjà identifiés par le DSCE pourraient permettre à notre pays de marquer sa différence et accroître ses performances économiques : l'énergie, le tourisme, la culture, etc. L'Afrique compte désormais négocier d'une seule voix au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Quid des pays comme le Cameroun qui ont signé les Accords de partenariat économique (APE) avec l'Union européenne ? Cette question met en lumière la problématique des APE en rapport avec l'intégration régionale africaine. De prime abord, il convient de relever que l'UE ne peut qu'être favorable à l'avènement d'un marché d' 1,27 milliard de personnes, avec une prévision d'1,7 milliard d'ici à 2030 et de 2,5 milliards d'ici à 2050. Il s'agirait là du second marché démographique dans le monde. Ce qui justifie l'enveloppe de 40 milliards débloquée à l'UA en vue d'accélérer la mise en place de la ZLECAF. Si l'on admet avec le président nigérien que l'Union économique de l'Afrique lui permettra de parler d'une seule voix et de peser d'un poids plus considérable au niveau de l'OMC, il faut également relever que les disparités des parties africaines au niveau de la négociation des APE laissent entrevoir un flou quant à leur mise en œuvre dans un marché uniformisé tel que le suggère la ZLECAF.

A cet égard, notons que deux principaux aspects des APE peuvent avoir une incidence critique sur l'intégration de l'Afrique : la configuration de la négociation et l'impact même des accords. Le premier élément relève essentiellement d'une complication institutionnelle qui résulte de la décision des pays africains de négocier les APE dans cinq blocs différents. En conséquence, à moins d'une coordination étroite de la mise en œuvre des APE entre les différents blocs, il semble difficile d'harmoniser les différents accords (APE) et de les aligner avec l'agenda de l'intégration tel que défini par le Traité d'Abuja. Cette situation risque à terme d'aggraver les difficultés de longue date concernant le traitement des pays membres de plusieurs Communautés économiques régionales (CER). Ceci est manifeste, par exemple, dans le contexte du COMESA, une CER qui aspire à établir un marché commun, alors que les pays membres sont répartis entre trois différents blocs dans le cadre des négociations APE (en plus du Partenariat euro-méditerranéen). Pour ce qui est de l'impact des accords APE, il convient de relever le risque qui guette les pays africains ayant déjà signé les APE dont le Cameroun.

En effet, ceux-ci pourraient bien finir par accorder à un certain nombre d'importations originaires de l'UE, un traitement plus favorable qu'à des produits africains similaires. Par exemple, sur une liste de libéralisation convenue, le tarif appliqué sur les importations céréalières originaires d'Europe pourrait être beaucoup plus faible que ce qui est prévu dans ce cadre du Tarif extérieur commun pour les importations en provenance de pays africains. Les effets potentiellement négatifs des APE sur le commerce intra-africain risquent d'entraver l'agenda de transformation structurelle du continent.

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