Congo-Brazzaville: Jean-Pierre Ngombé - « Chaque production est une rencontre, une aventure humaine »

interview

Ancien ministre de l'Éducation et de la Culture du Congo-Brazzaville, c'est après sa carrière politique que Jean-Pierre Ngombé s'est lancé dans l'industrie du disque et du livre. Cette dernière, Tamaris, a atteint sa vitesse de croisière dans les années 1990 car les plus grands artistes du continent tels que Koffi Olomidé, Aïcha Koné, Zaïko Langa-Langa ou encore Tshala Muana ont signé chez le producteur congolais. A l'occasion des 30 ans de Tamaris le 23 juillet, Jean-Pierre Ngombé nous livre une belle histoire qui porte le nom d'une fleur signifiant "Comptez sur ma protection".

Les Dépêches du Bassin du Congo (L.D.B.C.) : Après une longue carrière en politique, d'où vous est venue l'idée de reconversion ?

Jean-Pierre Ngombé (J.P.N.) : Mon amour pour la musique précède mon engagement en politique. La politique est un sacerdoce et la musique une passion. Enfant, j'ai grandi à Poto-Poto, un quartier dans lequel la plupart des jeunes étaient des passionnés de football et quelques-uns des férus de musique. Je faisais partie de la seconde catégorie car, très jeune, j'écrivais des textes et composais des mélodies. J'avais pour compagnons de route des jeunes comme Pablinto, plus connu sous le nom de Pamélo Mounka. Quand j'ai quitté la politique, j'ai créé les éditions Surya (Soleil en sanscrit) qui deviendront en 1989 les éditions Tamaris. C'était l'envie de produire dans les meilleures conditions une de mes chansons, "Testament", que j'ai créé Surya. La chanson était interprétée par Aimé Elangui. Cette tentative réussie m'a inoculé le virus de la production.

L.D.B.C. : Lorsqu'on parle de Tamaris, on constate l'ouverture sur le continent. Etait-ce votre vision ?

J.B.N. : Absolument, la vision était africaine car nos musiques se nourrissent les unes des autres. Le Makossa, le Mbalax, la Rumba se font écho de très près. Nous voulions produire les phares du continent, nous servir des plus connus pour trouver les pépites du continent. C'est dans cette approche que nous avons été la première maison de production à faire des compilations. Ainsi, nous avions fait Tamaris Multi-stars avec des noms comme Mbilia Bel ou Pépé Kallé. Ceci avait permis de révéler Abby Surya et les puristes ont pu apprécier la voix de Pompom Kuleta.

L.D.B.C. : Avec des bureaux dans différents pays, comment s'effectuait la gestion de Tamaris ?

J.P.N. : Nous avions le siège social à Faubourg poissonnière dans le 9e arrondissement de Paris où le premier directeur général fut Claude Lesbiens et le directeur artistique, le chanteur Sam Mangwana. En Afrique, nous avions nos bureaux au Congo-Brazzaville, Kenya et Sénégal. Dans chacun de ces pays, chaque représentant est tenu de satisfaire aux obligations pour atteindre les résultats de notre charte de qualité.

L.D.B.C. : Quel souvenir gardez-vous de chaque production ?

J.B.N. : Chaque production est une rencontre, une aventure humaine. Je peux toutefois dire que le cas Tabu Ley est particulier. Plus jeunes, Pamelo et moi allions lui vendre des chansons. Quand j'ai créé Tamaris, je l'ai produit. Le fan devenait producteur. Autre souvenir, j'ai vu la montée en puissance de la carrière de Koffi Olomidé. Je me souviens d'un artiste laborieux particulièrement. Je peux citer Souzy Kasseya. Un perfectionniste qui a dirigé de nombreux albums de premier plan de Tamaris comme Eau bénite d'Ok Jazz. Pour finir, je pense à Mayaula Mayoni. Nous avions initié la résidence d'artiste musicien avec lui. Tamaris a logé pendant près d'un an cette belle plume de la rumba pour produire l'album désormais standard dans lequel se retrouve le titre Ousmane Bakayoko.

L.D.B.C. : Quelles étaient les difficultés de l'industrie musicale à l'époque et comment y avez-vous fait face ?

J.P.N. : La piraterie était la gangrène qui amputait les bénéfices des producteurs. Nous avons d'ailleurs lutté avec acharnement grâce à notre brigade antipiraterie, étroitement liée à la police. Autre écueil au métier, les nombreux intermédiaires qui empêchaient de maximiser les profits. Nous avons donc réfléchi et le producteur est devenu distributeur. Au quotidien, il fallait trouver aussi le client, le fidéliser et chercher de nouvelles parts de marché comme dans tout business.

L.D.B.C. : Quel état des lieux faites-vous de la production musicale actuellement ?

J.P.N. : Le modèle économique a changé. Avant, nous payions des avances sur royalties aux artistes. Les conditions d'enregistrement étaient de choix. Les studios Harrison ou Davout pour Zaiko étaient la crème des studios parisiens où vous pouviez croiser Kassav ou Johnny Hallyday. Aujourd'hui, l'investissement est moins coûteux. Les homes studios pullulent et pour des produits parfois d'assez bonne qualité. Ensuite, la consommation a également changé avec l'arrivée du CD puis celle en ligne. L'avantage est que les artistes peuvent facilement enregistrer et mettre leurs œuvres à la vente. L'inconvénient est qu'il n'y a plus d'essaimage. Désormais, parmi les sources de revenus des artistes, il y a aussi les panégyriques (chansons dédiées à une personne), qui ont pris de grandes proportions dans la rumba. Tous ces éléments prouvent que le métier à changer et c'est normal avec le temps qui passe.

L.D.B.C. : Qu'en est-il de la relève qui poursuit votre œuvre ?

J.P.N. : Vouloir à tout prix que quelqu'un poursuive son œuvre dénote d'une certaine haute estime de soi. Chacun fait au mieux selon ses envies et sa vision. Mais mes enfants ont également le virus de l'art et l'éducation de mes deux passions.

L.D.B.C. : Un mot sur le rôle de la musique dans une société dans laquelle nous parlons beaucoup d'antivaleurs et de mauvaises mœurs.

J.P.N. : Je vais vous dire une chose, nous sommes tous acteurs dans une société. Les antivaleurs dont nous parlons ne peuvent être combattues que par la musique ou par l'art. La musique peut être moralisatrice, réconfortante, patriote ou inspirer la piété. La musique comme toute forme d'art est d'abord le véhicule des émotions et non un lieu d'injonctions. Le politique doit jouer son rôle et, ensuite, il faut éduquer les oreilles des plus jeunes à écouter de la musique de qualité tout simplement.

Ĺ.D.B.C. : Votre ultime mot...

J.P.N. : J'encourage les artistes à ne jamais baisser les bras car ils ont un rôle important à jouer dans la société. Ceci se vérifie depuis les civilisations les plus anciennes. Merci pour cette interview qui me replonge dans de beaux souvenirs. J'ai un projet en hommage à ces année-là avec un de mes fils. J'en parlerai prochainement.

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