Congo-Brazzaville: Evocation - Une stèle aux morts du chemin de fer

10 juillet 1934-10 juillet 2019, la voie ferrée qui relie le fleuve Congo depuis Brazzaville jusqu'à la ville de Pointe-Noire, sur l'océan Atlantique, a totalisé ses 85 ans d'existence. Construit de 1921 à 1934, ce ruban d'acier pour reprendre la belle expression de Robert Poulaine, journaliste français témoin du drame qui rendit sa construction tristement célèbre, relie ses deux extrémités au bout de 510 km où le massif du Mayombe se dresse avant d'atteindre la côte atlantique en obstacle redoutable.

Avec la réalisation de ce chemin de fer, ses concepteurs parisiens avaient fait d'une pierre deux coups en termes d'objectifs de politique colonialiste. D'une part, l'idéologie coloniale pouvait se frotter les mains en se targuant d'avoir apporté la civilisation aux autochtones de l'Afrique équatoriale et, d'autre part, l'arrière-plan de cette idéologie qui n'était autre que son idéal matérialiste dissimulé par une phraséologie grandiloquente et ampoulée remplissait avec satisfaction son carnet de commandes en termes de tonnes de matières premières pillées, envoyées à grand renfort de bateaux vers la France. Ainsi fait, la boucle était bouclée !

De 1934 à 1960, année des indépendances des colonies françaises de l'Afrique équatoriale, la France tira le meilleur profit de son investissement ferroviaire entre le Congo et l'Atlantique. Naturellement, durant cette période, les pionniers de la colonisation, Dolisie, Jacob, Marchand, Fourastié, De Chavannes, Hamon, Girard, etc., furent canonisés. Ils étaient les héros, les gares devaient les célébrer en claironnant leurs noms sur leurs frontispices. En apothéose de cette célébration héroïque, l'administration coloniale ne mit pas des gants pour offrir un buste doré et une place au centre-ville de Pointe-Noire à l'homme dont le proconsulat fut synonyme du drame humain de ce chemin de fer, le cynique carriériste Raphaël Antonetti.

Durant la période allant de 1934 à 1960, soit vingt-six années d'exploitation colonialiste de cette voie ferrée, les colons restèrent constants et cohérents avec leur vision. Ils avaient un but, ils l'avaient atteint. La fin justifiait les moyens.

Ainsi, les colons l'avaient compris. Plus qu'un simple outil d'évacuation du produit de brigandage, le Congo-Océan, comme ils l'appelaient, était d'abord et avant tout une histoire homme-machine vivante avec ses héros et ses chants.

Il est donc dramatique de constater, à la cinquante-neuvième année de l'exploitation de cette voie ferrée par les autochtones, que ces derniers ont tout simplement évacué sans l'instruire le procès de la construction du Congo-Océan. A l'évidence, une telle procédure aurait planté une autre fresque de la construction de cette ligne ferroviaire vue du côté des lanceurs d'alerte français de l'époque et des forçats africains, ses zeks pour parler comme Alexandre Soljenitsyne, du goulag équatorial arrachés à l'affection de leurs proches.

Cette démarche mémorielle aurait permis à l'Etat congolais de faire le deuil des dizaines de milliers de victimes du Congo-Océan par l'érection d'une stèle à leur mémoire. Ceci aurait dû être le premier geste de l'appropriation par les Congolais de cet ouvrage. Ce rail, en effet, n'était pas un simple vestige colonial si attractif fut-il. Ce rail était et est resté le témoin de notre martyr sous le régime de l'Indigénat, le régime du travail forcé, le régime de la colonisation-esclavage. Ce rail était et est resté le lieu où chaque traverse est constitutive de notre martyrologe. Toute appropriation physique de l'ouvrage aurait dû commencer par une communion avec les morts ensevelis pour sa construction.

Comment d'autre part expliquer qu'aucune de nos gares ne portent les noms de René Maran, Albert Londres, André Gide, Robert Poulaine et Denise Moran ou Marcel Homet? Ces écrivains et journalistes français furent pourtant les seules voix humaines qui remuèrent du monde sur le masque de la mort que l'Etat français avait jeté sur des dizaines de milliers d'innocents en Afrique équatoriale. Ils furent des héros, ces Français, sonneurs d'alerte! Ils méritent de nous et nous devons les célébrer comme héros.

Enfin, nous avons signalé dans ces mêmes colonnes la question de la dénomination de ce rail qui devait être Chemin de fer Congo Atlantique et non pas Chemin de fer Congo-Océan comme voulu par l'ogre Antonetti autant pour des raisons de géographie en termes de parallélisme des formes que pour des raisons historiques : il faut définitivement sortir de l'océan des douleurs du gouverneur-cerbère, Raphaël Antonetti.

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