Burkina Faso: Le Premier ministre Christophe Joseph Marie Dabiré à propos du nouveau Code pénal

22 Juillet 2019
interview

Dans la nuit du dimanche 21 juillet 2019, le Premier ministre Christophe Joseph Marie Dabiré a accordé un entretien en direct à des journalistes à la Radiodiffusion-télévision du Burkina (RTB). Avec eux, il a abordé plusieurs sujets de la vie du pays, entre autres la sécurité, l'économie, les personnes déplacées internes, l'avenir du Burkina Faso. Les Editions Sidwaya vous proposent l'intégrité de cet entretien.

Journaliste (J): Comment vous vous sentez ici au Premier ministère ?

Je suis un Premier ministre serein, qui est au cœur de nombreux défis. Je suis serein parce que je suis adossé à un peuple qui est résilient qui a démontré par le passé que face à l'adversité, il est serein. Je travaille à mériter la confiance que le président a placée en moi et de façon générale celle que le peuple a placée en moi en adoptant la déclaration de politique générale.

Certains avaient pointé votre âge comme un handicap, six mois après votre prise de fonction avec les nombreux défis, vu la question sécuritaire du pays, est-ce que vous sentez le poids ?

Pas du tout. Je crois que celui qui m'a confié cette mission a mis cela dans la balance et jugé de ne prendre qu'un junior. Il a choisi des séniors et ces derniers ont montré qu'ils ont quelque chose à apporter au pays.

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, le président Roch Marc Christian Kaboré déclarait ceci : « J'accepte d'être comparé à un diesel mais au moins je démarre, je roule longtemps et j'arrive au but ». C'est ça aussi le style Dabiré, ne pas verser dans le populisme, mais prendre des décisions qui s'inscrivent dans la durée ?

C'est vrai, il faut prendre des mesures qui s'inscrivent dans la durée. Le chef de l'Etat et moi, nous travaillons en complémentarité. Le président prend les grandes orientations pour la conduite du pays et le gouvernement et moi, nous travaillons à traduire cela en actions sur le terrain.

 Comment avez-vous vécu cet épisode sur la mort des 11 détenus à l'Unité anti-drogue et aujourd'hui comment on s'arrange pour ne pas vivre de tel cas, manifestement il y a un problème ?

Oui, il y a un problème et j'ai été le premier à dire que c'est inadmissible. J'ai joint le chef de l'Etat pour lui dire que c'est inacceptable, car du moment où on construit un Etat de droit, nous n'avons pas le droit d'assister à ce type de bavure. Dès les premières heures, nous avons donné toutes les instructions pour que toute la lumière soit faite sur l'affaire aussi bien au niveau de la justice qu'au niveau administratif. Nous avons pris des mesures vis-à-vis des premiers responsables. Nous ne disons pas qu'ils sont coupables de quoi que ce soit mais ils sont les premiers responsables de l'administration de la police au niveau de l'Unité anti-drogue. Ils doivent être mis dans une position où ils ne doivent plus prendre des décisions en attendant que l'enquête démontre les responsabilités afin que des sanctions plus fortes soient prises.

 Certains pointaient du doigt les conditions de détention dans ces structures de sécurité qui sont jugées inhumaines.

Dans cette affaire, on ne doit dédouaner personne. Le gouvernement a sa part de responsabilité mais ceux qui sont chargés de mettre en œuvre les orientations du gouvernement sur le terrain ont également une responsabilité. Nous avons, à l'issue de la situation qui s'est créée, organisé un conseil de cabinet pour donner des orientations parce qu'il faut faire le bilan et ils nous ont fait venir le premier responsable des détenus pour qu'on puisse faire l'évaluation d'ensemble et engager des procédures qui peuvent permettre d'améliorer les conditions de vie et les situations de ces gens.

 Ce sont des familles qui sont en douleur. Elles étaient à la morgue hier pour identifier les corps, qu'est-ce que vous faites pour ces familles et est-ce que vous pouvez donner des informations précises sur ce qui a causé la mort des 11 détenus ?

On ne peut pas dire qu'ils sont morts de façon mystérieuse puisqu'il y a une enquête qui a été ouverte. Les résultats des autopsies demandées par le procureur ont été remis, donc la procédure judiciaire va situer les familles sur les raisons de la mort. Il n'y a pas de solution magique en la matière, nous avons reçu les familles des victimes pour leur donner toutes les informations sur le plan judiciaire et administratif. Nous avons présenté notre compréhension en les rassurant de les accompagner pour l'organisation des funérailles.

Quel bilan peut-on faire des opérations militaires Otampuanou et Odofou en cours à l'Est et au Sahel ?

Globalement positif. Vous permettrez de ne pas aller au-delà. Ce sont des opérations militaires, mais je dis qu'il y a des motifs de satisfaction. Le péril terroriste est toujours présent, nous savons que c'est une lutte de longue haleine qui doit nous permettre de pousser ces terroristes loin de nos frontières. Il suffit d'aller dans les provinces où les opérations sont menées pour savoir que les populations sont satisfaites des résultats obtenus.

Mais les attaques se poursuivent ?

C'est tout à fait normal car vous savez que le terrorisme ne peut être éradiqué en un jour. Dans les pays où il s'est développé, il y a plusieurs dizaines d'années, jusqu'à nos jours il existe malgré les moyens déployés par ces puissances, à plus forte raison, un pays tel que le Burkina Faso. Mais je dis qu'il y a des motifs de satisfaction. Nous n'allons pas verser dans le triomphalisme. Le problème ne se pose pas en termes de comptabilité statistique. Il se pose dans l'objectif à atteindre. Et aujourd'hui les effets pervers des attaques sont moins élevés qu'il y a un ou deux ans, à l'image de Cappuccino. Aujourd'hui le nombre de morts commence à baisser car nos forces de défense et de sécurité se sont adaptées à leur mode opératoire.

Est-ce qu'aujourd'hui nos forces de défense et de sécurité sont bien équipées pour faire face à la menace terroriste ?

Nous avons résolu ce problème. Nos forces de défense se sentent capables d'affronter les attaques terroristes.

Qui sont ceux qui nous attaquent et pourquoi ?

Ce sont des groupes terroristes qui opèrent dans le Sahel. C'est une situation que de nombreux pays connaissent. Et ils ont leur raison de nous attaquer car ils veulent récupérer un territoire pour pouvoir développer leur base et nous disons qu'aucun centimètre de notre pays ne sera cédé. C'est pourquoi nous avons renforcé la sécurité dans nos frontières.

Le G5 était l'espoir des populations, à ce jour les esprits semblent être douchés. Est-ce que le G5 Sahel reste toujours une solution ?

Dans la zone sahélienne, le G5 Sahel est incontournable, car il permet de mutualiser les efforts pour venir à bout du terrorisme. Nous avons plus de 12 mille hommes qui sont cantonnés pour cette mission et rien ne nous fera douter. Nous avons une coopération efficace avec la France et l'Union européenne. Dans cette dynamique, nos soldats reçoivent des formations et des équipements pour faire face au terrorisme. Au niveau des ressources humaines, de la logistique et du renseignement, nos éléments sont capables.

 Toutefois faut-il admettre que ce que le ministre de la Défense affirme est vrai étant donné que quand il s'agit de la libération d'otages, les drones français le font en un temps record alors que les pays souffrent toujours des assauts de ces terroristes ?

Non ! Je ne crois pas qu'il y ait une duplicité de la France. Ca dépend des accords de coopération que nous entretenons avec ce pays. Et ces accords définissent bien les domaines d'intervention de chaque pays. Les choses sont claires. Et la France n'intervient que lorsque la partie burkinabè lui fait appel. Nous avons eu à organiser des missions conjointes avec la France, le Mali, le Niger (... ) pour mener des opérations. Les zones d'intervention sont bien définies pour éviter qu'on ne se marche pas sur les pieds. Donc je crois que la France n'intervient que dans un cadre précis et ce, lorsqu'on lui fait appel.

Est-ce que cette sortie du ministre d'Etat chargé de la Défense nationale ne rejoint pas l'opinion qui croit à un complot des superpuissances qui entretiendraient les groupes terroristes en vue d'exploiter les ressources naturelles? Est-ce qu'avec votre ministre de la Défense vous tenez le même discours ?

Nous avons compris ce que le ministre a voulu dire. Certes, il a échangé avec un interlocuteur anglophone qui, dans sa traduction, peut avoir trahi la pensée du ministre ; mais disons que tout ce qui circule sur le terrorisme n'est que des théories à vérifier.

 Le chef d'état-major général de la France a également affirmé que si la France venait à se retirer du G5 Sahel, tous les pays qui le composent s'effondreraient. Comment appréciez-vous cette déclaration médiatique ?

C'est son point de vue que je ne partage pas. Car nous sommes avant tout des pays souverains, nous avons des partenariats militaires et nous avons des armées républicaines pour régler certains problèmes.

 Souverain, mais nous tendons la main quand il s'agit de certains problèmes. N'est-ce pas ?

Connaissez-vous des pays dans ce monde qui ne tendent pas la main ? Même les pays développés tendent la main. Aujourd'hui, il y a des pays qui sont considérés comme des superpuissances mais qui tendent aussi la main pour avoir de l'aide. Donc ne pensez pas que c'est le Burkina Faso seul qui sollicite parfois de l'aide étrangère.

 L'une des conséquences de cette insécurité ce sont les déplacés internes. Ils sont évalués à 200 mille dont certains sont à Ouagadougou. Aujourd'hui comment gérez-vous ce dossier ?

Effectivement, nous faisons face à ce problème depuis un certain temps. Ils sont environ 220 mille sur l'ensemble du territoire, précisément dans les régions de l'Est et du Nord. Pour un bon suivi, nous avons créé des camps pour les recevoir. Avec l'appui de partenaires, nous leur accordons notre part de solidarité afin de les aider à surmonter ce qu'ils vivent. La ministre en charge de la solidarité a pris en charge jusqu'à 170 mille déplacés en termes d'aide alimentaire, de kits, etc. Ceux qui sont arrivés dans la capitale devraient plutôt rejoindre les camps conventionnels afin que les forces de défense et de sécurité puissent les suivre et les protéger. Sinon s'ils se dispersent dans la capitale, le suivi et l'accompagnement seront difficiles.

Mais était-il impossible de les maintenir ici à Ouagadougou afin de leur accorder assistance et soutien ?

Nous avons déjà un programme d'assistance dans les camps. Or à Ouagadougou, il ne s'agit pas d'un camp. Donc, il était préférable de rallier les centres afin de bénéficier de l'accompagnement mis en place. En ce qui concerne les retours à Barsalogho, ce sont des retours volontaires après des sensibilisations. Nous n'avons forcé personne à monter dans un car.

La majorité des déplacés sont des agriculteurs. Ils n'ont pas pu produire cette année. Est-ce que des mesures sont en train d'être prises pour répondre à la famine qui se dessine à l'horizon ?

Tout à fait, nous avons conscience de cela et nous y travaillons. Pour l'instant les camps sont bien gérés avec un soutien sanitaire, sécuritaire et alimentaire. Pour le reste, le gouvernement saura réagir le moment venu pour satisfaire les déplacés qui sont a priori des citoyens de ce pays.

La crise sécuritaire a eu un impact négatif sur l'année académique, notamment l'organisation des examens qui laisse voir des régions qui n'ont pas pu y prendre part. Quelle est la situation exacte à ce niveau ?

La situation est que le gouvernement a décidé de récupérer tous ceux qui ont eu un certain niveau de formation au cours de l'année afin de leur permettre de composer à un moment donné, selon un agenda particulier. Nous allons faire en sorte que d'ici la rentrée à venir on puisse avoir une situation normalisée.

Est-ce à dire que les examens auront lieux ?

Ils auront bel et bien lieu et le ministre en charge de l'éducation s'en occupe.

 L'autre défi est la cohésion nationale. Est-ce que véritablement vous avez une stratégie opérationnelle ?

Le ministre délégué est en train d'élaborer un plan d'intervention pour permettre au gouvernement de déployer une stratégie pour créer les conditions de cohésion nationale. Mais retenez que la cohésion n'est pas l'affaire du seul gouvernement mais plutôt de toute la population burkinabè. Au niveau des autorités déconcentrées (gouverneurs, hauts-commissaires, etc.), nous avons réuni les conditions d'interposition en cas de conflit.

Le problème est que jusque-là, personne (parmi les présumés auteurs des représailles) n'est arrêté.

Ce n'est pas au gouvernement de dire qu'il faut arrêter une telle personne ou une telle autre, c'est au Tribunal de déterminer et de créer les conditions pour que les arrestations puissent être opérées.

 Dans ce dossier, des blocages existeraient au niveau de l'exécution des décisions de justice dans la mesure où le procureur aurait déclaré que les gens dont les noms ont été cités comme présumés auteurs lors des auditions se trouvent être des porteurs d'armes. Cela rendrait complexe la tâche, alors que force doit rester à la loi.

Nous sommes d'avis que force doit rester à la loi. Il faut qu'on le signifie et s'il faut utiliser la force pour accompagner la justice, le gouvernement le fera.

 Sur la question de la cohésion sociale, les leaders et les coutumiers ont un grand rôle à jouer. Est-ce qu'ils sont véritablement impliqués dans cette quête?

Tout à fait, les leaders d'opinion, les traditionnels et les religieux sont impliqués dans la recherche de solution au niveau de la cohésion sociale.

 Le dialogue politique a repris cette semaine après plusieurs rendez-vous manqués critiqués par certains qui estiment qu'aujourd'hui, les politiques à eux seuls ne peuvent pas résoudre le problème du Burkina. Qu'attendez-vous de ce dialogue ?

Nous attendons beaucoup de ce dialogue politique parce que les problèmes de ce pays sont immenses et il faut y penser quelque part. La rencontre des forces politiques de la Majorité et de l'Opposition est un pas en avant dans la recherche de solutions aux problèmes de notre pays. Si des politiques qui animent la vie politique de notre pays ne peuvent pas s'asseoir autour d'une table pour se parler sur des questions essentielles et déterminer la conduire à tenir par rapport aux questionnements de ce pays, je ne sais pas qui va le faire.

Est-ce que le timing ne pose pas problème quand on considère que tous les états-majors politiques sont lancés dans la course pour 2020, pour les élections ?

Mais pourquoi voulez-vous anticiper des conclusions de la rencontre du dialogue politique ?

Ce sont des questionnements, on se pose des questions.

Ils (les politiques) sont en train de se réunir, ils ont fini leur rencontre aujourd'hui et la clôture va avoir lieu demain (lundi 22 juillet 2019, Ndlr). Ils livreront les conclusions de leurs travaux. Pourquoi voulez-vous anticiper sur ces résultats. Je crois que c'est important que les partis politiques aient fait preuve d'une grandeur d'esprit. Dans certains pays, les partis politiques de la Majorité et ceux de l'Opposition ne peuvent pas s'asseoir autour d'une même table pour discuter. Je félicite la décision que chacun des partis a eu à prendre pour permettre au dialogue politique de se tenir. Ils ont parlé de pas mal de sujet, des élections, de la participation des Burkinabè de l'extérieur aux prochaines échéances électorales, de la nouvelle Constitution qui sera adoptée bientôt et même de la réconciliation nationale. Je n'anticipe pas sur les résultats de leurs travaux, mais je pense que quand ils vont livrer leurs conclusions au chef de l'Etat, quelque chose de positif sortira de cette rencontre.

 Parlons de cette question de réconciliation nationale, l'on a l'impression que c'est l'opposition qui en parle beaucoup plus que le pouvoir en place, alors que tout le monde en a besoin en ce moment.

Tout le monde a besoin de la réconciliation nationale. Vous et moi qui sommes assis ici, si je vous pose la question comment voyez-vous la réconciliation nationale, je suis sûr que votre point de vue ne sera pas le même que celui des autres.

 Votre point de vue, en tant que chef de gouvernement, est-il que l'on permette aux exilés politiques de rentrer pour s'asseoir autour d'une table pour discuter ?

C'est un point de vue et je ne partage pas cela. La solution durable à la réconciliation et les conditions doivent être discutées avec le chef de l'Etat. Ce n'est pas au gouvernement de dire qu'il faut rentrer qu'on donne telle garantie.

Donc vous n'êtes pas prêt à ce que Blaise Compaoré revienne au bercail ?

Mais je suis désolé, il n'y a pas eu une décision administrative ou politique qui ait demandé à ce que l'on exfiltre l'ancien président Blaise Compaoré ; mieux, il y a des gens qui ont quitté ce pays et qui sont revenus. Est-ce qu'on les a poursuivis ou embastillés ?

Blaise Compaoré est un ancien président, est-ce que le gouvernement donne des garanties pour sa sécurité si toutefois il revenait dans son pays ?

Si l'ex-président Compaoré décide de rentrer au bercail, les conditions seront discutées avec le chef de l'Etat. Ce n'est pas le gouvernement qui va dire il faut rentrer, on donne telle garantie. Est-ce qu'il vous a dit qu'il a l'intention de rentrer ?

Les personnalités politiques telles que Juliette Bonkoungou estiment que l'ex-président du Faso souhaite revenir.

C'est une information que vous me donnez.

 Nous allons parler de gouvernance. On a remarqué des grèves à répétitions sans accalmie avant et après votre prise de fonction malgré votre appel à une trêve sociale. Aujourd'hui plusieurs secteurs d'activités sont touchés : la santé, l'enseignement, les médias, etc. Comment sortir de cette situation ?

Non on sort de ce long tunnel par le dialogue. Je suis quelqu'un de convaincu parce que sans dialogue, il n'y a pas de solution et j'ai dit aux travailleurs que leurs revendications sont légitimes parce qu'elles reposent sur des engagements pris par les différents gouvernements antérieurs. Et les textes de loi qui ont été votés par notre parlement et les engagements qui ont été pris n'ont pas suivi dans les délais requis et c'est la responsabilité du gouvernement qui est le chef de l'administration du pays. Si dès des décisions prises par l'Assemblée nationale concernant un certain nombre de lois, si les engagements qui ont été pris par le gouvernement avaient été appliqués immédiatement, aujourd'hui je ne serais pas en train de gérer des crises. L'administration a mis du temps avant de répondre et aujourd'hui les revendications sont légitimes.

Est-ce que vous n'êtes pas dos au mur ?

Non je n'ai pas le dos au mur, j'ai dit aux travailleurs asseyons-nous autour d'une table et réglons les problèmes en fonction des capacités de l'Etat. Je vais prendre un exemple, au niveau de la santé, il y a la Fonction publique hospitalière qui a été posée comme problème. Nous sommes là-dessus, nous avons fait des réunions, nous avons adopté des textes, nous sommes en train de refaire la reconstruction des 15000 travailleurs qui sont concernés.

Cela demande du temps. Est-ce que c'est le cas pour les médias publics ?

C'est le cas également pour les médias lorsqu'on a décidé de transformer les grands organes en Sociétés d'Etat, Sidwaya et la RTB, nous avons fait faire un audit. Les deux audits qui ont été réalisés sont là et indiquent que la transformation en Société d'Etat va entraîner des licenciements des travailleurs dans les deux structures. Quand on a présenté cela, j'ai dit non, on ne peut pas aujourd'hui sous prétexte de créer une société d'Etat, licencier des Burkinabè qui travaillent dans ces structures. S'il faut créer une Société d'Etat où nous maintenons 429 travailleurs qui seront là et qu'il faut allouer des subventions de l'Etat tous les mois pour pouvoir payer ces travailleurs, ce n'est pas responsable parce que la création d'une Société d'Etat doit faire en sorte que la Société contribue à une stabilité au niveau de sa gestion.

On a l'impression aujourd'hui monsieur le Premier ministre que le gouvernement est spécialisé dans la signature des protocoles d'accords sans tenir compte des tenants et aboutissants et après il se trouve être coincé ?

Pour les médias, ce n'est pas un protocole d'accord mais c'est une loi qui a été adoptée et qui dit de transformer les deux structures en Société d'Etat, mais dans l'application nous devons garder une certaine sérénité et analyser tous les contours de la création de ces Sociétés d'Etat.

 Monsieur le Premier ministre, par rapport au processus de remise à plat, on pense que le processus a été abandonné ?

Non, il y a eu une étape intermédiaire par laquelle nous sommes passés. Nous avons à l'issue de la rencontre nationale, mis un comité technique chargé de réfléchir à la question. Lorsque le travail a été terminé, nous avons fait un séminaire gouvernemental sur le dossier en présence du chef de l'Etat, à l'issue de cela il a recommandé qu'on rencontre le comité de suivi des travaux. Nous l'avons fait. Il nous a fait des commentaires et comme nous avons des partenaires sociaux que sont les syndicats, ils ont estimé qu'il y a des choses à revoir, nous sommes à ce stade.

Le cas par cas se poursuit ? Parce qu'on a l'impression qu'au moment où vous vouliez harmoniser les questions de salaires, un certain nombre de corps ont été considérés indépendamment ?

Non, ce n'est pas un retour au cas par cas. Si vous avez suivi mon discours sur la situation de la nation, j'ai dit que le travail que nous sommes en train de faire avec les travailleurs, c'est en rapport avec notre volonté d'apurer le passif que nous avons. Mais lorsque vous avez pris une loi en 2012 qui dit que le corps de tel agent doit évoluer de telle manière et vous n'avez pas travaillé à reconstituer la carrière de ces agents, aujourd'hui, vous n'allez pas dire que vous n'allez pas appliquer les dispositions de la loi.

Les magistrats sont-ils concernés par la remise à plat des salaires ?

Tous les travailleurs sont concernés par la remise à plat des salaires. Nous allons amener les résultats au niveau de la conférence et elle va en décider.

 L'intersyndicale des magistrats a publié une déclaration. Ils ne sont pas venus aux rencontres et ils ne veulent pas que leurs acquis soient remis en cause.

L'intersyndicale des travailleurs des magistrats n'est pas le seul partenaire social qui n'est pas venu aux différentes rencontres. Il y en a d'autres qui ne sont pas venus mais qui n'ont pas d'avantages particuliers.

 Depuis votre arrivée au Premier ministère, quels sont les actes forts que vous avez posés entrant dans le cadre de la réduction du train de vie de l'Etat ?

Effectivement, au lendemain de ma nomination et la mise en place du gouvernement, j'avais dit que dans les deux semaines qui suivaient, on devait régler cette question parce que c'est l'un des premiers dossiers que j'ai trouvé sur ma table. Un dossier bien fait qu'on pouvait adopter en Conseil des ministres. Mais lorsqu'on l'a examiné, on a vu qu'il y avait une corrélation avec l'ensemble des dispositions qu'il fallait prendre dans le cadre de la remise à plat des rémunérations des fonctionnaires de notre pays. De ce point de vue, nous avons estimé avec le président du Faso, qu'il fallait verser ce dossier dans la résolution globale de la remise à plat des rémunérations. Dans le train de vie de l'Etat, il y a des dispositions relatives à la gestion du patrimoine. Après le séminaire gouvernemental, nous avons donné des instructions à chacun des ministres, de prendre des dispositions par rapport à un certain nombre de choses qui se passaient mais qu'il faut remettre en cause. Nous avons dit de suspendre tous les séminaires qui sont organisés en dehors de Ouagadougou.

 Mais cela se poursuit, Monsieur le Premier ministre.

Mais des instructions ont été données. Maintenant, dans l'application de ces instructions, il faut qu'il y ait un suivi. Lorsque nous avons rediscuté de cette question en Conseil des ministres, nous avons rappelé à chaque ministre que c'est à lui de prendre des dispositions en interne. Il y a des ministres qui ont donné des exemples concrets des mesures qu'ils ont eu à prendre pour réduire leur train de vie.

Depuis que vous êtes au Premier ministère, avez-vous renoncé à certains avantages pour donner l'exemple?

Ma rémunération est celle qui a été prévue dans le décret de 2018 qui réglemente les rémunérations des membres du gouvernement. Je n'ai pas de contrat avec le gouvernement. Si vous voulez, je peux vous donner ma rémunération mais on n'est pas là pour ça. Je pense qu'au niveau du chef du gouvernement, nous avons tout simplement dit, on va attendre l'adoption de notre organigramme parce qu'il faut que l'on réduise, au niveau des structures qui constituent les services du gouvernement, les effectifs pour pouvoir rentrer dans une enveloppe qui permette d'être raisonnable.

 Sur la lutte contre la corruption, il y a quelques affaires qui défraient la chronique et qui apportent du grain au moulin de ceux qui estiment aujourd'hui que les anciennes pratiques ont toujours cours. On a l'affaire du charbon fin.

J'attendais que vous en arriviez là. La lutte contre la corruption, vous savez que nous avons confié cela à une structure donnée, indépendante, qui est l'ASCE qui a le droit de faire justice. Les dossiers ne passent pas par le Premier ministère pour aller à la justice. Les dossiers qui viennent au Premier ministère, ce sont les audits qui sont réalisés dans les départements ministériels dans le sens d'améliorer le fonctionnement de ces départements. Pour ce qui concerne le charbon fin, on a avancé des chiffres, 332 milliards F CFA. Je ne sais pas si l'exploitation de l'ensemble de la mine peut permettre d'avoir cette somme mais ce qui est important, c'est le principe. Lorsque, le problème s'est posé, la justice s'en est saisie, a fait son expertise, la société a contesté son et a fait sa propre expertise. Nous avons dit pour résoudre la question, il faut que les deux parties se mettent autour d'une table parce que ce n'est pas la faute du gouvernement.

 Le nom de votre ministre des Mines et des Carrières est cité dans cette affaire et il n'y a pas eu de mesures conservatoires comme le cas de la directrice de la police judiciaire qui a été relevée de ses fonctions. Finalement, le Burkinabè se pose des questions, ce n'est pas du deux poids, deux mesures ?

Qui a cité son nom dans cette affaire. C'est la presse qui a dit qu'il est impliqué dans cette affaire, moi, ça ne me suffit pas pour dire qu'il faut prendre des mesures conservatoires.

 L'affaire a été révélée par la presse et cela crée des polémiques ?

S'il y a une institution de l'Etat qui arrive à cette conclusion et qu'on a les éléments, on prendra les mesures qui s'imposent.

Monsieur le Premier ministre, on va parler de la modification du Code pénal qui suscite beaucoup de remous dans les milieux de la presse. Certains estiment aujourd'hui que c'est une remise en cause des acquis en termes de liberté de presse.

Quand ça vous arrange, vous pensez que le Burkina est un bon élève mais quand ça ne vous arrange pas, c'est le mauvais élève. Dans tous les pays du monde, le Code pénal a une réglementation concernant un certain nombre de choses. Nous nous battons pour la liberté de la presse et c'est ce qui nous vaut d'être classé parmi les meilleurs en matière de défense de la liberté de la presse. Mais nous sommes dans un pays où il faut tenir compte d'un certain nombre de réalités. Autant vous êtes d'accord pour dire que nous sommes sur les autoroutes de l'information, chacun peut circuler comme il veut, autant il faut accepter qu'on mette un code la route sur l'autoroute de l'information. On ne peut pas laisser chacun dire ce qu'il veut, comme il le veut, quand il le veut.

Ils encadrent le travail des journalistes, mais est-ce qu'ils prennent en compte les aspects des nouvelles technologies de l'information et de la communication ? Nous sommes en train de vouloir redresser une situation. Lorsqu'on vous donne des libertés, il faut savoir en user. Nous ne disons pas que les gens n'ont pas le droit de communiquer sur Facebook, Instagram, etc. Nous avons dit que par rapport à des informations précises dans un domaine précis, il y a la nécessité de règlementer la circulation de l'information et des photos.

 Souvent, ce ne sont pas des journalistes qui publient les photos. Il y en a qui viennent peut-être des militaires sur le terrain.

On n'a pas dit que ce sont les journalistes que l'on attaque. Tous ceux qui font des postes sur ce type de question sont passibles de pénalités.

Je prends l'exemple de Jean Emmanuel Ouédraogo qui est rédacteur en chef de la télévision nationale. S'il fait couvrir un attentat en plein cœur de Ouagadougou, avant de diffuser les images à l'antenne, il doit les faire visionner alors que les citoyens ont le droit à l'information qui est consacré par les textes. Et la personne qui doit faire la sélection n'est peut-être pas journaliste. C'est quand même surréaliste !

Ce n'est pas surréaliste. Le Conseil constitutionnel s'est saisi de l'affaire et on va attendre qu'il se prononce là-dessus.

 Monsieur le Premier ministre, la plupart des fleurons de l'économie burkinabè sont dans des difficultés. Qu'est-ce qui est fait pour ramener un minimum de sérénité et de prospérité dans ces entreprises ?

La situation de l'économie de manière générale est liée à l'insécurité que nous connaissons. C'est ce qui crée une certaine morosité de façon globale. Mais il n'est pas juste de penser que notre économie est en train de périr. Les investissements continuent de se réaliser, les emplois se créent toujours. Cela veut dire que notre économie se porte bien. Au niveau du secteur privé, nous savons que c'est ce secteur qui doit être le moteur de l'économie et nous avons commencé une réorganisation par un certain nombre de dispositions règlementaires. Des dispositions ont été prises contre les exportateurs qui vont chercher des produits ailleurs pour venir concurrencer nos produits nationaux. Ils devront désormais présenter une autorisation qui leur permet de prendre une certaine quantité. Ce sont des mesures tactiques mises en œuvre au niveau du ministère du Commerce. Nous avons revu le Code des investissements. Dans le cadre du Doing Business, nous voyons comment faciliter la création d'emplois, l'exercice de la profession d'industriel ou de commerçant. Nous avons un plan d'industrialisation accélérée que nous sommes en train de mettre en œuvre dans le domaine du coton et des huileries où nous assainissons le marché. Je suis convaincu que nous sommes dans la bonne direction et, du reste, ça fait partie des engagements du chef de l'Etat à travers le PNDES.

Vous dites que notre économie se porte bien. Il y a eu un taux de croissance encourageant en 2018 de 6,6%, l'inflation qui est quand même maitrisée, 2%. Mais pour le citoyen lambda, on ne mange pas les chiffres. Quel est le message que vous avez pour ce peuple qui fonde l'espoir d'un lendemain meilleur ?

J'ajouterai à ce que vous avez cité la confiance internationale dont bénéficie notre pays. Les aides budgétaires qui nous parviennent de nos partenaires au développement se fondent sur la confiance qu'inspire l'économie burkinabè. Nous avons fini la revue avec le Fonds monétaire international (FMI) il y a de cela quelques semaines. Aujourd'hui notre programme est passé.

Le Burkina Faso a toujours été bon élève du FMI dans tous les cas.

Non ! Pas dans le sens des mesures drastiques. Dans la mobilisation des ressources, oui ! Nous sommes un bon élève et nous faisons en sorte que nos partenaires nous appuient parce que si nous n'avons pas de programme avec le Fonds monétaire, les aides budgétaires qui nous permettent de surmonter un certain nombre de difficultés ne viendraient pas.

 Monsieur le Premier ministre, aujourd'hui comme il l'a dit, beaucoup de Burkinabè se demandent de quoi sera fait demain, vu le contexte d'insécurité et de morosité économique. Six mois après votre arrivée, quelle perspective avez-vous pour le pays ?

Il faut qu'on résolve d'abord le problème de l'insécurité, qu'on crée les conditions d'une paix durable au Burkina Faso. Et pour y arriver, il faut que tous les Burkinabè se mettent d'accord pour regarder dans la même direction et avoir une même vision du développement. Parce que tant qu'on ne se met pas ensemble, on n'ira nulle part. Nous savons qu'il y a des impatiences qui se manifestent, mais il faut savoir raison garder. De mon point de vue, nous devons pouvoir créer un climat de sérénité qui permette au gouvernement de travailler dans de bonnes conditions. C'est à cela que nous œuvrons. Il faudrait que les travailleurs et investisseurs du secteur privé aient confiance en nous. Les conditions sont réunies mais il faut que le secteur privé qui est pourvoyeur d'emplois et créateur de richesses s'investisse. Les moyens seront mis pour que le secteur informel crée des petites et moyennes entreprises. Nous faisons en sorte que les start-up émergent et que les jeunes qui ont du talent puissent créer leurs propres entreprises et employer d'autres jeunes.

2019 est l'année du centenaire de la création de la Haute-Volta, actuel Burkina Faso, il est impératif aujourd'hui de se réinventer pour trouver un nouveau destin. Quand vous regardez l'avenir de ce pays, dans deux, cinq ans, comment le voyez-vous ?

C'est une bonne question. Le Burkina, dans deux ans, sera dans une année électorale, une année butoir qui va nous permettre de déterminer la manière dont nous allons construire ce pays dans les cinq années à venir. Ceux qui viendront et qui auront la responsabilité de conduire la destinée du pays, il n'y a qu'une seule voie...

Ceux qui viendront... donc vous présumez qu'il y a une nouvelle équipe qui viendra aux affaires ?

Ceux qui viendront ! Si le président Roch Marc Christian Kaboré revient en 2020, ce sera un nouveau président qui annoncera un mandat de cinq ans. Sa vision est déclinée dans le PNDES et son programme qui lui a donné l'aval de la population.

 Un Burkina sans attaques terroristes est envisageable à court terme ?

Non ! Je ne crois pas. Nous aurons à subir encore des attaques mais nous travaillerons à ce qu'elles soient amoindries, que l'essentiel de notre territoire soit sécurisé et qu'on puisse continuer à travailler.

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

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