Afrique de l'Ouest: Dr Sandavoy Adamoh Djelhi-Yahot - « L'appellation n'a aucun sens économique ni d'effet sur l'efficacité de la monnaie »

interview

Spécialiste d'Economie monétaire, Dr Sandavoy Adamoh Djelhi-Yahot, par ailleurs auteur de deux livres d'Economie dont "Gouvernance économique en Afrique", pense que changer simplement le nom du CFA en ECO ou pas, ça ne change rien.

Mais c'est plutôt l'utilisation qu'on en fait au service de la collectivité qui importe. Il explique sa position dans cet entretien que nous avons réalisé avant la 21ème session de la Conférence des chefs d'Etats et de gouvernements de l'UEMOA, au cours de laquelle ces dirigeants africains ont réaffirmé leur volonté de mettre en œuvre la monnaie unique de la CEDEAO qu'ils ont décidé d'appeler l'ECO.

Est-ce qu'on dire que le Franc CFA n'est plus d'actualité dans l'espace UEMOA ? Serait-il avantageux d'abandonner cette monnaie pour une autre tel que l'Eco ?

Je suis un technicien et je vais vous donner un point de vue technique, du point de vue de la rationalité économique. Le débat sur le FCFA n'est pas un débat de rue, d'activistes ou d'idéologues.

C'est un débat de spécialistes d'économie. C'est un vrai faux débat que les gens instaurent parce qu'on parle de tout sauf de l'essentiel.

La monnaie remplit trois fonctions : elle est intermédiaire des échanges, de réserve de valeur et d'unité de compte. Tant que la monnaie remplit ces trois fonctions correctement, l'économie marche.

C'est pour cela que je propose, dans ma théorie, l'usage optimal de la monnaie. Il faut donc « maximaliser » la politique monétaire. Tant que la monnaie est utilisée de manière optimale en appliquant, par exemple, la règle de John Taylor, il n'y a pas de problème.

L'appellation n'a aucun sens économique ni d'effet sur l'efficacité de la monnaie. C'est l'utilisation qu'on en fait au service de la collectivité qui importe.

Appeler la monnaie commune, Eco ne change rien à la chose. Le FCFA est une monnaie forte comme les autres devises, parfois plus forte (dans les aéroports d'Accra, Lagos, Freetown, Conakry, etc.

Est-ce que cette monnaie peut-elle se departir de l'Euro ?

Il a été créé en 1939 par la France pour ses colonies. La première dénomination était Franc des Colonies Françaises d'Afrique (FCFA).

Il a été déclaré au FMI en 1946 par la France. A l'indépendance, les pays de la zone avaient le choix entre créer leur propre monnaie pour faire valoir leur souveraineté nationale monétaire ou continuer à utiliser la monnaie commune que leur " a imposé le colonisateur".

A l'exception de la Guinée-Conakry, les pays africains devenus indépendants, ont délibérément décidé de conserver la monnaie commune. Le Mali, sorti de cette zone CFA en 1967, y retournera plus tard en 1987.

En tout état de cause, lorsque plusieurs pays laissent tomber leurs monnaies nationales pour une monnaie commune, cela a des effets plus bénéfiques que si chaque pays conservait sa monnaie. Ces pays ont donc signé des accords de coopération monétaire.

Quand deux pays signent un accord de coopération, cela implique que les intérêts réciproques ont été négociés et pris en compte.

Les pays de la zone du Franc CFA ont signé des accords avec la France qui prévoient, entre autres, ce qu'on appelle le compte d'opération. C'est un compte ouvert au Trésor français dans lequel sont déposées les réserves extérieures des pays membres de la zone CFA.

La parité fixe entre le Franc CFA et le défunt franc français, a été transféré à l'Euro (1 euro = 655,957 FCFA).

La rationalité économique veut que chaque pays de la zone CFA gère ses réserves extérieures mais, au départ, il y avait très peu de cadres capables de gérer cette monnaie. Les économies étaient embryonnaires et cumulaient des déficits et la zone CFA faisait face à des déficits de réserves extérieures.

La France s'est engagée à combler les déficits du compte d'opérations. Les excédents sont rémunérés par un taux d'intérêt inférieur au taux du marché. Donc les pays africains se privaient de gérer cette épargne eux-mêmes. Pour prendre ce risque, la France a réclamé un droit de regard sur ce compte.

Il faut expliquer qu'au départ, les pays africains déposaient 100% de réserves extérieures dans le compte d'opérations, mais avec les négociations, on est descendu à 65% et aujourd'hui, on est à 50% de réserves extérieures déposées dans le compte d'opérations.

Les économies et les données évoluant, tôt ou tard, il arrivera un jour où la France ne gérera plus l'autre moitié si cette coopération monétaire devrait survivre à la future monnaie CEDEAO.

Historiquement, les pays africains avaient des raisons de signer cet accord. Mais, entre partenaires, on peut toujours négocier pour trouver des compromis qui prennent en compte au mieux les intérêts des uns et des autres.

Aujourd'hui, nous allons à la monnaie CEDEAO en Afrique de l'Ouest, puis à la monnaie unique africaine à l'horizon 2063, dans le cadre de la Zone Monétaire Africaine (ZMA) dont la première étape, la Zone de Libre Echange Africaine(ZLECA) a été créée en mars 2018 à Kigali.

Garder le Franc CFA (plus rationnel du point de vue de la théorie économique) ou ne pas le garder comme monnaie de la future zone monétaire CEDEAO ne pose pas de problème particulier, puisque, comme expliqué antérieurement, ce qui compte, c'est l'usage que les autorités monétaires font de la monnaie, et non son appellation (son nom), qui importe. L'essentiel, c'est la gestion optimale de la monnaie.

Vous n'êtes donc pas d'accord avec ceux qui pensent qu'il faut supprimer le FCFA pour passer à autre chose parce qu'il s'agit d'une monnaie coloniale ?

Ce n'est pas ça le problème. Le vrai problème, c'est de savoir si le FCFA est utilisé de façon optimale au service des communautés. Si oui, le problème est réglé.

Donc le nom importe peu. Qu'on change simplement le nom ou pas du FCFA, ça ne change rien. L'un des avantages d'être dans une zone monétaire, c'est que cela élimine les coûts de transactions et d'échanges. Il y a aussi un gain en termes de crédibilité de la monnaie.

En cas de choc extérieur, toutes les économies qui composent la zone le supportent ensemble. Tout cela est important à côté des quelques inconvénients liés au coût de création et d'installation de la nouvelle monnaie.

En référence à la théorie de la zone monétaire optimale, élaborée en 1961 par Robert Mundell (Prix Nobel d'économie), qui préconise que plusieurs pays partageant une monnaie commune en tirent plus d'avantages qu' adopter infidèlement leur propre monnaie, les zones monétaires Euro et FCFA ont été créées ou renforcées.

La monnaie unique FCFA nous a été imposée par le colonisateur. Par exemple, les pays de l'Est qui veulent entrer dans la zone Euro se voient imposer une période probatoire pour ajuster leur économie.

La zone monétaire n'a de bons résultats que si les différentes économies la composant ont à peu près le même niveau de développement.

Le problème que nous avons, en Afrique, c'est que nous avons commencé par le sommet, c'est-à-dire la monnaie unique. Or, pour arriver à la monnaie unique, il faut passer plusieurs étapes. Ce qui n'a pas été observé.

Les étapes successives sont : la zone de libre-échange, l'union douanière, le marché commun et enfin la zone économique et monétaire. Quand ces étapes sont respectées, alors les différentes économies se retrouvent à peu près au même niveau et l'utilisation de la monnaie devient optimale ou presque.

Nous avons commencé par le sommet. C'est pour cela qu'on a institué, dans le cadre de l'UEMOA, des critères de convergence.

Sauf que ces critères de convergence de l'UEMOA, à mon avis, sont irrationnels. L'un de ces critères est le taux d'endettement fixé à 70%. Or, en matière d'endettement, ce qui doit compter, c'est la capacité du pays à rembourser, peu importe le niveau d'endettement.

Par exemple, de 2010 à 2016, au Japon, le taux d'endettement était entre 215,90% et 246,6%. En France, le taux varie entre 81,6% à 96%. Aux Etats Unis, il varie entre 94,2 et 106,6%. Malgré ces taux élevés, ces pays réalisent des performances économiques extraordinaires (USA et Japon) ou acceptables(France).

Seul 7% de la dette est détenu par des étrangers au Japon. Tout le reste est accordé par des créanciers nationaux. Supposons qu'ils ne puissent pas faire face, ils n'ont pas de pression extérieure. Quand ils remboursent, l'argent est réinjecté dans l'économie nationale.

Aux Etats Unis, 50% de la dette est intérieure dont 20% sont constitués par les Bons du trésor. En plus, les Américains investissent beaucoup à l'étranger.

Ce qu'ils paient pour l'emprunt extérieur est nettement moins élevé que ce qu'ils reçoivent comme retour sur investissement à l'étranger. Le différentiel est donc bénéfique pour l'Amérique . Ce n'est donc pas tant le taux d'endettement qui importe.

Il y a la structure de l'endettement. C'est-à-dire quelle est la part de l'extérieur dans l'endettement. Autre critère, plafonner la masse salariale à 35% au maximum des recettes fiscales est erronée du point de vue de la rationalité économique. C'est aussi une injustice. Le salaire est la rémunération à la contribution du travailleur à la production des biens et services.

La logique veut que s'il apporte plus de contribution, qu'il soit naturellement plus rémunéré. Si la production augmente que le salaire du travailleur suit, au nom de quoi on doit fixer à 35% du salaire par rapport aux recettes fiscales ?

Quand on calcule le PIB en prenant en compte l'approche du revenu, on se rend compte que le salaire rentre dans sa composition. Bloquer donc une partie du PIB, c'est stagner le PIB.

On joue, sans le savoir, à comprimer le PIB en bloquant le salaire à 35% alors que l'objectif, dans tout pays, est d'accroître le PIB. L'UEMOA impose que le solde budgétaire soit inférieur ou égal à 3%. Le solde budgétaire sur le PIB, ça n'a aucun sens.

Le solde budgétaire, c'est la différence entre les recettes et les charges. Le PIB, c'est l'ensemble de toutes les richesses créées dans une économie. L'ensemble des richesses est créé principalement dans le secteur privé. Et l'Etat fait une ponction sur le PIB à travers l'impôt pour constituer ses ressources.

En bloquant la masse salariale à 35 %, on réduit l'effet du multiplicateur keynésien dans l'économie. (...) Dans l'UEMOA, et la zone CFA, les autorités monétaires choisissent un taux d'inflation bas qui provoque, naturellement, davantage de chômages.

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