Burkina Faso: Décès 11 gardés à vue - Hier à la morgue de Bogodogo

Sans qu'ils sachent les circonstances qui ont conduit à la mort de leurs proches, les parents des gardés à vue qui ont perdu la vie (au nombre de 11) dans les locaux de l'unité antidrogue de la police nationale dans la nuit du 14 au 15 juillet sont allés retirer leurs corps à la morgue. La journée du 21 juillet 2019 était chargée d'émotion à la chambre mortuaire de l'hôpital de district de Bogogodo.

Dimanche 21 juillet. Les deux halls que compte la morgue de l'hôpital de district de Bogodogo sont pleins de femmes et d'hommes. Les mines sont déconfites. Certains cachent leurs yeux, devenus trop rouge à force de verser des larmes, avec des lunettes noires. Les corps des victimes sortent un à un de la chambre mortuaire. N'arrivant pas à supporter l'ambiance de l'intérieur, une dame fond en larmes. Elle ne tiendra pas sur ses deux jambes. Elle s'effondre. Ses proches, les yeux embués de larmes, viennent à son secours. Elle est raccompagnée dehors dans un véhicule. La dame en question a perdu son petit frère du nom de David Sawadogo.

Tout comme elle, Séni Ouédraogo a perdu son frère jumeau Lassané Ouédraogo, 39 ans. Lassané était chauffeur dans une boulangerie. Il était de service les nuits. La journée, il cirait des chausseurs. Occupé toute la journée du vendredi 12 juillet dans une cérémonie, Séni rentrera le soir et demandera les nouvelles de son frère à l'épouse de ce dernier. Elle lui répondra qu'il est sorti sans donner la destination qu'il prendrait. Cette situation n'étant pas une première, Séni n'y pas prêté trop attention. Les choses sont devenues plus sérieuses le lendemain, car jusqu'à une certaine heure, il n'avait toujours pas les nouvelles de son frangin. Il se lance alors à sa recherche. Les fouilles seront vaines. Il prendra par la suite la résolution de faire un communiqué dans une radio de la place.

C'est plus tard, dans la soirée, qu'un voisin viendra lui dire qu'il a vu son frère à l'unité antidrogue de la police. « Il nous a dit qu'il voulait venir nous donner l'information plus tôt, mais il avait peur. Nous sommes arrivés à la police autour de 17h. L'heure n'était plus propice aux visites. Nous sommes revenus à la maison. Nous sommes repartis le lendemain dimanche rendre visite au frangin et lui apporter de la nourriture », raconte Séni.

Le lundi matin, Séni achète du riz pour son frère. Quand il est arrivé à la police, les policiers lui ont signifié qu'ils ont une réunion. Ladite réunion a traîné en longueur et il n'a pas pu voir son frère. Vers 14h, il recevra l'appel d'un anonyme. Il s'agit d'un agent del'unité antidrogue de la police nationale. « Sur la pièce de mon frère, je suis la personne à prévenir en cas de besoin. Quand je suis arrivé à la police, un policier m'a remis une chaise. Je me suis assis. Je n'étais pas seul. Quelques minutes après, les chefs des policiers sont venus en grand nombre. C'est d'eux que nous avons appris la tragique nouvelle », relate-t-il affligé.

Pensant avoir des informations sur l'autopsie des corps, Séni Ouédraogo a pris part à la rencontre que le ministre de la Sécurité et son homologue de la Justice ont eu le 20 juillet avec les parents des victimes. Il ressortira de cette réunion toujours avec des questions sans réponses (les circonstances de la mort de son proche, combien de détenus se trouvaient dans la cellule de l'unité antidrogue avant le drame, combien de personnes ont pu être sauvées). « Le ministre de la Sécurité nous a assuré que toute la lumière serait faite sur cette affaire. Comme le dossier est en justice, il n'a pas donné de détails. Il n'a rien dit non plus sur l'autopsie ».

Le choc est encore plus dur pour Ilias Sana. Il a en effet perdu son enfant et son petit frère : Aziz Sana, son rejeton, et Salif Sana, son frangin. La dernière victime citée était un tailleur, le fils de Sana, lui, était un ferrailleur. Le jour de leur arrestation, monsieur Sana confie qu'il n'était pas à la maison. Du compte rendu qu'il a eu, il fait savoir que quand la police est arrivée, les occupants de la maison ont fui. Son frère étant dans l'incapacité de s'enfouir, parce qu'ayant eu une fracture au pied suite à un accident de la circulation, a été alpagué. « Les policiers lui ont demandé après Salfo, Aziz, Lassané et Ibra. Il leur a signifié qu'ils sont sortis. Etant dans la chambre, Aziz a entendu son nom, il est sorti. On l'a pris ».

C'est dans la soirée du lundi 15 que Ilias Sana apprendra la mort de ses proches, arrêtés dans la journée du mercredi 10 juillet. «Quand nous sommes arrivés à la police, les policiers nous ont dit qu'ils ont ouvert la porte de la cellule le matin et ont vu beaucoup de morts. Sur place, nous avons demandé combien de personnes il y avait dans la cellule ; malheureusement, notre question est restée sans réponse».

Beaucoup de parents ont donc retiré les corps de leurs proches le dimanche 21 juillet, mais ont toujours le regard tourné vers les légistes.

Encadré

Ce qui s'est passé cette nuit fatidique-là

L'autopsie des corps terminée, les parents des onze personnes décédées alors qu'elles étaient en garde à vue dans les locaux de l'Unité anti-drogue de la police ont été autorisés, samedi 20 juillet 2019, à enlever les dépouilles à la morgue du CMA du secteur 30 de Ouagadougou. Mais ils ont d'abord exigé la lumière sur les circonstances du drame.

Au terme d'une réunion, le même samedi, avec le ministre de la Sécurité, Ousséni Compaoré, et celui de la Justice, René Bagoro, les familles des victimes n'ont toutefois obtenu aucune information sur les causes des décès. En attendant donc « les conclusions de l'enquête », le chef du département de la Sécurité les a invitées à se constituer en collectif afin que leur soient trouvés des avocats. Il a aussi annoncé la création d'un fonds immédiatement disponible pour la prise en charge des obsèques.

Alors que certaines familles ont procédé le même jour à l'inhumation de leurs proches, d'autres procédaient hier dimanche 21 juillet 2019 à la récupération de leurs morts, le visage déconfit à la fois par la douleur et cette oppressante question : « Qu'est-ce qui a bien pu se passer cette nuit-là ?»

Selon une source policière, suite à une opération des éléments de l'Unité anti-drogue, plusieurs individus ont été arrêtés et maintenus en garde à vue dans la nuit du samedi 13 juillet dernier. Ils seront par la suite mis à près de 30 personnes au violon à porte pleine, qui ne devait en contenir qu'une dizaine avec une petite fenêtre. Aux alentours de 3h du matin, certains d'entre eux ont commencé à manifester des signes de suffocation du fait de la raréfaction de l'air. Malgré les différents coups assénés à la porte afin d'alerter les quatre policiers de service cette nuit-là, aucun d'entre eux n'a daigné réagir pour savoir ce qui se passait à l'intérieur de la cellule.

«Il suffisait d'ouvrir la petite fenêtre et on aurait limité le nombre de victimes», soupire notre source avant d'ajouter que c'est finalement vers 5 h du matin qu'un agent a ouvert le cachot. Trop tard. Le drame était déjà survenu.

En attendant les résultats de l'autopsie et de situer les responsabilités, les autorités en charge du dossier ont procédé, à titre conservatoire, au relèvement du chef du l'Unité, Richard Bélem, de ses fonctions puis à la suspension de la directrice générale de la police judiciaire, Amy Nènè Traoré.

Quant aux quatre policiers de service cette nuit-là, ils viennent de recevoir des affectations individuelles hors de la direction régionale de la police du Centre.

Nous y reviendrons.

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