Cameroun: Les forces de sécurité tuent des civils et violent une femme

Photo: RFI/OR
Les soldats de l'armée de terre camerounaise
communiqué de presse

Nairobi — Les forces de sécurité camerounaises ont tué au moins quatre civils et ont violé une femme depuis la mi-juin 2019 au cours d'opérations de sécurité dans la région du Nord-Ouest. Les personnes tuées incluent un homme âgé en situation de handicap physique et un jeune homme avec un handicap mental.

« Ces récents crimes s'ajoutent à une longue liste d'abus commis par les forces de sécurité camerounaises », a indiqué Lewis Mudge, directeur pour l'Afrique centrale à Human Rights Watch. « Au lieu de veiller à ce que la justice soit rendue, les autorités camerounaises nient que leurs forces tuent et violent des personnes. Il est donc essentiel de leur rappeler que le monde les observe. »

Human Rights Watch a interrogé des témoins, des membres des familles des victimes, des travailleurs médicaux et d'autres habitants qui ont décrit les actes des forces de sécurité. Human Rights Watch n'a pas été en mesure d'entrer dans le pays depuis que sa chercheuse a été interdite de séjour sur le territoire, sans explication, le 12 avril.

Au cours des trois dernières années, les régions anglophones du Cameroun sont empêtrées dans un cycle de violences meurtrières qui ont fait 2 000 morts et arraché près d'un demi-million de personnes à leurs maisons.

Les meurtres illégaux et le recours à une force excessive par les forces de sécurité au cours des opérations de sécurité sont courants depuis le début de la crise. Human Rights Watch a documenté d'importants incendies de villages par des membres des forces de sécurité entre 2017 et 2019 dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi que des meurtres de civils et des violences sexuelles.

Dans le quartier d'Alachu de la ville de Bamenda, le 10 juillet, des soldats de l'armée de l'air camerounaise, qui est stationnée à proximité, ont tué Nche Otaghie, un homme de 20 ans avec un handicap mental, et Godlove Neba, ouvrier dans le bâtiment, lors d'opérations de sécurité. Fru Benego, un homme âgé de 80 ans, a aussi été tué ce jour-là par une balle perdue pendant des affrontements entre les soldats et des séparatistes armés.

Des soldats ont été déployés à Alachu après que des heurts entre forces de sécurité et séparatistes armés ont éclaté vers 11 h 00, et ont poursuivi les opérations jusqu'à 16 h 00 environ.

Un habitant a vu des soldats entrer dans la maison de Nche Otaghie vers midi. Le témoin a raconté : « Les militaires étaient partout, fouillant les maisons et menaçant les personnes. Je les ai vus entrer dans la maison de Nche et j'ai entendu un coup de feu. Lorsque les soldats sont partis, j'ai couru là-bas et j'ai trouvé Nche par terre, à l'extérieur de la maison. Il avait été tué d'une balle dans la poitrine. Nous l'avons recouvert de feuilles de bananier »

Un autre témoin a raconté que, plus tard cet après-midi-là, il a vu des soldats de l'armée de l'air arrêter Godlove Neba, qui était à moto, le forcer à descendre, le maltraiter et le tuer : « Je travaille en face de l'endroit où Godlove a été tué. Il a été arrêté par les militaires et forcé à descendre de sa moto. Les soldats ont immédiatement mis la moto derrière leur camion.... Il y a eu une dispute entre Godlove et les militaires. J'ai vu les militaires lui arracher ses vêtements et le traîner sur la route. Puis un des soldats s'est avancé et a tiré deux fois sur lui. »

Le corps de Godlove Neba est resté sur la route jusqu'à ce que les habitants le récupèrent le lendemain pour l'enterrement.

Les habitants d'Alachu ont trop peur des autorités pour déposer des plaintes officielles contre les soldats pour les meurtres.

C'est la deuxième fois, en moins de deux mois, que les soldats de l'armée de l'air ont pris des civils pour cible à Alachu. Le 15 mai, des dizaines de maisons ont été incendiées et un homme a été traîné hors de sa maison et tué. Les autorités ont annoncé l'ouverture d'une enquête sur les incendies des maisons et l'instauration d'une commission d'enquête pour évaluer les dommages matériels et les biens détruits. La commission était censée présenter son rapport avant le 24 mai, mais les autorités n'ont rendu publique aucune information sur les conclusions.

Human Rights Watch s'est entretenu avec de nombreuses victimes de ces attaques plus anciennes. La majorité d'entre elles ont indiqué qu'elles n'avaient pas été contactées pour consigner leurs pertes et aucune victime n'avait reçu jusqu'à présent d'indemnisation et ne connaissait de personne dans le quartier ayant bénéficié d'une indemnisation.

Le 4 juillet, des soldats camerounais ont tué Yuo Carine Fru, une infirmière de 24 ans, et ont gravement blessé sa sœur âgée de 15 ans dans leur maison à Bamenda. Les séparatistes armés avaient tué un soldat près de leur maison cet après-midi-là, et les voisins ont indiqué que les meurtres étaient peut-être un acte de représailles. Un frère qui était aussi présent a réussi à se cacher des soldats, ont-ils précisé.

Un membre de la famille a raconté : « Nous avons trouvé Carine et sa sœur dans une mare de sang. Carine est morte pendant le trajet jusqu'à l'hôpital. » Une infirmière a confirmé à Human Rights Watch que Yuo Carine Fru avait reçu une balle dans le cou. Sa sœur faisait toujours l'objet de soins pour ses blessures.

Le 21 juin, un groupe d'au moins 20 soldats, qui incluait des membres du Bataillon d'intervention rapide (BIR), a tué un homme âgé ayant une mobilité réduite et une déficience auditive, et a violé une femme âgée de 40 ans à Kumbo, dans la région du Nord-Ouest.

Plusieurs habitants ont parlé à Human Rights Watch du meurtre de Pa Vincent Winkar, décrit comme un homme octogénaire ou nonagénaire. Un habitant de Kumbo a raconté : « Beaucoup ont fui lorsqu'ils ont entendu les coups de feu. Mais il y avait cet homme âgé qui ne pouvait pas courir et qui est resté sur place. » Le témoin, qui a fui lorsqu'il a vu les militaires arriver, a participé à l'enterrement du vieil homme. Il a expliqué : « Il avait des problèmes d'audition, donc il n'a pas entendu les tirs. Les militaires sont entrés dans sa maison et l'ont tué dans la cuisine. Il a été abattu d'une balle dans le ventre. » Les habitants n'ont pas déposé de plainte pénale officielle, craignant des représailles.

La victime du viol a raconté : « Cinq soldats sont entrés chez moi, m'ont frappée et m'ont conduite à l'extérieur devant la maison de mes voisins. Ils nous ont demandé à moi et à ma voisine où étaient les "Amba Boys" [séparatistes]. Nous avons répondu que nous ne savions pas, alors ils nous ont frappées. J'ai été frappée au ventre. Un soldat a demandé un préservatif à un collègue et m'a dit d'aller vers les toilettes. Il me suivait avec un fusil. Il a dit : "Si tu cries ou si tu dis quelque chose, je te tue." Il m'a violée et est parti. Lorsque je suis revenue à la maison, j'ai vu que tout mon argent avait été volé. »

La femme a été en mesure d'aller à l'hôpital pour recevoir des soins post-viol le jour même. Mais elle a expliqué qu'elle n'avait pas signalé le viol aux autorités par crainte de représailles. Depuis, elle a fui Kumbo.

La communauté internationale est de plus en plus consciente des crimes graves commis dans les régions anglophones, malgré les efforts du gouvernement camerounais pour empêcher toute couverture et documentation des violations. En 2018, le Bureau du Haut-Commissariat aux droits de l'homme des Nations Unies a demandé un droit d'accès pour enquêter sur les abus dans ces régions, soulevant des inquiétudes sur le manque d'accès pour les acteurs humanitaires et de défense des droits humains, mais il n'a pas reçu d'autorisation. Au cours des dernières semaines, la Suisse a pris des mesures pour organiser des pourparlers entre le gouvernement du Cameroun et les leaders séparatistes, sur fond d'appels internationaux à résoudre la crise.

Tant les autorités camerounaises que les séparatistes devraient arrêter les abus contre les civils et respecter strictement les droits humains, a déclaré Human Rights Watch. Le gouvernement devrait immédiatement enquêter sur ces meurtres et toutes les allégations d'abus, y compris sur l'utilisation illégale et excessive de la force par ses forces de sécurité. Il devrait permettre aux observateurs des droits humains d'agir sans entrave et autoriser la surveillance indépendante de ses efforts pour respecter le droit international relatif aux droits humains.

« Les forces de sécurité semblent avoir peu de craintes quant à ce qu'il se passera alors qu'ils commettent des crimes flagrants contre des civils », a conclu Lewis Mudge. « Ces attaques ne font qu'entretenir la perception que le gouvernement se préoccupe davantage de réprimer la dissidence, réelle ou perçue, que de protéger son peuple et de garantir la justice. »

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