Afrique: Bruxelles, Rue Heyvaert - La rue des voitures d'occasion qui fait l'affaire de l'Afrique

17 Juillet 2019

Situé non loin de la Gare de Bruxelles midi, le quartier Heyvaert est un quartier bruxellois situé au Sud-est de la commune de Molenbeek-Saint-Jean, à proximité de la frontière avec la commune d'Anderlecht le long du canal de Charleroi délimité par, la rue Nicolas Doyen, la rue de Birmingham, la Place de la Duchesse de Brabant, la rue Isidoor Teirlinck, la rue Delaunoy, et la rue Heyvaert .

Plus de trente nationalités se côtoient, dans le quartier Heyvaert .

A la rue éponyme se rencontre les vendeurs, rabatteurs, acheteurs de véhicules d'occasion, toutes marques confondues. C'est aussi dans cette rue que plusieurs objets de luxe se vendent à vil prix.

La Rue Heyvaert vit au rythme de ces activités qui ont fait d'elle l'une des rues les plus célèbre de l'Europe centrale en matière de vente de véhicules d'occasion.

Il est un peu plus de 10 heures ce samedi 13 juillet 2019 lorsque la rue Heyvaert se met à convulser. Un, puis deux, puis cent vendeurs à la sauvette convergent en masse pour la vente flash quotidienne.

Ils ne sont pas des vendeurs de véhicules, ni d'acheteurs. Sapés à l'excentrique, volubiles et hâbleurs, ils vont transformer l'artère en un foisonnant marché de pacotille. Durant une heure trente, sous un concert de cris et d'invectives, les transactions s'affolent.

Les liasses de coupures passent de main en main, ici pour le dernier sac Louis Vuiton, là pour des lunettes de soleil ou des ceintures, un parfums etc. Les clients viennent de toute la Belgique et même aussi de l'Afrique (Les acheteurs de véhicules d'occasion), alléchés à l'idée de trouver un smartphone cinq fois moins cher que dans une boutique de téléphonie.

Depuis la fenêtre de leur appartement, quelques riverains épient le spectacle, impuissants et résignés. Aux alentours de 15 heures, la rue se vide et il ne reste alors qu'une bouillie de cartons piétinés. C'est le moment où les activités sont presque à l'arrêt les samedi au quartier Heyvaert. la rue éponyme est considérée comme le centre névralgique des affaires de Bruxelles

On dit souvent de ce quartier qu'il est un «centre mafieux» tant les problèmes s'amoncellent : vente des objets contrefaits, vol de véhicules, trafic divers, racket, marchands de sommeil. Heureusement que ces dernières années, la police veille récurrence sur les populations de ce quartier qui donnait l'impression d'être un "No man's land" nous confie Mamadou A."tacleur ", un terme du jargon africain qui désigne des sortes de commissionnaires clandestins.

Mamadou A. a quitté le Sénégal il y a quinze ans, poussé par la pauvreté. Depuis, il habite la Rue Heyvaert à Bruxelles, où il a fondé une association des tacleurs pour aider les rabatteurs. C'est cette association qui accueille les nouveaux venus dans la rue Heyvaert ajoute t-il. Ils se réunissent une fois par mois.

Le long de la rue Heyvaert, on trouve de boucheries et d'épiceries exotiques, dont les étals débordent largement sur la chaussée. On vient de toute la Belgique, et surtout de l'Afrique, pour y acheter des véhicules d'occasion et aussi des accessoires pour meubler les espaces vides dans les véhicules à envoyer en Afrique. « Les prix sont très compétitifs, assure Mamadou, c'est moins cher qu'en province. »

La rue Heyvaert, c'est une longue succession de garages, et à l'intérieur des hangars des milliers de voitures qui attendent de partir vers l'Afrique. Ici, les clients africains les grands clients nous confient une source, paient traditionnellement en argent liquide. Ils ne sont pas résidents et ils ont un temps bien limité pour faire leurs achats".

Même si depuis le 1 janvier 2014, ces paiements sont limités à 3 000 euros, les clients africains trouvent toujours des astuces pour payer en liquide.

C'est au quartier Heyvaert, que s'effectuent en grande partie les transferts de véhicules achetés vers l'Afrique.

Au 161 de la rue Heyvaert, on entre dans un hangar un peu plus grand que les dizaines de garages qui animent toute la zone. Là est située Karim Export, vendeur et transporteur de véhicule vers l'Afrique

Ses garages sont remplis de Toyota et de Mercedes. Au Rez-de-Chaussée de son dépôt on peut accéder à un bureau vitré. Là, devant un comptoir où deux dames officient, attendent cinq Africains, papiers et billets de banque en main. Ils connaissent par cœur les tarifs, écrits au marqueur sur une grande affiche : "Douala : 350 euros, Lagos : 510, Cotonou : 450". Cela ne les empêche pas de demander confirmation des prix, en tendant les papiers de la Toyota qu'ils envoient au pays.

Dans un petit bureau voisin "interdit au public", Karim, fils de l'autre, surveille des écrans d'ordinateur et ce petit monde qu'elle connaît par cœur. Depuis des années, Karim Auto a gagné, par le bouche-à-oreille, une inoxydable réputation de sérieux.

Pendant que nous cherchons à avoir plus d'information sur cette société, le téléphone ne cesse de sonner. Un dénommé Kamga (1) appelle, angoissé, de Douala (Cameroun). Il s'inquiète de n'avoir pas encore obtenu le visa qu'il a déposé à l'ambassade de Belgique... le matin même. M. Kamga est un client régulier. Il vient à Bruxelles toutes les six mois et achète une vingtaine de voitures, qu'il fait expédier par Karim Auto.

Les employés de Karim Auto connaissent des dizaines de commerçants africains comme lui, ayant garage sur rue ou non, "qui sont toujours très pressés, aiment le commerce et sont, finalement, des gens très sûrs". Ils constituent une part majeure de leur clientèle.

Ils connaissent aussi des dizaines d'acheteurs installés en Europe, qui envoient régulièrement des voitures vers l'Afrique.

Réguliers ou occasionnels, ces "exportateurs" de véhicules usagés trouvent leur bonheur en dépouillant les petites annonces des journaux gratuits ou en fréquentant les grands marchés en plein air de la voiture d'occasion en France, en Allemagne, au Benelux ou en Autriche. Ils consultent aussi les nombreux sites Internet dédiés à ce commerce, pas toujours très fiables.

Ce flux d'acheteurs en "demi-gros" et de particuliers génère un commerce important : de ces bureaux sans grâce où l'essentiel des paiements s'effectue en liquide, Karim Auto exporte 12 000 à 15 000 véhicules chaque année. Ils ne sont pas seuls dans ce quartier.

A quelques rues, on trouve les correspondants de commerçants qui achètent en Europe et revendent eux-mêmes en Afrique. C'est le cas de Zeither, dont le grand garage, se trouve sur le long du canal de Cureghem.

Il fait partie des négociants assez puissants pour armer eux-mêmes des navires. Il y a aussi à côté d'eux des petits négociants qui expédient les voitures sur des navires loués au coup par coup, par exemple des cargos appartenant aux transporteurs. ici, ils payent dit-on les espaces occupés dans le bateau par mètre cube.

L'homme, l'un des gros du secteur, ne vient jamais en Belgique, alors que l'essentiel des voitures qu'il envoie part d'Anvers. "Il reste à Beyrouth et règle tout par téléphone", explique un agent du port d'Anvers qui a requis l'anonymat.

La présence de grands opérateurs dans l'arrière-port d'Anvers qu'est Anderlecht explique que ce quartier bruxellois délabré soit désormais entièrement consacré aux véhicules. Les anciens ateliers textiles, les boutiques et même les garages individuels des anciennes maisons ouvrières ont tous été transformés en garage d'exposition ou de "préparation" des véhicules à l'envoi. Petit ou moyen, chaque garagiste affirme disposer de "la voiture que vous voulez, même si vous ne la voyez pas ici".

On y propose, par exemple, une Toyota Carina 1997 pour 1500euros avant marchandage. Un prix élevé, mais, justifie le vendeur, libanais d'origine, "vous n'en trouverez pas beaucoup de 1997, parce qu'en 1998 ils ont sorti l'Avensis". La firme nippone est désormais très prisée en Afrique, mais son Avensis a un sérieux défaut : trop d'électronique pour un marché africain qui manque cruellement de matériel adapté aux réparations.

Plusieurs hommes africains, comme le président nigérien Issoufou Mahamadou ou Etienne Tsisekedi du Congo voir le Général Asso du Cameroun, y ont leurs habitudes, assure Mamadou A (1). « Dans le quartier Heyvaert, il y a du positif. C'est la diversité culturelle. Mais aussi parfois du négatif », prévient-il, en nous conseillant de bien fermer nos sacs. Certains tacleurs sont également des pick pockets dit-on là bas.

À quelques mètres de nous, des "tacleurs" haranguent la foule compacte à la sortie du Marché des Abattoirs (Face de la Rue Heyvaert).

Sur les trottoirs de ces rues du quartier Heyvaert, on croise des dizaines de "tacleurs" issus de plusieurs pays africains. A longueur de journée, ils sont debout en petits groupes organisés par pays ou par régions d'Afrique, en train de causer en attendant de potentiels clients. Ils viennent dans cette rue pour "se chercher", c'est-à-dire travailler et trouver de l'argent.

On retrouve les Camerounais( Spécialités Toyota) à l'entrée de la rue, les ressortissants de l'Afrique de l'est (Spécialités Ford, Opel) au niveau de la Rue de Liverpool, de l'Afrique de l'ouest (Spécialités Renault, Peugeot) au niveau de la Rue Gosselies...aussi bavards qu'ils ont l'air désœuvrés. Ce sont, comme disent certains, les "tacleurs", amis ou relations des commerçants, ils aident - contre rémunération - tous ceux venus à Anderlecht expédier un véhicule à retirer du véhicule quelques pièces essentielles pour empêcher quiconque de l'utiliser, avant un trajet dont l'arrivée est problématique : les vols, dans les ports africains étant systématiques, ou aussi, ils aident les clients venus de l'Afrique à trouver un lieu pour dormir, à remplir les formalités d'expédition...

En clair, le travail de "tacleur" consiste à intercepter de potentiels acheteurs de voitures, leur servir de guide à travers les vendeurs, chargeurs etc. En contrepartie, il reçoit une triple commission venant à la fois du client, du vendeur et du transporteur de voitures. Selon Mamadou notre guide, il n'existe pas de tarif fixe dans ces transactions, tout se passe à la tête et selon l'humeur du client. "Il y a des jours où un tacleur peut avoir 100, voire 300 euros".

Les voitures achetées ici ou dans le reste de l'Europe sont donc groupées par les transitaires et les négociants d'Anderlecht avant de partir, sur des processions de semi-remorques, vers

Anvers. Le grand port sur l'Escaut est le premier lieu européen de départ de véhicules vers l'Afrique.

A la Rue Heyvaert, on entend parler wolof comme dans certaines rues de Dakar, Idem pour le pidgin, une espèce de mélange de français et d'anglais au Cameroun et au Nigéria. sans oublier les langues peules etc.

« N'importe quel Africain sans papier, nouvellement arrivé à Bruxelles peut en faire un point de repère. Les Africains de tous bords, pour démarrer leur intégration dans la vie des affaires à Bruxelles, sont obligés de passer par la Rue Heyvaert. L'affirmation péremptoire de Mamadou n'est cependant pas toujours vérifiée. C'est un lieu " de baptême" c'est-à-dire un lieu où on doit apprendre en tant que sans papier à gagner sa vie « Dans le mouvement associatif, il nous arrive de recevoir ou d'avoir des appels de compatriotes qui débarquent fraîchement de l'Afrique, complète Mamadou. Progressivement, "on est arrivé à mettre en place un réseau qui n'existait pas avant. Nous devons nous atteler à organiser un tout petit peu plus le mode de fonctionnement des primo arrivants sans papiers dans le quartier pour que cela puisse être plus profitable à la communauté"

Rue Heyvaert, cimetière des intelligences ?

Nombreux sont ceux qui, arrivés en Belgique depuis des années, ayant vécu dans la situation de sans papiers et travaillé à la Rue Heyvaert, refusent d'abandonner leur travail de tacleur. C'est ainsi que l'on retrouvent désormais parmi eux, des personnes en situations administrative correcte ou même naturalisées belges.

«Déficit». Evidemment, le travail de notre association envers ces tacleurs qui ont déjà les papiers se complique «lorsqu'ils refusent de quitter la Rue Heyvaert». Il faut trouver les mots et le ton pour le «dire aux gens».La priorité est alors donnée à l'accompagnement. Les membres de l'équipe se chargent de prendre un rendez-vous dans une maison de quartier Asbl spécialisée afin que cette dernière accompagne le tacleur. En 2015, près de 15 tacleurs accompagnés ont trouvé des boulots par le biais de la maison de l'emploi d'Anderlecht.

Si ces succès sont incontestablement utiles, C'est parce que l'association continue ses campagnes de terrain. «On espère que la situation va changer car pour l'instant on creuse du déficit», déplore Mamadou.

La naissance du marché du véhicule d'occasion sur les territoires de Molenbeek-Saint-Jean et d'Anderlecht.

Le choix du secteur de la vente de véhicule de seconde main remonte au tout début des années 80 . Pour la petite histoire, au début du 19ème siècle, le marché aux bestiaux se tient au centre de Bruxelles. D'autres communes possèdent leur propre abattoir mais à la fin du 19ème siècle, ils seront réaffectés ou démolis. Aussi pour des raisons d'hygiène, il est décidé de déménager les activités d'abattage à la périphérie de la ville. C'est dans ce double contexte que naît l'abattoir d'Anderlecht.

Parallèlement à cela se développe dans le quartier de l'abattoir et principalement dans la rue Heyvaert des activités liées au traitement de la viande. Le secteur n'investit pas suffisamment dans la modernisation, l'application de nouvelles normes européennes dans le traitement de la

viande entraîne progressivement le départ des bouchers vers des installations neuves et modernes qui viennent d'être construites dans le zoning industriel d'Anderlecht.

1983 les abattoirs d'Anderlecht sont menacés de fermeture. Ces époques charnières marquent le déclin des activités de boucherie. La taille des bâtiments industriels, la haute capacité de résistance des planchers, l'éclairage naturel, les systèmes de levage attirent le secteur de la voiture d'occasion. Cette attirance fut amplifiée par le fait que les parkings des abattoirs organisent dans les années 80 un marché de la voiture d'occasion, où les particuliers pouvaient offrir leur véhicule à la vente. (2)

Le potentiel était donc bien réuni pour transformer l'économie du quartier. Cette transformation connu un essor par les demandes des marchés égyptien, libanais et africain, demandeurs de véhicules d'occasion provenant d'Europe.

C'est dans ce contexte que le quartier Heyvaert connaît sa renommée internationale pour le commerce du véhicule d'occasion. Les activités connexes Des commerces satellites vont également se développer dans le quartier, mais resteront étroitement liés à la voiture ou à l exportation de vieux appareils électroménagers (frigos, TV, cuisinières), pneus, pièces de rechanges de voiture, vieux matelas.

Pour Mamadou, la Rue Heyvaert est la rue de son avenir. La réussite dans les affaires. Son aventure à la Rue, c'est le rêve de toute une génération de son continent. Vivre à l'abri du besoin, se vêtir, avoir des voitures dans son garage, sa maison. Mamadou en tant que tacleur est propriétaire de deux villa au Sénégal. Mais comme beaucoup de ses amis, il ne se voit pas comme un modèle de réussite car selon lui, une fois fini avec la rue Heyvaert, les papiers en poche, il faut travailler légalement pour préparer sa retraite... Même s'il est vrai que plusieurs africains qui débarquent en Europe sont pour la pluspart âgés et ne travaillent que pour moins de 20 ans pour bénéficier d'une retraite minable.

(1) Les prénoms ont été modifiés.

(2) Christian Perremans in La sanction et la réparation des infractions en environnement & en urbanisme

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