Maroc: La dimension culturelle d'El Jadida des années soixante vue par les femmes

Depuis que j'ai commencé à écrire et publier Les cahiers d'El Jadida, série d'ouvrages dédiés à cette ville et à son histoire, j'entends souvent, et surtout de la part de jeunes qui n'ont pas connu cette cité dans les premières années de l'Indépendance, une phrase qui revient comme un leitmotiv : « Mais où est donc cette Mazagan dont vous parlez ? ». Ma réponse est toute simple : c'est que la cité de Mazagan cosmopolite a disparu et qu'il n'en reste aujourd'hui, que des traces après juste un demi-siècle. Ce Mazagan à taille humaine, ville de culture, de modernité et d'ouverture a laissé place à une cité moins raffinée que par le passé et surtout animée de nos jours par la recherche de biens matériels.

Je pourrais disserter longuement pour essayer d'expliquer cette grande mutation survenue au fil des jours et qui a touché généralement toutes les villes du Maroc, mais, pour faire bref, je voudrais donner la parole aux femmes d'El Jadida qui ont connu cette période de grande culture. J'ai consigné leurs réponses dans mon livre El Jadida 1949-69. Paroles de femmes paru il y a trois ans. Ces femmes sont unanimes pour dire que la ville d'El Jadida a fléchi principalement sur deux niveaux : la culture et l'aspect général représenté notamment par le centre-ville. Mais il convient de rappeler que les changements survenus ne sont pas exclusifs à El Jadida.

Comment la ville était-elle perçue alors par les Jdidiyates ? L'écrivaine Leila Benallal-Messaoudi souligne que : «Notre ville s'enorgueillissait d'avoir un vrai théâtre. On y recevait les compagnies les plus illustres de Paris. Des orchestres de grands noms y donnaient des concerts de musique, des conférenciers réputés venaient y développer les thèmes les plus éclectiques. Grâce au cinéma de Madame Dufour, un large éventail de films nous était proposé ». Tous ces éléments et bien d'autres ont fait, selon Esther Benouaich que : « El Jadida était dans les années 60 une ville de modernité et d'ouverture exemplaire ». Khadija Benrhanem, ancienne enseignante, et sa sœur Souad suivaient des cours de musique au théâtre municipal dispensés par le professeur Abdelouahab Agoumi et elles disposaient déjà chez elles d'un « tourne-disque pour écouter les meilleures chansons de Charles Aznavour et d'Enrico Macias ».

De même Khadija Bouchtia, professeure en retraite, fait le diagnostic suivant : « El Jadida était une ville culturellement animée. Je citerais le groupement culturel animé par M. Adigard des Gautries. Il s'occupait, entre autres, de l'Association des Amis du théâtre. J'avais également un abonnement aux conférences Connaissance du Monde qui se tenaient au théâtre municipal et qui étaient suivies par les parents comme par les élèves».

D'autres témoignages dans ce livre confortent le même point de vue. Ils évoquent par ailleurs que : « La ville s'est ruralisée et il semble, selon Khadija Bouchtia, que la construction du port de Jorf Lasfar a contribué à cela en attirant une population des campagnes en quête de travail. La ville dans les années soixante était plus propre qu'aujourd'hui ». L'analyse de Bouchtia est partagée par Leila Bencherki qui constate que : « Le changement dans la structure de la population dû au développement industriel du port minéralier de Jorf Lasfar a drainé vers El Jadida une population nombreuse et le volet culturel est resté le parent pauvre dans cette évolution ». Quant à Saadia Zaki, ancienne du Génie rural, elle qualifie El Jadida actuelle de « ville encombrée ».

D'autres causes de cette régression culturelle sont évoquées dans les témoignages comme la baisse du niveau de l'enseignement. Ainsi selon Leila Bencherki : « L'enseignement des années cinquante était d'une qualité remarquable ». Latifa Ayada, ancienne lauréate de l'Ecole normale, ajoute que : « C'était une génération sérieuse que rien n'intéressait davantage que les études et la réussite ».

Les changements évoqués dus à l'évolution de la société et au recul de l'enseignement ont eu des conséquences directes sur la physionomie de la ville et sa composante culturelle initiale. Danielle Amar, ancienne professeure d'éducation physique, déplore « la disparition des beaux quartiers d'autrefois et la détérioration des chaussées ». La sportive Collette Moret déplore l'arrêt de la manifestation célèbre des majorettes. La poétesse Khatiba Moundib de préciser qu'El Jadida connaissait même l'élection de Miss El Jadida, événement abandonné depuis. Et Khadija Bouchtia, également artiste-peintre, de rappeler que « les filles s'habillaient d'une façon moderne, la jupe était en vogue, ainsi que la mini-jupe ».

Ceci dit, il ne faut pas idéaliser le passé outre mesure. En effet, il n'était pas facile pour les Marocains, même les notables, d'inscrire leurs enfants à l'école française. Leila Benallal et Meriem Boujibar témoignent que les élèves marocains y étaient en nombre relativement restreint. Il ne faut pas occulter également le fait que le Mazagan d'autrefois, n'échappait pas aux clivages sociaux bien qu'il y régnât une relative mixité sociale dans les espaces publics ouverts à tous.

Les multiples changements socio-culturelles et économiques survenus aujourd'hui et non des moindres ont eu une répercussion telle que la culture qu'on peut qualifier de « moderne » s'est trouvée en concurrence avec d'autres cultures. De ces changements vécus depuis la fin des années 70, on peut retenir notamment : la disparition de la grande colonie européenne, le départ de la communauté juive, la démolition des quatre cinémas existants, la disparition des associations de tendance francophone, la généralisation de l'arabisation de l'enseignement, la somnolence du théâtre municipal, l'exode rural et les mouvements migratoires qui ont impacté la structure de la population jdidie. Mais l'on peut espérer toutefois que la ville d'El Jadida retrouve bientôt son cachet de cité culturelle par excellence grâce notamment à ses atouts économiques et à ses potentialités humaines.

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