Afrique du Nord: Libye, loin des yeux, loin du cœur - Reportage dans les centres de détention

communiqué de presse

5 000 à 6 000 réfugiés et migrants sont détenus de façon arbitraire dans les centres de détention libyens qui dépendent du ministère de l'Intérieur basé à Tripoli.

Ces derniers mois, leur situation s'est encore aggravée à cause du conflit qui a éclaté début avril entre le gouvernement libyen reconnu par les Nations unies et basé à Tripoli (GNA) et les forces de l'Armée Nationale Libyenne (ANL). Toutefois, malgré des appels répétés à la protection et à l'évacuation des réfugiés et des migrants détenus, ceux-ci ont peu de chances de parvenir en lieu sûr dans un avenir proche. Par ailleurs, nombre d'entre eux sont renvoyés de force dans ce même cycle de violences et de détention en Libye par les garde-côtes libyens soutenus par l'Union européenne.

Loin de la zone de combat, des centaines de personnes restent enfermées pour une durée indéterminée, dans des conditions néfastes, dans des centres de détention où elles sont exposées aux maltraitances et à la mort, et poussées au désespoir.

Centre de détention de Zintan, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

Dans le djebel Nafousa, une région montagneuse au sud de Tripoli, des personnes nécessitant une protection internationale et enregistrées auprès du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en tant que réfugiés ou demandeurs d'asile, ont été abandonnées dans des centres de détention depuis des mois, voire des années, sans aucune assistance.

De septembre 2018 à mai 2019, au moins 22 personnes sont décédées dans les centres de détention de Zintan et de Gharyan, principalement de la tuberculose. Parmi les morts se trouvaient des jeunes hommes, des femmes et un enfant de huit ans.

Dans le centre de détention de Zintan, quelque 700 personnes étaient enfermées dans un entrepôt agricole surpeuplé, tandis que 200 autres étaient confinées dans un ensemble de petits bâtiments.

Centre de détention de Zintan, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

Dans l'entrepôt agricole, les conditions d'hygiène étaient choquantes. Pour 700 détenus, il n'y avait que quatre toilettes en partie inutilisables, des seaux pour uriner, aucune douche et un accès très sporadique à l'eau, non potable.

Une épidémie de tuberculose faisait rage dans le centre de détention probablement depuis plusieurs mois.

Le principal entrepôt a été vidé en juin et les personnes restantes ont été réparties dans les autres bâtiments du centre de détention. Certaines dorment désormais dans des pièces d'environ quinze mètres carrés avec jusqu'à vingt autres détenus.

Centre de détention de Gharyan, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

Il y a quelques mois, une cinquantaine de détenus, parmi ceux dans un état de santé particulièrement fragile, ont été transférés du centre de détention de Zintan à celui de Gharyan, devenu une zone hautement militarisée depuis que l'Armée Nationale Libyenne en a pris le contrôle au cours de l'offensive sur Tripoli en avril.

Les détenus ont reçu de la direction du centre de détention chaînes et cadenas, soi-disant pour les protéger des incursions armées en l'absence de gardes.

Le 26 juin, 29 personnes se trouvaient toujours dans le centre de détention de Gharyan quand les forces du gouvernement basé à Tripoli (GNA) ont repris la ville au prix de violents combats, notamment des frappes aériennes. En plein cœur du conflit, les détenus craignaient pour leur vie, sans savoir où aller.

Une semaine plus tard, ils ont finalement été transférés à Tripoli : huit ont été référés vers des hôpitaux par MSF et 21 ont rejoint un programme d'hébergement géré par une ONG.

Les personnes détenues à Zintan fuient principalement les persécutions et la violence qui font rage en Érythrée et en Somalie.

Certaines se trouvent dans le centre de détention de Zintan depuis mars 2017. Les derniers arrivants ont été amenés dans le centre de détention en mai après avoir été arrêtés à un poste de contrôle. Mais la majeure partie ont été transférés à Zintan en septembre 2018 depuis différents centres de détention de Tripoli après que des combats ont éclaté dans la capitale.

Lors des épisodes de violences récents à Tripoli, certains migrants et réfugiés auraient refusé d'être transférés, craignant à juste titre d'être oubliés à Zintan, loin des regards et avec peu d'accès aux soins médicaux.

Un réfugié montre les cicatrices sur son dos, centre de détention de Zintan, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

La plupart ont déjà subi de terribles épreuves en Libye, notamment des enlèvements par des trafiquants qui les ont soumis au viol et à la torture. Beaucoup en subissent encore les conséquences physiques et psychologiques.

Des réfugiés en train de prier devant l'église érythréenne du centre de détention de Zintan, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

Plutôt que de se voir offrir une échappatoire et la protection à laquelle ils ont droit, ces réfugiés sont condamnés à un cycle interminable de violences et de détention.

Centre de détention de Zintan, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

Le niveau de traumatisme et de désespoir, exacerbé par la perspective d'une détention à durée indéterminée, est tellement accablant que plusieurs tentatives de suicide ont été signalées. Les détenus doivent souvent maîtriser des compagnons de cellule en détresse qui présentent des troubles de santé mentale pour les empêcher de se blesser ou d'infliger des violences à d'autres personnes.

Pour tenter de répondre à cette situation dramatique, MSF propose depuis fin mai 2019 des consultations médicales et des transferts à l'hôpital. Durant la première semaine de juillet, les équipes de MSF ont procédé à quatre transferts médicaux et à plus de 120 consultations dans le centre de détention de Zintan. Au total, nous avons transféré 17 patients du centre de Zintan et 11 du centre de Gharyan pour recevoir des soins hospitaliers.

Mais ce que nos équipes médicales peuvent fournir pour atténuer les souffrances de ces personnes reste limité quand nos patients demeurent en situation de détention prolongée et leurs besoins en matière de protection internationale restent sans réponse.

Distribution alimentaire, centre de détention de Zintan, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

Du pain et des pâtes ; voilà les principaux aliments fournis aux personnes en détention, ce qui constitue un régime bien pauvre sur une période prolongée, particulièrement pour les personnes qui nécessitent des soins. De plus, la tuberculose peut causer la malnutrition et la sous-alimentation accroît à son tour le risque de tuberculose.

Les équipes de MSF ont procédé à plusieurs distributions de nourriture pour améliorer le régime des détenus, notamment de thon, de sardines, de dattes et de jus de fruits. Nous avons également distribué du lait en poudre pour nourrissons et des produits d'hygiène.

Transfert de réfugiés, Libye, juin 2019. © Jérôme Tubiana/MSF

Le 3 juin, le HCR a transféré 96 personnes du centre de détention de Zintan vers une structure gérée par le HCR à Tripoli, où elles attendent d'être évacuées de Libye. Actuellement, 585 personnes sont encore prisonnières du centre de détention de Zintan.

Les évacuations et relocalisations de réfugiés et de demandeurs d'asile depuis la Libye doivent être intensifiées de toute urgence. Pour de nombreuses personnes enfermées dans ces centres de détention, c'est une question de vie ou de mort.

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